Ajouté le: 3 Mai 2020 L'heure: 15:14

Teodor Baconschi : « Si un chrétien n’a plus sa place dans l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe de demain n’existera plus, car aucune civilisation ne peut se priver de l’ADN d’une spiritualité »

L’esseulement et l’isolation, non pas par vocation mais par nécessité, sont les constantes de la vie humaine des deux derniers mois. L’impuissance de l’homme devant un virus l’a déterminé à se retirer temporairement afin de mieux s’organiser. Mais sur le plan spirituel, l’enseignement christique a été prêché dans les églises sans fidèles et le mystère de la Résurrection du Christ a été célébré dans la discrétion de la famille, l’église domestique. L’isolement peut-il refléter la vie des chrétiens ? Quel est le rôle des nouvelles technologies dans notre quotidien ? ce sont quelques-unes des questions auxquelles nous a répondu Son Excellence Teodor Baconschi, diplomate et essayiste. 

A.O : Nous nous trouvons en pleine période de pandémie et nous nous préparons à célébrer la fête de la Résurrection du Seigneur d’une manière différente : unis dans la prière mais éloignés de notre prochain justement pour le protéger. Quels sont les enseignements qu’un chrétien peut extraire de cette leçon ?

T.B : Ce ne sont pas seulement des chrétiens, mais tous les hommes affectés par cette pandémie – et par la réaction des États du monde au nom de la protection de la vie – qui se sentent fragiles et vivent un état d’anxiété. D’autres épidémies ont existé dans l’histoire, mais voici qu’au 21è siècle, vanté pour tous les progrès possibles, le même genre de danger génère, en première absolue, une sorte d’« arrêt cardiaque » planétaire. Nous avons tellement évolué que nous n’acceptons plus la mort : elle est en fait mise en quarantaine symbolique, comme si ces mesures exceptionnelles pouvaient annuler notre condition, mortelle par définition. Pour les chrétiens, le choc des conséquences du covid-19 est encore plus intense, parce que nous, par la foi au Seigneur Jésus Christ, nous ne pensons pas que le miracle de la vie biologique se dissout dans le néant, mais s’ouvre, sur un autre plan, vers la vie éternelle. À la réaction des gouvernements du monde, nous voyons cependant que l’idéologie dominante – le libéralisme globaliste, l’hédonisme, le consumérisme, le matérialisme – ne fait qu’absolutiser la vie d’ici-bas. La Cité de Dieu, la Jérusalem céleste ou Royaume de Dieu ne trouvent plus leur reflet objectif dans notre existence immédiate. Jamais les chrétiens n’ont été complètement dans le monde, tout comme ils n’ont pas été non plus des ennemis du monde, car, malgré le mal (à savoir le péché originel) la nature est la création, fondamentalement bonne, de Dieu. J’espère qu’après cette crise – qui va passer, comme tout ce qui est terrestre passe – notre sentiment d’« exil » terrestre ne s’accentuera pas d’une manière anormale. Les chrétiens doivent se distinguer par la sérénité, l’endurance, et l’espérance : Dieu nous a laissés libres, notre liberté est souvent la base des mauvais choix, mais il y a une divine providence en tout, même lors des plus terribles épisodes que notre espèce a traversés et traversera encore. Nous ne voyons pas tout maintenant – lorsque tout nous est montré comme « dans un miroir », une sorte de charade. Nous le verrons pleinement lorsque le temps viendra. 

A.O : Dans l’un de vos livres, Fascinația Tradiției [La Fascination de la Tradition] (Éditions Lumea Credinței, Bucarest, 2017) vous rappeliez dès l’introduction « l’intelligence de la liberté, l’ascèse intellectuelle de la savanterie pieuse et la nostalgie de la civilisation » (p. 7) que vous avez vécues dans les années d’études avant 1989. Comment peut-on encore « vendre » à présent aux jeunes ces notions, lorsque la civilisation européenne semble s’entraver elle-même et non pas se donner de nouveaux projets cohérents de sa vocation ?

