En lisant le père Nicolae Steinhardt, on sent dans chaque page la joie d’être chrétien, d’avoir eu la chance, l’honneur, la bénédiction de rencontrer le Seigneur Jésus-Christ. Et quelle est le plus grand honneur sinon d’être dans le même état où le Sauveur a servi l’humanité entière : celui de l’humilité. Son baptême : dans la prison, « d’eau remplie de vers et d’esprit rapide », comme l’écrit le père dans son célèbre Journal, en vérité de la félicité.
Son merveilleux chef d’œuvre, peut-être le meilleur livre en roumain depuis la révolution roumaine, se prépare à devenir accessible aussi au public allemand. Mais avant, on a accès à un petit avant-goût de l’œuvre de ce père bien-aimé : une délectation à savourer les dimanches et fêtes : le livre d’homélies Dăruind vei dobândi [Don et récompense]. Ou bien, en allemand, Der Gebende erhält’s. Au lieu d’un compte-rendu de lecture, j’ai proposé au traducteur, Călin Hoffmann, un entretien sur sa rencontre personnelle avec le père Steinhardt dans la lecture, les conseils spirituels, mais surtout dans les difficultés et à la fois la félicité de traduire son œuvre en allemand.
I.P. : Il y a de nombreux livres de théologie et de spiritualité roumaine, publiés après la chute du régime communiste. Malheureusement, beaucoup restent connus seulement du public roumain. Qu’est-ce qui vous a déterminé à choisir le père Nicolae Steinhardt ?
C. H. : C’est peut-être le fait qu’il a touché directement mon cœur ; il m’a conquis depuis le premier contact avec ses écrits : Le Journal de la félicité, vers 1999. C’est un écrivain que je lis régulièrement, chez qui la Foi (tellement forte que je dois y mettre une majuscule) est multipliée en avalanche par l’érudition, la culture. Et par l’humanité. Peut-être un aveu est de mise ici. Passant par une grande épreuve dans ma vie, celui qui m’a fichu un bon coup, dans le sens positif – celui du rappel à la réalité – ce fut Saint Silouane de l’Athos («Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas !»). Mais celui qui m’a apaisé, qui m’a fait pressentir la lumière au bout du tunnel, ce fut Steinhardt – que je n’hésite pas aussi de qualifier de Saint.
I.P. : Chaque auteur a sa propre écriture, et le père Nicolae Steinhardt n’est certes pas un prédicateur parmi les autres. Sa culture théologique, littéraire, philosophique fait de lui un personnage particulier. Avez-vous rencontré des difficultés de traduction ? Et si oui, lesquelles, concrètement ?
C. H. : Oui, j’ai eu du mal, parfois jusqu’au sang. Voici deux exemples : dans L’homélie à la Sainte Rencontre, je me heurte à : « ridicarea metaforei la rang de semnificant cu tâlc de semificat » [l’élévation de la métaphore au statut de signifiant avec un sens de signifié]. Je n’ai rien pu faire pendant deux jours ! Débutant dans la traduction, comme on dit en allemand «blutiger Anfänger», j’ai eu peur. En fin de compte, après avoir beaucoup réfléchi aux sens de signifiant (enveloppe sonore, forme) et signifié (sens, contenu), j’ai compris qu’il s’agissait en quelque sorte d’un pléonasme, le sens du sens. Et j’ai souri intérieurement : « Shema Israël, saint Steinhardt, pourquoi n’as-tu pas trouvé un meilleur traducteur » ?! Et j’ai traduit : « Erhöhung der Metapher zur sinnhaften Sprachform ».
L’autre exemple m’a pris plusieurs jours. Cette fois, il s’agissait d’une difficulté théologique. J’en étais vers la fin de la traduction. Les trois derniers chapitres du livre sont très denses, remplis de grâce, et m’ont paru d’autant plus difficiles à traduire. De Două evlavii ce nu se cuvine a fi părăsite: Cinstirea Crucii și a Maicii Domnului [Deux piétés qu’il ne convient pas d’abandonner : la Vénération de la Croix et de la Mère de Dieu], sur la kénose de la Croix. Ici j’ai eu un large échange d’opinions avec mon père spirituel. Du point de vue dogmatique (et pas d’une façon très claire, me semble-t-il), la Croix que le Christ a divinisée par Son Sacrifice sanglant, est devenue porteuse du Christ, christophore. Dans ce contexte je peux essayer de comprendre la kénose de la Croix : la Croix, étant en quelque sorte comme Dieu (ou porteuse de Dieu), se vide, peut se vider des attributs de la Divinité, peut y renoncer ; le Christ meurt en tant qu’Homme. J’ai ressenti le besoin d’expliquer ce cadre aux lecteurs allemands (pas forcément non orthodoxes) dans la seule note de bas de page substantielle, même si cela me dépasse ; et j’ai senti que certaines choses sont ineffables ou dans le meilleur des cas ne peuvent pas être très bien exprimées...
