La preuve de la virginité de la Mère de Dieu. L’épreuve qui révéla la justice de Joseph.
Le Doute de Joseph eut lieu lorsqu’il découvrit que la « vierge qu’il avait reçue du Temple du Seigneur » était enceinte, sans qu’il eût pu se douter de quoi que ce soit, ni savoir ce qui avait pu se passer. Il est rapporté uniquement par saint Matthieu au début de son Évangile.
Avant d’en faire une exégèse spirituelle, il faut remarquer que la dimension théologique de cet évènement n’a été réellement perçue qu’en Orient, où elle est exprimée dans un rite – celui du Doute de Joseph – qui est célébré pendant les Heures royales de la « Paramonie » de Noël et qui est une des richesses du rite byzantin1. L’iconographie aussi en témoigne : sur l’icône de Noël, Joseph est représenté en bas à gauche, loin de la scène centrale – la nativité elle-même – car il n’est pas le père réel de l’Enfant-Dieu, et méditatif : il est dans son doute2.
Abordons d’abord l’aspect biblique, avant d’entrer dans le contenu théologique. Deux évangélistes ont parlé de l’enfance de Jésus-Christ : saint Matthieu et saint Luc. Luc est celui qui a révélé les mystères de la conception, de la nativité et de l’enfance du Christ, parce qu’il fut, selon la tradition, proche de la Vierge Marie, dont il fit le portrait3. Étant lui-même un homme cultivé3 – comme son maître saint Paul –, il s’adressait plutôt à un public cultivé, parlant le grec, prosélyte ou païen.
Tandis que saint Matthieu écrivit un Évangile en hébreu4 et pour les Hébreux, comme l’affirment les Pères de l’Eglise4. Il se préoccupe surtout du contexte hébraïque, dans le but de démontrer que le rabbi Ieshouah de Nazareth est bien le Messie annoncé par les Prophètes. En ce qui concerne les origines et l’enfance de Jésus, il ne raconte que ce qui est lié à Israël. A ce titre il rapporte le Doute de Joseph juste après la généalogie du Christ5, qui ouvre son Évangile, pour montrer que Jésus est bien fils d’Abraham et de David, ce qui justifie sa place dans une généalogie « légale » (conforme à la Loi de Moïse) et qu’Israël a accompli son destin, sa mission divine, qui était d’engendrer le Messie. Après le Doute de Joseph, il rapportera le « cycle d’Hérode » (l’adoration des Mages, le massacre des Innocents et la fuite en Égypte), intimement lié à l’histoire juive.
Nous avons deux sources pour ce récit, l’une canonique, l’Évangile selon saint Matthieu, et l’autre apocryphe, le Proto-évangile de Jacques6, complété par son remaniement latin, le Pseudo-Matthieu6, qui donnent tous deux de précieuses informations. Ces deux évangiles apocryphes constituent un élément essentiel de la Tradition, car ils sont pratiquement notre seule source sérieuse concernant l’histoire de la Vierge Marie et de saint Joseph. Voyons d’abord ce qu’ils nous apprennent. Marie est entrée7 dans le Temple de Jérusalem à 3 ans, conformément à la promesse faite à Dieu par ses parents, Joachim et Anne, de Lui offrir l’enfant qu’Il leur donnerait. Elle est demeurée dans le Temple jusqu’à 12 ans (14 ans chez Pseudo-Mt) ne vivant que pour Dieu, lisant l’Écriture et priant, et « nourrie par la main d’un ange ». Étant devenue une « femme » (étant « réglée ») elle ne pouvait plus demeurer dans le Temple (cf. note 10). Les prêtres se sont alors concertés pour savoir ce qu’ils allaient faire d’elle, le grand-prêtre a demandé à Dieu dans le Saint-des-Saints et un ange lui a donné la réponse : la « marier »8 avec celui que Dieu désignerait. Ils tirèrent donc au sort et Dieu désigna Joseph8, qui était âgé, veuf et avait des enfants (4 garçons et des filles, selon Mt 13, 55-56)9.
La signification spirituelle est très claire : ce mariage formel [un « mariage blanc »] était destiné à protéger la « vierge du Temple du Seigneur » et le choix divin se porta sur un vieillard, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur la nature des relations entre lui et la jeune vierge.
Revenons maintenant à l’Évangile, qui ne dit rien de toute cette histoire, car il est centré sur le Christ. Il faut compléter Matthieu par Luc. Les deux Évangiles concordent : il y est dit que Marie était fiancée à Joseph, à Nazareth en Galilée (Mt 1, 18b et Lc 1, 26-27 [Annonciation]), et que Marie, sa fiancée se trouva enceinte (Mt 1, 18b et Lc 2, 5), mais saint Matthieu précise : « par le fait du Saint-Esprit, avant qu’ils eussent habité ensemble ».
