A.P. : Dans les textes patristiques, on distingue la nécessité à mettre en pratique des outils susceptibles de répondre à des questions aussi complexes que la Justice divine et la responsabilité du mal, le libre arbitre et la toute-puissance de Dieu. Les analogies développées à partir du texte biblique pour répondre à ces difficultés étaient souvent philosophiques, dans un contexte où théologie et philosophie se complétaient et se nourrissaient réciproquement. Dans votre propre parcours spirituel, au-delà des pères confesseurs et spirituels, vous avez été profondément marqué par deux grandes figures du siècle dernier, Père Dumitru Stàniloae et Emmanuel Levinas - des présences véritablement charismatiques. Comment ont-ils nourri vos lectures des Évangiles et votre réflexion sur le monde contemporain, sur la façon d’envisager la souffrance ? Quelle réponse pourrait-on apporter à l’affirmation totalitaire de la haine et de la destruction ?
Pr. M.-A. : Il est vrai que la rencontre du professeur Levinas alors que j’étais étudiant en philosophie m’a révélé que la métaphysique n’était pas seulement la mise en ordre des concepts sous la forme d’un système charpenté. Je voyais en lui un penseur qui avait véritablement une vision, et une vision extraordinairement élevée, de ce dont il parlait – en l’occurrence, il s’agissait, par exemple, du commentaire de la Critique de la Raison pure d’Emmanuel Kant. Ce n’est pas le moment de développer ce dont il s’agissait – la question des antinomies : ce qui m’a laissé une impression ineffaçable, c’était l’évidence qu’il voyait, qu’il saisissait par l’acuité de son esprit les vérités dont il parlait. J’ai eu, plus tard, quand, grâce à De l’absence et de l’inconnaissance de Dieu de Christos Yannaras, j’eus laissé la philosophie pour la théologie, la même impression saisissante en me trouvant auprès de Père Dumitru Stăniloae. Lui aussi m’apparaissait comme quelqu’un qui parlait d’expérience, d’après une expérience purement incorporelle, bien entendu, celle de la contemplation de l’évidence. J’ai compris alors pourquoi Descartes écrit que l’évidence est le critère de la vérité. En ce qui concerne Olivier Clément, son influence sur mon esprit est un peu différente de celle qu’on exercé les penseurs dont je viens de parler. Olivier Clément m’impressionnait par la qualité de son langage, la beauté des formules du grand écrivain, du grand orateur qu’il était. Olivier Clément est le premier grand écrivain orthodoxe de langue française. À quelques-uns, nous lui avions demandé de se présenter à l’Académie Française, dont il était particulièrement digne, mais il ne le voulut pas. Il avait un lyrisme, une créativité linguistique, une flamme spirituelle exceptionnelles. C’était un écrivain et un théologien charismatique : ici encore, comme pour les grands contemplatifs Levinas et Stăniloae, ce qui instruisait mon esprit, c’était la manifestation d’une démarche de connaissance au-delà du concept, le dépassement du rationalisme dans un hyper rationalisme, ce que je pense être la vraie pensée, notamment en théologie. La théologie n’est pas anti-rationnelle : elle est super rationnelle, comme l’ont montré les saints Pères. Avec Levinas – qui est surtout un théologien juif -, Stăniloae et Clément, j’ai compris ensuite que l’Église n’est pas seulement le lieu de la prière et de l’ascèse : elle est également, et de façon éminente, un lieu de pensée. Spiritualité et pensée ne s’opposent pas ; foi et raison ne s’opposent pas. La spiritualité – au sens de vie dans l’Esprit, ou de l’Esprit en nous – illumine les facultés humaines, les dilate et les porte plus loin qu’elles-mêmes. Pour cette raison, je suis convaincu que les grandes questions que nous présente le monde contemporain – et il y en a qui sont de taille ! – peuvent être accueillies et assumées par la pensée religieuse, je veux dire la pensée biblique : celle que développe la pensée juive, et celle, de façon éminente, que porte le prophétisme de la foi chrétienne orthodoxe. La question de la mort et de la souffrance, pierre d’achoppement pour chacun, ne doit pas être abandonnée à la réflexion seulement philosophique. Elle doit être rapportée à celui qui, précisément, s’est abstenu de toute explication à son égard, et qui l’a portée au maximum de sa vérité par sa propre vie de Fils unique et Verbe de Dieu fait Homme.