I.P. : Je vous prie de me dire quelques mots sur votre qualification professionnelle et sur comment Dieu a permis que vous offriez au public allemand une telle œuvre de génie.
C. H. : Là, vous touchez où le bât blesse. Vous savez que ma profession est ingénieur informatique. Je ne suis ni théologien, ni linguiste. En Roumanie, j’ai suivi une école allemande pendant 12 ans et j’habite en Allemagne depuis 30 ans. Pendant plus de 10 ans j’ai été collaborateur d’une chaîne radio allemande.
Et voici comment j’en suis arrivé à la traduction : pendant le Grand Carême de l’année dernière, 2019, le Seigneur m’a envoyé « la bonne pensée » (comme disait le père Teofil Părăian) de relire Steinhardt. C’était le tour de « Dăruind vei dobândi » [Don et récompense] (que j’alterne avec son chef d’œuvre, le Journal de la félicité). Depuis le début j’ai eu l’idée de le rendre accessible aux Allemands. Vers l’été 2019 j’étais déterminé à m’occuper de la traduction et de l’édition, mais en tant que coordinateur. J’imaginais pouvoir trouver quelques âmes enthousiastes, contribuer financièrement. Des âmes enthousiastes il y en a eu, mais pas de traducteur. J’avais écrit énormément de mails ; certains ont reçu aussi des réponses, toutes encourageantes. Parmi celles-ci, certaines étaient aussi utiles. J’ai compris que la traduction était une chose, et le côté organisation (cadre légal : droits d’auteur, édition, contrats) en était une autre. Le dernier n’était pas vraiment un problème. Restait donc la traduction. À la fête de la paroisse d’Erlangen, des Saints Apôtres Pierre et Paul, lors des agapes traditionnelles, comme je parlais de traduction, le père recteur Chiril, mon père spirituel, m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé : « Pourquoi ne pas le traduire toi-même ? » Et c’est ainsi que le Seigneur a voulu que la date du début de la traduction soit la Fête des Saints Apôtres Pierre et Paul. Et j’aimerais vous raconter encore une chose. Au début de la traduction, j’étais en quelque sorte fâché : voilà que moi, un ingénieur, je dois faire le travail des théologiens et des linguistes ! Et eux, ils font quoi, ils dorment ?! Vers la fin, j’ai commencé à voir la chose comme un mystère : c’est moi qui dormais, et non pas eux. Peut-être que Dieu a attendu que moi, le misérable, je me réveille et je commence enfin la traduction. Il a peut-être insisté patiemment pour me faire ce cadeau merveilleux, que moi, aveugle et stupide, je ne voulais pas...
I.P. : Et pour continuer de parler à l’allemande, au sujet des planifications... est-ce que la traduction a duré longtemps ? Que signifie pour vous le travail de traducteur ?
C. H. : J’ai prévu 1 an, à commencer par la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul, le 29 juin 2019. Le Seigneur m’a permis de finir le Vendredi Saint, le 17 avril 2020. Après le Nouvel An ma productivité a redoublé. J’ai préféré la traduction quotidienne au travail irrégulier, par à-coups. Toute la période de la traduction a représenté un temps d’intense activité spirituelle et intellectuelle. C’était comme au Paradis ! Je me réveillais et je me couchais avec Steinhardt à l’esprit. Pendant ce temps, je travaillais, mais surtout je chantais (dans 5 chœurs, tous d’église : 2 orthodoxes, 2 luthériens, 1 catholique). Le paradis sur terre !
I.P. : Je remarque que vous n’avez pas publié une postface ou une préface, un mot du traducteur. Avez-vous considéré que cela n’était pas nécessaire ? Ou bien ce fut par humilité ?