Voici donc le tableau historique : Joseph a accepté de prendre sous sa protection la toute jeune fille vierge Marie, ils habitent à Nazareth en Galilée, mais pas encore dans la même maison10, et Marie se trouve enceinte10. Pour Joseph, c’est un choc terrible. Les prêtres du Temple lui ont demandé de prendre sous sa protection la jeune vierge Marie, il constate qu’elle est enceinte, il sait bien qu’il n’y est pour rien, puisqu’ils n’ont pas encore habité ensemble, et Marie ne lui a rien révélé (comment, d’ailleurs, aurait-elle pu expliquer que cela venait du Saint-Esprit, puisque c’était un concept totalement inconnu et incompréhensible ?) La Loi de Moïse prévoyait, dans ce cas d’adultère, un châtiment terrible : la mort par lapidation (Dt 22, 23-24, confirmé par l’Évangile, en Jn 8, 5)11. Joseph se trouve donc face à un dilemme insurmontable, car les apparences sont contre Marie : elles lui imposent de douter de sa virginité, de son intégrité et de sa fidélité. Mais saint Matthieu précise que Joseph « était un homme de bien » et qu’il « ne voulait pas la dénoncer publiquement », c’est-à-dire la livrer en pâture à l’opinion publique, qui est en général prompte à adopter une attitude radicale (on le constate plusieurs fois dans l’Évangile, notamment lorsque les Scribes et les Pharisiens veulent condamner une femme adultère, en mettant Jésus à l’épreuve, en Jn 8, 1-10). Il réfléchit, entre en lui-même, prie certainement, et finit par « se proposer de la répudier secrètement » (Mt 1, 19).
Admirable Joseph qui se montre digne de son futur Fils « légal » : il est simultanément exact et bon, exact parce qu’il ne veut pas épouser une fiancée qui a pêché (doublement : adultère et mensonge), et bon parce qu’il ne la condamne pas et lui ouvre la porte du pardon. Il préfigure le Christ. Il est par excellence un « juste », comme le fut son ancêtre le patriarche Joseph en Égypte, qui fut injustement accusé et dut souffrir pour sa justice (1650 ans avant lui – Ge 39)12.
Puis il s’endort, avant de passer à l’acte. Dans son sommeil, Dieu lui donne la réponse à tous ses questionnements, car l’épreuve tragique dans laquelle il se trouve va révéler sa justice. Un ange du Seigneur (probablement l’ange Gabriel) lui apparaît et lui dit d’abandonner toute crainte « car l’enfant que Marie a conçu vient du Saint-Esprit » [c’est-à-dire de Dieu]. Et l’ange l’appelle : « Joseph, fils de David », pour bien montrer que, même par la généalogie « légale » (selon la Loi de Moïse, donc par les hommes), que saint Matthieu vient d’écrire dans le paragraphe précédent, l’enfant à venir sera bien « Fils de David », ce qui était un des principaux critères de reconnaissance du Messie. L’ange donne une autre précision : « ne crains pas de prendre avec toi Marie ta femme ». Marie n’est plus désignée comme fiancée, mais comme épouse. On est donc bien dans le cadre normal de la Loi de Moïse (si Marie avait vécu ces évènements seule, en dehors du cadre légal du mariage, aucun Juif n’aurait pu croire que cela vînt de Dieu).
Puis l’ange fait cette révélation sublime : « elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus : c’est Lui qui sauvera son peuple de ses péchés » [Jésus veut dire : sauveur]. La paternité légale de Joseph est affirmée : tout est donc conforme à la Loi de Moïse. L’évangéliste poursuit la démonstration en citant la plus célèbre prophétie de l’Ancien Testament, celle de l’Emmanuel, faite par Isaïe 740 ans plus tôt : « Voici la Vierge deviendra enceinte, elle enfantera un fils et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous » (Is 7, 14 et 8, 10b).
Nous avons ici, en tête de l’Évangile destiné aux Hébreux, tous les principaux critères permettant à des Juifs de reconnaître dans le fils de la Vierge Marie le Messie, le Christ.
Joseph se réveille et « fait ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné : il prend sa femme avec lui ». Joseph avait douté, mais son doute était honnête et sincère. Dieu a répondu aussitôt pour le dissiper. Joseph n’a pas cherché à en savoir plus : il a obéi sans comprendre, comme l’avait fait Marie elle-même lors de l’Annonciation13 et comme le font les anges. C’est une grande leçon spirituelle pour tous les Chrétiens : le doute est légitime lorsqu’il est honnête et sincère ; Dieu répond toujours et rapidement. Mais si l’on triche, Dieu ne répond pas.
Saint Matthieu conclut l’évènement par une révélation importante : « Mais Joseph ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils14 auquel il donna le nom de Jésus ». C’est un complément à la révélation qui vient d’être faite : Joseph n’a jamais eu aucune relation physique avec Marie, qui est demeurée vierge15. Il n’y a eu aucune intervention humaine masculine dans la conception et l’enfantement de Jésus-Christ : Il est sans père terrestre. Son Père est céleste et sa mère est terrestre, humaine : Il est Dieu et Homme.
Cet Évangile, qui est la révélation d’un « secret », est capital pour l’avenir, car il proclame avec force la virginité de Marie, la Mère de Dieu, condition sine qua non des deux natures du Christ. Il nous apprend aussi que c’est dans l’épreuve qu’est révélée la justice des Justes.
Louange éternelle à saint Joseph le Juste, qui fut un artisan de l’Incarnation du Verbe : il est un géant spirituel et l’honneur de l’humanité masculine. Dans un certain sens, en préfigure de son Fils « légal », il commence la restauration d’Adam.
Notes :

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