T.B : Même si elle est influencée par l’esprit du siècle, l’Église ne « vend » pas un produit. Comment « vendre » le salut, à savoir la délivrance de la mort et le bonheur contemplatif, éternel, devant la lumière divine sans crépuscule ? Certes, chaque génération est appelée à se convertir. Beaucoup sont appelés, mais peu sont choisis. Peut-être que, après le communisme, notre Église a cru que tous deviendront chrétiens, plus ou moins bons, dans une société relativement homogène du point de vue confessionnel. Il n’en est pas ainsi, et ce le sera d’autant moins. Beaucoup de gens n’acceptent pas la foi, parce qu’elle impose des exigences spirituelles, des restrictions, de la discipline intérieure, de l’étude, de la flexibilité intellectuelle (celle de s’accommoder du paradoxe). Comme l’espérance de vie a augmenté, et nous vivons actuellement, du point de vue matériel, mieux que jamais par le passé, comme la religion de la science et le mythe du progrès infini occupent le centre de l’imaginaire collectif, il est de plus en plus difficile d’emprunter la « voie étroite » et d’accepter que Dieu offre tout, mais attend également de l’homme une totale dévotion. Il est bon de parler aux jeunes leur langue, celle du monde (et de la vie) partiellement numérique, celle de la communication permanente, du jeu et des loisirs, mais l’Évangile du Christ ne change pas, malgré toute actualisation de son interprétation. Il nous raconte l’histoire de Dieu qui habite à l’intérieur de la nature humaine. Et nous demande d’abandonner les passions de tous les jours (et éternellement humaines, que l’on met sur la liste des « péchés capitaux ») afin de gagner quelque chose de plus subtil, de plus suave, transparent, ineffable, durable et vraiment beau, puisque vrai : la vision de Dieu. Quant à la civilisation européenne, que puis-je dire ? Depuis deux siècles, ses élites intellectuelles, tantôt athées, tantôt scientistes-positivistes, tantôt nihilistes, tantôt cyniques, prévoient que notre chemin dans l’histoire est fini. Pourquoi le continent qui a été à l’origine de la dissémination de la religion chrétienne dans le monde est tellement sombre et pessimiste ? Parce que, par une sécularisation excessive, il a perdu son identité spirituelle, et avec elle la confiance d’avoir une mission (et dont une destinée particulière). Comment sortir de la dépression collective de ce défaitisme suicidaire sans guérir la maladie, qui est le manque de foi au Dieu Vivant ? 

A.O : Le médecin français Guy Vallancien plaidait pour un « humanisme numérique » de l’Homo Artificialis, et Martin Spitzer dénonçait les pathologies de l’époque numérique. Est-ce que le chrétien ordinaire, mais aussi le chrétien intellectuel, peuvent plaider pour replacer la vie sur des coordonnées différentes, autres que celles-ci ? À quel point sommes-nous définis par la technologie dans ce cas ?

T.B : La science et la technologie sont des miracles du cerveau humain, qui est l’« objet » le plus complexe de l’univers physique. Mais voici qu’elles ne peuvent pas contrôler une entité nanométrique – « le nouveau coronavirus » ! Et il y a beaucoup de choses qu’elles ne peuvent pas faire. La vraie science sonde le mystère de la création divine mais aussi le mystère divin lui-même, seulement pour circonscrire ses propres limites. La science sans l’humilité pratiquement religieuse devant l’infinité de mystères contenus dans l’Univers créé par Dieu, n’est qu’une attitude rationaliste-idolâtre d’une connaissance non-éthique, sans détente spirituelle, qui – d’ailleurs – peut dégénérer dans des horreurs (la bombe atomique ou la perspective « post-humaniste » d’un « homme » bionique, avec des pièces de rechange qui le maintiennent en vie artificiellement, dans l’enfer d’une vie terrestre « sans fin »). Je pense donc que la véritable recherche scientifique doit avoir une éthique, une métaphysique, une détente spirituelle. Sinon, nous atterrissons dans la dystopie et nous perdons les condiments absolument nécessaires de la joie d’être vivant. 

A.O : La technologisation et le numérique, apparus comme une forme sans fond, peuvent-ils faire partie d’une bonne éducation offerte aux enfants ?

T.B : Les deux sont des instruments. Comment les utilisons-nous ? Est-ce que nous sélectionnons l’information de qualité, est-ce que nous éduquons un caractère fort et pleinement humain, ou bien est-ce que nous faisons passer le temps, comme dans une antichambre de la mort « éternelle » ? Leur potentiel est immense, mais l’éducation chrétienne classique est très importante, afin de ne pas oublier d’où nous venons et pourquoi nous sommes construits avec la faculté de poursuivre des buts rationnels. Nous ne devons pas suivre l’exemple de l’« Apprenti sorcier », du poème de Goethe : celui-ci a volé la « formule magique » de son maître, et faisait transporter des seaux d’eau à un balai, mais il a « oublié » justement la formule inverse, qui arrête cette opération : la maison en fut inondée ... 

A.O : Quelle pourrait être la réponse d’un chrétien d’aujourd’hui à la question : est-ce que mon identité de chrétien a sa place dans l’espace identitaire européen ?

T.B : Il existe des orthodoxes, des catholiques et des protestants pratiquants dans toute l’Europe. Pourquoi ne pas s’approcher d’eux, au-delà des anciennes et douloureuses fractures interconfessionnelles (qui jadis ont également provoqué les honteuses « guerres de religion ») ? Je pense que nous devons nous connaître les uns les autres, dans toute l’Union Européenne, et ne pas « avoir honte » de notre identité spirituelle complexe, car c’est le levain de notre civilisation et même la source (chrétien-démocrate) du projet européen dont nous faisons partie à présent. Si un chrétien n’a plus sa place dans l’Europe d’aujourd’hui, alors l’Europe de demain n’existera plus, car aucune civilisation ne peut se priver de l’ADN d’une spiritualité. Pour nous, ce code génétique, c’est la révélation biblique, situé splendidement en antithèse avec le droit romain et la philosophie grecque antique. Nous devons défendre ce patrimoine, si nous voulons subsister et continuer à nous reconnaître nous-mêmes dans les générations auxquelles nous allons donner la vie. 

Interview réalisée par Alexandru Ojică

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