C. H. : Vous avez touché à un autre point sensible. Pour moi, la question est : comment puis-je, en tant que non spécialiste et débutant, m’approcher d’un géant comme Steinhardt ?! La réponse est : un mélange de Providence avec la réponse à la première question, le fait que cela compte pour moi. J’essaie de (m’) expliquer. Dans l’Orthodoxie, telle que je la connais, il y a deux courants : l’un rigoureux, l’autre libéral. J’ai un peu l’impression d’avoir rencontré Steinhardt dans le deuxième courant, que je privilégie.
Pour l’édification, permettez-moi de citer encore Steinhardt, les 365 de răspunsuri ale Monahului de la Rohia [365 réponses du Moine de Rohia]. Ici, c’est la réponse à la question 311 :
« Les 4 principaux commandements chrétiens : 1. être heureux ; 2. pouvoir aimer à l’infini, sans cesse et en face à face avec Dieu ; 3. se retrouver soi-même comme on a été projeté, sans l’intervention ultérieure du péché ; 4. se réjouir de ce qui est la caractéristique la plus spécifique de l’homme (comme le constate Unamuno) : l’envie de l’éternité. »
I.P. : Dites-nous aussi quelque chose sur la relation avec la maison d’édition où vous avez publié.
C. H. : J’ai trouvé la maison d’édition (Édition Hagia Sophia, seule maison d’édition orthodoxe en allemand et en Allemagne) avec l’aide d’un Allemand converti à l’orthodoxie, frère dans la foi, dont j’étais proche. L’éditeur avait entendu parler de Steinhardt par d’autres auteurs roumains qu’il avait publiés (les pères Savatie Baștovoi, George Remete, Emil Jurcan). Sa première réaction lorsque je l’ai contacté a été pleine de joie. Il m’a dit littéralement ceci : « Cela faisait longtemps que je voulais publier Steinhardt ! »
I.P. : Dévoilez-nous aussi quelque chose de vos projets d’avenir pour la traduction en allemand.
C. H. : En fait, le Seigneur a permis que je commence par Dăruind vei dobândi [Don et récompense] comme une sorte d’échauffement pour le chef d’œuvre de Steinhardt – Le journal de la félicité. De ce que j’ai lu, il y tenait énormément, c’est son testament littéraire. C’est ce que j’ai compris à présent, à un quart de la traduction du Journal. Le premier livre était difficile, mais celui-ci l’est encore plus ! Ensuite j’ai deux autres « commandes » qui m’honorent profondément : la traduction de l’Acathiste de Sainte Parascève la bienheureuse, pour la Paroisse roumaine de Bamberg, placée sous la protection de la Sainte. Et aussi du volume Surprised by Christ, d’un autre juif converti à l’orthodoxie, l’américain James A. Bernstein. J’en ai déjà trouvé le titre : Erwischt von Christ.
Et je vous prie de me permettre de finir par un éloge apporté à Steinhardt par Virgil Nemoianu, dans Arhipelag interior [Archipel intérieur] :
« J’ai connu Nicu Steinhardt aussi bien chez les Șora, que chez les Toma : ce fut une véritable découverte, dès ce premier soir au restaurant de la Maison des Savants (Casa Oamenilor de Știință ou ”Coș”, comme on l’appelait). La formidable bonté de ce récent converti transmettait une onde de sainteté. (J’avais presque envie de le comparer au grand sculpteur Gheorghe Anghel, que j’avais connu chez Ana, un homme d’une profonde tranquillité, d’une confiance hors normes, une sagesse silencieuse.) Mais cela se mêlait à une intelligence espiègle, une gaité continuelle, à la possibilité d’aller vite et directement à l’essentiel, à savoir, à des essences intellectuelles (cette qualité, je l’avais aussi remarquée chez Noica, Eliade, Papu). Le plaisir pour la littérature et les idées était spontané, irrépressible, dansant, explosif. Seulement durant la dernière décennie de sa vie il allait réussir aussi à l’écrit cette fusion entre les deux côtés et devenir l’un des écrivains religieux les plus importants de la Roumanie. J’étais aussi attiré par sa philosophie politique, tant qu’on pouvait l’entrevoir : quelque part entre le libéralisme cosmopolite et des options de droite existentialistes-individualistes, comme je les aimais, moi aussi. »
Interview réalisée par le Hiéromoine Ioan Dumitru Popoiu

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