A.I. : Monsieur Ion Minoiu, comment êtes-vous passé de la direction d’un orchestre à la musique byzantine ?
I.M. : D’une manière très naturelle. En premier lieu, je n’avais pas été en permanence chef d’orchestre, ceci étant seulement l’une des spécialités que j’avais étudiées. En deuxième lieu, cela répondait à un sentiment que j’éprouvais depuis longtemps. La musique classique était pour moi une musique tout à fait spéciale et d’une grande élévation, mais elle n’avait pas de fondement spirituel plus profond, et pas d’ouverture vers la Vérité révélée, comme le désirait mon âme. J’ai toujours apprécié sa beauté, mais j’ai aussi senti que j’avais besoin de quelque chose d’autre, que l’esprit de l’homme tend vers quelque chose de plus élevé encore que tout ce que ce monde peut lui offrir. La musique classique me retenait ici, dans le monde du tumulte des passions. Ayant écouté après les années 90 le chant byzantin, j’ai établi également un certain lien avec mon enfance. Je me souviens que chez mes grands-parents, pour la Théophanie ou d’autres grandes fêtes, le prêtre et le chantre remontaient la colline et traversaient les maisons avec l’icône, en apportant la bénédiction du Baptême du Seigneur. La déclamation, les chants sont restés profondément gravés dans mon âme, comme d’autres images, sons et odeurs de l’enfance. Cependant le chant religieux n’était pas qu’un souvenir d’enfance, mais quelque chose qui avait le don de vous propulser dans une autre direction et plus haut que toute musique d’orchestre. Il ne s’agissait même pas seulement de la musique, mais de son interpénétration avec la parole poétique, avec la prière ; plus encore, d’un contact avec Dieu que la prière vous aidait à établir.
A.I. : Où étiez-vous, en Roumanie ou ailleurs, au moment où vous avez fait ce passage ?
I.M. : Non, j’étais en Angleterre. J’ai quitté l’Angleterre à un moment donné, en remerciant Dieu pour tout ce qu’Il m’avait donné. J’avais compris déjà depuis longtemps que mon âme désirait autre chose que ce que pouvait m’offrir le monde musical artistique.
A.I. : Mais le début, c’était en Angleterre ?
I.M. : Oui. Pour beaucoup de choses dans ma vie, le début était quelque peu accidentel. Certes, il n’y a pas d’accident en Dieu, mais souvent j’ai été mis dans des situations qui semblaient accidentelles. En étant musicien à l’époque, et comme j’allais aussi beaucoup à l’église, parfois le samedi soir, à l’église roumaine, il n'y avait personne pour chanter. Le prêtre, sachant que j’étais musicien, m’a placé dans le chœur. Mais ne connaissant pas le chant religieux traditionnel, j’ai chanté pendant des années comme j’ai pu, jusqu’à ce que, à un moment donné, je devienne chantre (psalte) dans deux cathédrales grecques de Londres. C’était aussi la volonté de Dieu, parce que dans l’une des cathédrales est justement venu à l’époque un hiéromoine de Salonique, ayant fait ses vœux au Mont Athos, près de père Guérasim le Mikraguiannanite, le plus grand hymnographe athonite quasi-contemporain. Le Pr. Nektarios célébrait tous les jours la Divine Liturgie, et je suis devenu son chantre. A côté des offices quotidiens il y avait les offices communautaires et les vigiles que nous célébrions avec des chantres expérimentés. C’est ainsi que j’ai commencé à apprendre l’ethos et l’ifos de la musique byzantine, parce que la notation musicale je l’avais apprise par moi-même. Par l’ifos je veux dire le style, et non pas les connotations que ce mot a pris dans la langue roumaine plus tard (à savoir, celle de manière ou maniérisme, NdT). Après être revenu au pays – en fait, dans d’autres sens du mot également – j’ai eu une relation très enrichissante avec les membres du groupe Nectarios le Protopsalte. En discutant, en enregistrant, en chantant avec eux ; puis également à l’Athos, faisant les mêmes choses aux côtés des chantres avec beaucoup d’expérience, j’ai gagné en maturité. Mais bien sûr que c’est un processus qui n’est pas encore fini, même à présent. Je ne peux pas dire c’est bon, je suis au plus haut niveau, parce qu’au moment précis où je le dirais, j’en redescendrais.
AI : Et où avez-vous acquis cette expérience à la Sainte Montagne ?