A.P. : Parmi les questions approfondies dans la littérature patristique des VIe et VIIe siècles, on retrouve les distinctions entre essence et énergies de Dieu, entre les types de connaissance divine. Le contexte est celui des hérésies monophysites et monothélites, qui, loin d’être de simples querelles intestines divisant l’Empire Byzantin, sont étroitement liées à la façon de comprendre et de formuler l’unicité et l’unité de Dieu en théologie trinitaire et en christologie. Maxime le Confesseur faisait explicitement la distinction entre une connaissance indirecte de Dieu par la contemplation des principes (logoi) de la création et une connaissance directe par les énergies divines, « réalités qui sont autour de l’essence ».
Dans quelle mesure la connaissance de Dieu et la connaissance humaine se ressemblent-elles ?
Pr. M.-A. :Ce qui est important, c’est la connaissance de Dieu, la connaissance du Père. C’est à cette connaissance suprême, annoncée par toute la Bible, que le Verbe est venu donner accès. Le sujet est immense. Père Stăniloae a développé, dans le premier volume de sa Dogmatique, le fait que Dieu est connu, soit par révélation, soit par observation. Il se révèle lui-même, par lui-même et en lui-même. Il se révèle également par ses créatures qui sont porteuses des images de sa rationalité et animées par les énergies incréées qui ont leur source en Lui et qui sont donatrices de vie. En se révélant, Dieu permet que l’être humain le glorifie pour sa personne ineffable, inconnaissable et incompréhensible ; mais Il lui permet également de le glorifier pour la magnificence de ses créatures. La démarche scientifique, qui est une démarche positive, dans le sens où elle procède par affirmations (fussent-elles provisoires), observe la logique profonde et l’énergie qui traversent la création appelée « monde » ou « univers » ou encore « matière » ; elle s’étonne, elle aussi, de la magnificence des créatures, et de la logique, de la sagesse et de la beauté qui se montrent en elles. Elle ne fait pas (pas toujours, pas encore…), comme le fait la théologie, la distinction des énergies créées, que l’on voit à l’œuvre, et des énergies incréées et créatrices qui sont pourtant à l’origine, par exemple, de l’apparition de formes nouvelles parmi les créatures. En fait, ces dernières énergies, se manifestent également dans l’esprit humain attaché à une démarche de connaissance. Nous sommes convaincus que les grandes découvertes opérées par les chercheurs sont dues, au sein de leur propre effort méthodique, à l’action du saint Esprit qui illumine et inspire leur esprit par ses énergies ou grâce incréée. Cela veut dire que les scientifiques ont, le sachant ou ne le sachant pas, l’expérience des énergies divines par la créativité et l’inventivité de leur esprit. Il en est du reste de même pour tout ce qui se fait de bon, de vrai et de beau dans le monde. Père Stăniloae a montré que pour le théologien, ou pour le scientifique qui procèderait par la foi, le monde n’est pas une chose, ou un objet : il est l’offrande que le Créateur fait à l’homme, que l’homme rend au Créateur dans la démarche de connaissance (liturgique, mystique ou scientifique), et que le Créateur lui offre à nouveau, augmentée de significations nouvelles et de possibilités nouvelles d’applications dans le réel. Il y a ici un dépassement de la relation sujet-objet qui va loin.
A.P. : On discute beaucoup ces jours-ci au sujet de l’enseignement de la religion à l’école, s’il devrait être obligatoire ou facultatif, centré sur l’Orthodoxie ou ayant plutôt la forme d’un cours d’histoire des religions, les élèves n’étant pas tous orthodoxes. Quelles seraient les voies possibles pour exprimer le phénomène divin ou religieux ? Quelle forme pourrait prendre ce dialogue religieux avec les élèves, quel contenu proposer et comment préparer au mieux les pédagogues à cette mission ?
Pr. M.-A. : Il me semble, ne voulant et ne pouvant pas m’impliquer vraiment dans ce débat, que ce qui est agréable à Dieu est que les enfants soient instruits dans la religion que les parents ont choisie pour eux. Il peut ainsi y avoir dans les écoles des cours de religion, que les parents seuls rendront obligatoires pour leurs enfants, cours qui développent, pour les chrétiens, les engagements pris par les parents et les parrains au baptême. Dans la même école, les enfants non chrétiens, ou non orthodoxes, doivent pouvoir suivre le cours qui leur revient. Il faut trouver un équilibre. L’École n’est pas l’endroit où l’on peut imposer quelque religion que ce soit à qui que ce soit. Si elle n’est pas le lieu du respect mutuel des divers croyants, il vaudrait mieux s’abstenir de tout cours de religion. Mais si chaque famille religieuse trouve le service dont elle a besoin, et si les enfants apprennent à se respecter les uns les autres, il y a là une façon de vivre l’incontournable pluralité de notre époque. Par ailleurs, il peut y avoir, à l’intention des enfants dont les parents n’ont pas fait de choix religieux, des cours généraux sur le phénomène religieux, son histoire et ses manifestations, de sorte que ces enfants ne demeurent pas ignorants du fait religieux auquel ils sont confrontés par la vie en société. Ce cours général doit être fait dans la plus grande honnêteté possible, cela va sans dire. En tout cas, l’École n’est pas l’Église. Il peut y avoir, dans l’Église, c’est-à-dire dans les familles et dans les paroisses, des écoles paroissiales où un très bon travail missionnaire se fera, grâce surtout à des catéchètes vraiment spirituels, pas seulement de bons professeurs de religion. La question de l’enseignement religieux est directement liée à la qualité de conviction de l’enseignant, et à son expérience personnelle authentique. On n’enseigne bien que ce que l’on connaît par expérience. Quelle que soit la conviction de l’enseignant, disons orthodoxe, cette foi se montrera capable du plus grand respect à l’égard de ceux qui croient autrement ou qui ne croient pas encore. Il n’y a rien de totalitaire dans le témoignage chrétien. Les enseignants orthodoxes seront surtout convaincants par l’exemple qu’ils donneront de leur propre vie.