IM : A plusieurs endroits. Certes, nous devons tenir compte d’une chose très importante : un musicien qui s’est entraîné dès sa jeunesse a tout à fait une autre perception et une autre expérience qu’un homme qui n’a pas bénéficié d’un entraînement musical spécialisé. Je n’ai pas eu besoin qu’on m’explique comment on chante la musique byzantine, parce que j’ai commencé moi-même à comprendre ce que faisaient les chantres. Souvent un chantre n’est même pas un bon enseignant. Le charisme de l’enseignement, de la pédagogie, n’est pas la même chose que celui du chant, mais si l’on a une oreille formée et l’esprit d’observation, on peut "voler le métier". Et petit à petit, non seulement en prenant les choses au vol, mais aussi en discutant avec les chantres, en filmant, en enregistrant, en consultant différentes partitions de musique byzantine, j’ai commencé à comprendre le "phénomène" de façon plus approfondie. La spécialisation dans la musique ancienne et les recherches ethnomusicologiques que j’avais faites dans le passé m’ont été également très utiles. J’ai eu aussi l’avantage de commencer à me débrouiller un peu mieux avec la langue grecque, et alors les gens se sont ouverts encore plus parce que je pouvais communiquer. De toutes ces expériences est issu également un riche matériel documentaire, très utile non seulement pour moi, mais aussi pour d’autres. Comme vous l’avez vu, j’ai déjà commencé à le rendre public à travers les conférences. J’ai pensé aussi à l’organiser, à terme, mais il faut beaucoup de temps pour l’organiser de façon à permettre à d’autres de s’en servir.
AI : Parce que je suppose qu’il s’enrichit au fil du temps, ce matériel...
IM : Oui, il s’enrichit, mais il a du mal à s’organiser. Mais, petit à petit, il y a de nouvelles choses qui apparaissent.
AI : Et vous êtes en même temps chantre et professeur de musique byzantine.
IM : Je ne me suis jamais considéré comme un chantre, malgré ce qu’on dit de moi. Plutôt un enseignant... et cela parce que j’enseigne à plusieurs endroits, dans plusieurs monastères du pays, de l’Athos, de l’étranger. Je suis devenu chantre, comme je vous l’ai dit, de manière accidentelle. Je n’ai jamais pensé à parfaire ma voix et devenir soliste, ce n’était pas ce qui me préoccupait, mais plutôt la relation du chant avec d’autres expressions de la foi, avec la prière, à savoir la relation avec la parole spirituelle, sur la richesse de laquelle portait aussi ma conférence d’hier soir; une parole qui a la vocation et la force de connecter l’homme au souffle de l’Esprit.
AI : Justement, parlez-nous un peu de l’importance de la musique byzantine dans la vie de l’Église.
IM : Vous voyez, nous parlons du chant plutôt que de musique, parce que nous mêlons la voix et la parole. Le chant est un sacrifice spirituel parlant, que l’homme apporte à Dieu. C’est aussi l’une des formes d’expression et de confession de la foi, et ce n’est pas un hasard qu’il ait été choisi pour les offices de l’Église; parce que son impact sur l’homme est considérable. Hier, j’ai parlé même un peu de l’impact physique que la vibration et le rythme ont sur l’homme. Cet impact est amplifié si nous y associons les deux dimensions de la parole divine, spirituelle. A savoir, nous atteignons un tout autre niveau d’expression et de compréhension lorsque nous prêchons la parole par le chant. Je veux dire: le chant aide à faire l’expérience par le vécu de la parole divine, et pas seulement à la comprendre d’une façon notionnelle. Je ne parle pas de tout type de chant, mais de celui qui a été établi et façonné au long des siècles sous la direction et le souffle de l’Esprit Saint. Façonner le chant religieux est un travail divin et humain. Oui, une activité théandrique, comme on l’appelle en théologie. Le chant a également un rôle thérapeutique, comme je le disais dans ma conférence. Parce que le rythme et le mélos, s’ils sont rendus d’une manière correcte – et je le souligne – s’ils sont rendus d’une manière correcte, ont le rôle de guérir l’état de désordre intérieur. Comme nous le savons, le désordre est l’"icône" des passions de l’homme. S’ils sont rendus d’une manière adéquate, dans la mesure de nos possibilités bien sûr, et non pas au niveau d’une scène ou d’enregistrement de disques, les chants peuvent mettre de l’ordre dans notre esprit. Le Saint Esprit est l’ordre même et alors il peut arriver qu’Il descende sur l’homme ayant mis de l’ordre en lui-même. Mais ce n’est pas obligatoire. Le chant n’est pas une technique qui oblige Dieu à descendre, parce que Son Esprit souffle là où Il veut, mais le chant peut raccorder l’âme à la fréquence d’une vibration à partir de laquelle on peut commencer à sentir ce souffle. Cela peut mettre l’âme dans un état de repentir, un état de compréhension de l’autre, en vertu de la force d’action de la parole spirituelle revêtue du mélos qui répand le parfum de l’humilité. Vous voyez, le chant communautaire est très important, parce qu’en principe, nous devrions nous accorder les uns aux autres lorsque nous chantons, même du point de vue physique, à savoir rythmique, intonationnel, au niveau de l’intensité, du volume – de la force du chant, ainsi de suite. Après, tout ce qui est corporel va mener à l’union spirituelle. Puisque nous les hommes nous sommes corps, nous ne pouvons pas passer au-delà du corps, nous ne pouvons pas l’ignorer. Nous partons donc de ce qui est corporel pour arriver à ce qui est spirituel. C’est saint Jean Damascène qui le dit et beaucoup d’autres saints de l’Église. Le chant aide beaucoup dans les offices de l’Église. Il est certain que tous n’ont pas la même attitude envers lui, et tous n’en ont pas besoin. Certains peuvent se connecter à l’œuvre de la grâce d’une autre manière. Mais ceux-là, finalement, sont rares. Nous, nous sommes intéressés par les offices de l’Église, parce que c’est là que vient le peuple de Dieu, c’est là qu’il se rassemble dans l’église et il doit célébrer ensemble, apporter un sacrifice spirituel à Dieu. Alors, ce n’est pas un hasard que le chant ait été choisi pour exprimer lexicalement et musicalement la foi. Ce n’est pas pour rien que l’icône a été choisie pour exprimer et prêcher visuellement la foi. On peut dire beaucoup de choses. Par exemple, nous croyons que l’icône est une forme d’expression plus directe et non médiée que le chant. Il y a pourtant des situations où un seul hymne peut exprimer ce que visuellement on ne peut exprimer que par quatre images différentes. Je pense au moment où le Christ, après être mort pour nous, était présent à quatre endroits distincts :"en enfer avec l’âme, au tombeau avec le corps, au Paradis avec le larron et sur le trône avec le Père".
AI : Par conséquent, vous considérez qu’il y a une expression plus complexe dans le chant byzantin que dans l’iconographie ?
IM : Il ne s’agit pas de complexité ici, plutôt d’une complémentarité. Deux expressions, l’une visuelle et l’autre notionnelle-auditive, qui prennent source dans la même foi. Elles se complètent mutuellement et doivent être vécues. On ne peut émouvoir l’homme seulement par des concepts cérébraux. Il faut toucher ses sentiments, pour susciter un vécu. Lorsqu’on ne se limite pas à prononcer une parole ou un texte, mais qu’on lui donne aussi un rythme, on en souligne le sens et les accents toniques par une ligne mélodique, alors on parvient à un tout autre niveau d’expression. Il ne s’agit pas de complexité. Certes, en fin de compte, un texte chanté est plus complexe qu’un texte prononcé, et pourtant il touche d’une façon plus directe, et comment dire, à un niveau plus profond. Cela seulement si l’on revêt aussi le texte chanté du vêtement de la foi. Là seulement, la parole devient sacrifice spirituel, que l’on apporte à Dieu en le vivant aussi avec ses sens. Autrement, ça reste seulement de l’art, ou pire encore, un automatisme qui en fin de compte va vers le plafonnement, vers l’inertie: et ce sont là les assassins de la vie spirituelle. De même pour l’icône; seulement si elle est regardée avec foi elle pourra accomplir sa vraie vocation.
AI : Et lorsque vous dites que ce chant byzantin doit être "bien fait", à quoi pensez-vous ?
IM : En bien, il doit être tel que l’Église l’a voulu dans le Saint Esprit, et non pas tel qu’il a été remodelé par différentes modes ou tendances politiques-esthétiques. Ce qui est le plus utile pour le salut, c’est de nous approprier le mieux que nous pouvons les formes d’expression authentiques de l’Église, parce que souvent nous nous en éloignons, nous ne sentons plus, nous ne comprenons plus d’une manière ecclésiale et en fin de compte nous devenons complètement étrangers à l’esprit de l’Église. Mais n’oublions pas que l’Église est la seule à nous entraîner à distinguer la beauté immortelle de la beauté trompeuse, et le vrai Visage du Sauveur du visage des faux maîtres.