A.P. : Il y a un paradoxe sérieux dans la société roumaine d’aujourd’hui, mais également dans celles des pays voisins, présentés comme Orthodoxes, paradoxe qu’on ne saurait nier : un désaccord profond entre les commandements de Dieu, dont l’on témoigne dans chaque prière et participation liturgique, et ce qui devrait être leur actualisation dans la vie quotidienne au sein de la cité. On rencontre, malheureusement, de l’intolérance au regard d’autrui – quand l’imposition de sa propre vérité devient plus importante que toute autre –, de la diffamation et des paroles mensongères – ces voluptés de salir l’intégrité de la personne humaine, signalant une dégradation profonde de l’être.
Ces aliénations courantes sont d’une complexité telle et produisent de telles souffrances qu’il est devenu urgent de les pointer et de commencer à songer sérieusement aux remèdes.
Comment échapper à ces voies de transmission du mal dans le monde ?
On pense, bien évidemment, à la nécessité de la prière, véritable et constante, à la bienveillance de Dieu, qui «laisse apparaître le soleil sur ceux qui font du mal et sur ceux qui font du bien» (Mt. 5) : Dieu connait tout, d’une manière générale, mais nous n’en sommes pas moins responsables. Comment rendre manifestes et urgents le devoir et la responsabilité de chacun de compléter le monde et remédier à cette souffrance ?
Pr. M.-A. :Le Christ a répondu à ces questions par l’engagement de sa propre personne divine dans l’histoire humaine. En voulant aller jusqu’au bout de l’obéissance à la volonté du Père, Il s’est exposé à l’action du Malin. Il a défait celui-ci par sa propre obéissance et par le sacrifice qu’Il a fait de sa propre vie – offrant à la fois son humanité et sa divinité en oblation agréable au Père. De nos jours, la méthode reste la même ! Le disciple du Christ, le membre du Christ qu’est le baptisé, assume la même responsabilité et la même façon de répondre, par l’intérieur de soi-même et du monde, aux souffrances du genre humain et de toute la création. Le jeûne, l’ascèse, le repentir, le pardon des offenses, la prière et l’amour pour les ennemis ; la bénédiction des méchants et l’intercession pour les bourreaux, contribuent au salut du monde et au salut des méchants eux-mêmes. Le sang versé par le Verbe incarné depuis la Croix coule sur tous, sur les croyants et les incroyants, sur les justes et sur les pécheurs. Et ce sang est saturé de l’Esprit du Père, qui est un esprit de compassion, d’amour et de bienveillance que les mots ne peuvent exprimer.
À notre époque, le charisme monastique doit être magnifié parce que le vrai moine est celui qui monte sur la croix pour le monde. Déjà, nous voyons combien le martyre est devenu actuel ces derniers temps ; le martyre du sang et le martyre de l’esprit se rejoignent sur la croix pour apporter au mal, à la méchanceté et au mensonge, la seule réponse qui soit sérieuse : celle que le Christ donne jusqu’à la fin des temps depuis le Golgotha. Le monachisme, comme le martyre, comportent en eux-mêmes une dénonciation et une disqualification de toutes les compromissions, par exemple celle de la religion et du pouvoir. Le Christ, et ses disciples, témoignent d’un royaume qui ne doit rien au pouvoir. L’Esprit saint, nous le croyons, appelle des moines et des moniales charismatiques à aller aussi loin qu’ils le pourront dans le combat spirituel afin d’être, dans le monde, comme des vivants revenus d’entre les morts, selon l’expression du métropolite Antoine (Bloom). Ceci implique que le monachisme soit vraiment, comme le martyre du sang, une expérience pascale, l’expérience de la Résurrection du Christ.
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