AI : Ce dont vous parlez alors, c’est d’une vigilance théologique ? Parce qu’à un moment donné vous nous avez parlé de l’accent qui doit être mis d’une façon correcte, et ainsi de suite, à savoir vous avez donné des exemples concrets de cette manière de "bien faire".
IM : La vigilance théologique existe déjà dans le chant, c’est là la vigilance théologique. La vigilance du chantre consiste dans la précision de sa prédication des écrits théologiques par le chant. Ce n’est pas la précision d’un artiste qui veut impressionner les autres par ses qualités, mais le besoin de s’imprégner, de se laisser remplir par la Tradition de l’Église jusqu’à ce que cela déborde amplement, jusqu’à ce que la Tradition, c’est-à-dire l’Esprit Saint, coule aussi à travers lui. Et cela suppose beaucoup d’exercice, c’est-à-dire de l’ascèse. On entraîne aussi bien sa voix, son oreille, son sens du rythme, sa diction, parce qu’on est là pour prêcher la parole de Dieu à l’intention de tous ceux qui se sont rassemblés dans l’église. Et si on ne le fait pas comme il faut, cette parole, même si elle a beaucoup de force, on a du mal à l’entendre, elle ne pénètre pas jusqu’au cœur des fidèles. On peut même apporter le désordre, chose que les chrétiens vont ressentir dans l’église.
AI : Alors, quand vous parler de "faire", en fait vous voulez dire interpréter.
IM : Ce n’est pas interpréter, c’est vivre, c’est sentir la parole et la comprendre. L’interprétation est plutôt le fait des artistes et des acteurs. Vous voyez, à l’Athos par exemple, il y a beaucoup de pères, surtout dans les cellules, qui n’ont pas l’oreille musicale et, du point de vue technique ou artistique, leur chant est d’une qualité faible; mais à aucun moment des offices je ne m’ennuie en les écoutant, et il n’y a rien qui me dérange. Je sens que leur cœur prie, à savoir qu’il participe pleinement de la parole. Ils vivent la parole qu’ils prononcent, ils ne l’interprètent pas. Voici ce qu’est la chose bien faite : participer pleinement à ce que l’on fait. Je ne parle pas d’une perfection strictement technique ici. Il y a assez de chantres qui visent la perfection d’un point de vue technique et qui chantent merveilleusement. Mais certains d’entre eux peuvent fatiguer et même appauvrir spirituellement les âmes. Je ne peux pas prier facilement lors de tels offices, parce que je sens qu’il y a un autre esprit qui s’en mêle, un esprit qui est étranger à l’humilité chrétienne. Mais d’un autre côté, cela ne veut aucunement dire qu’un chant est vécu spirituellement seulement s’il est mal rendu. Au contraire, il est très important d’avoir en vue un chant précis au possible, surtout lorsqu’il s’agit d’un chant de l’église. Sinon, l’impact du chant peut être aussi contraire à celui que l’on attend, surtout dans les églises du monde, hors des monastères. Je pense maintenant à un cas célèbre de la musique classique: La 9ème Symphonie de Beethoven. Cette œuvre, aujourd’hui considérée comme un chef d’œuvre de la culture musicale occidentale, était dirigée en première audition par l’auteur lui-même. Mais Beethoven était déjà sourd à ce moment-là. Il n’entendait rien de ce qui se passait dans l’orchestre et, à ce qu’il paraît, les fausses notes et les décalages rythmiques dépassaient le supportable. Le résultat: un fiasco total! Cet événement n’enlève rien à la valeur de l’œuvre en soi, mais plutôt peut nous dire quelque chose sur l’importance de la qualité dans le service ecclésial. C’est là qu’intervient la vigilance, le zèle, mais qui doit être toujours mis en balance avec le souci de ne pas quitter l’esprit de l’Église et de tomber dans d’autres ifos, terme maintenant utilisé avec son sens actuel en roumain (à savoir celui de manière, maniérisme, NdT). La conscience que par le chant nous apportons à Dieu un sacrifice spirituel, un sacrifice en parole – à savoir, don d’un don fait par Dieu seulement à l’homme – doit être forgée, cultivée par beaucoup d’effort, jusqu’à devenir une seconde nature, si je peux m’exprimer ainsi.
Interview réalisée par Andreea Ionescu

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team