Ajouté le: 2 Octobre 2013 L'heure: 15:14

Les dix lépreux

33e dimanche après la Pentecôte. Luc 17/11-19

 « Jésus se rendant à Jérusalem » : ce pre­mier verset1 est vague et ne permet pas de se rendre compte que le Seigneur est, en fait, au début de Sa « montée vers Jérusalem2 », où Il va accomplir le salut du monde. Il faut rap­peler que la chronologie est assez difficile à comprendre chez St. Luc3 et qu'en général on est obligé de s'appuyer sur les deux autres Synoptiques, Matthieu et Marc. Mais, ce mi­racle n'est relaté que par St Luc : il y a donc des précisions qui nous manquent. Le Christ va accomplir un long périple en passant par la Pérée (de l'autre côté du Jourdain), accompa­gné de Ses douze disciples (et probablement aussi des 72 autres disciples [Lc 10/1-2] ain­si que des Saintes Femmes).

Mais, au début de ce périple, si l'on en croit le témoignage unique de St. Luc, Il prend la route normale, directe, en traversant la Galilée pour atteindre la Samarie4. Cette précision géographique est intéressante pour la compréhension du mira­cle. Le Seigneur se trouve « entre la Samarie et la Galilée », ce qui est une curieuse expres­sion, puisqu'elle ne peut se comprendre que par rapport à Jérusalem, qui est beaucoup plus au Sud, en Judée. Ces trois provinces ont une signification symbolique :

La Judée est élevée et comprend la ville sainte de Jérusalem, où se trouve le Temple, habitation de Dieu avec les Hommes : les deux sont un symbole du Ciel, du Royaume de Dieu. C'est là que le Christ accomplira tous les ac­tes sacramentels de Sa vie terrestre.

La Galilée « des Nations5 » est basse : elle est une province mélangée, ethniquement et religieusement ; elle représente « le mon­de », l'humanité déchue. C'est là que le Seigneur appellera Ses disciples et prêchera.

La Samarie, qui se trouve entre les deux, est hérétique, ne reconnaissant que la Loi (et pas les Prophètes), et ayant établi un sanctuai­re rival de celui de Jérusalem sur le mont Garizim. Les Juifs n'ont aucune relation avec les Samaritains6 (comme avec les lépreux !).

Dans cette zone frontière, à l'entrée en Samarie, le cortège conduit par le Christ s'ap­proche d'un village, dont nous ne connais­sons pas le nom. Et à l'entrée de ce village, il y a un groupe de dix lépreux, qui s'avancent un peu vers Jésus. Ces dix lépreux sont simul­tanément des personnages historiques, réels, et un symbole.

« 10 » représente la plénitude naturelle, cosmique. La lèpre, elle, est une horreur. C'est une maladie contagieuse qui ronge les mem­bres de l'homme, qui défigure son visage, qui l'enlaidit. De toutes les maladies citées dans la Bible comme symboles du péché et de la chute de l'homme, elle est la plus expres­sive et la plus terrible. Elle représente la per­te de la beauté divine de l'Homme, la perte de la ressemblance à Dieu. Ces dix lépreux symbolisent l’humanité déchue. Toute l'hu­manité est déchue, sans exception. Les textes liturgiques byzantins disent souvent au Christ : « Toi seul sans péché ». Le Christ est le seul homme sans péché : Il est le Nouvel Adam.

Ces lépreux, qui vivent en bande, se tien­nent « à l'entrée » du village, parce qu'ils n'ont pas le droit d'y pénétrer, et ils s'adres­sent au Seigneur « en se tenant à distance » parce qu'ils n'ont pas le droit d'approcher les gens sains ni de les toucher. La lèpre, en effet, était considérée comme une impureté rituelle et toute personne entrant en contact avec un lépreux se trouvait « souillée ». La Loi de Moïse était extrêmement stricte vis-à-vis d'eux et ses prescriptions concer­nant la lèpre sont très nombreuses7. En fait, les lépreux étaient exclus de la communau­té juive et n'avaient aucun droit, d'où leur re­groupement en bandes.

Ils voient arriver ce cortège avec, en tête, le plus célèbre rabbi d'Israël, Ieshouah de Nazareth. Ils se rapprochent de Lui et « élè­vent la voix » : en fait ils crient, parce qu'ils n'ont pas le droit de l'approcher. Que crient-ils ? « Jésus, Maître, aie pitié de nous ». C'est presque la prière du Nom de Jésus :

« Jésus » : le « Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2/9), et qui signifie « Sauveur ».

« Maître » : dans le texte grec « epistatès», qui est la traduction grecque du terme « rabbi», qui servait à désigner les Docteurs de la Loi, les Sages d'Israël ; Les Apôtres uti­lisent souvent ce terme pour parler à Jésus8. On peut estimer qu'il est un équivalent de « Kyrios »,Seigneur, mais plus sémitique.

« Aie pitié de nous » : dans le texte grec « eleison imas9 ».C'est le cri de l'Homme vers Dieu, c'est la prière des chrétiens depuis 2000 ans.

Ce cri des lépreux est admirable : il est une véritable prière.

La réponse du Seigneur est immédiate et peut nous sembler déconcertante. Pour la com­prendre il faut la replacer dans le contexte juif de l'époque. Le Seigneur répond en fonction de la Loi juive : « Allez vous montrer aux prê­tres ». Jésus applique la Loi, qu'Il a Lui-même donnée à Moïse, par le Saint-Esprit, sur le mont Sinaï, 13 siècles auparavant. La Loi en effet prévoyait aussi le cas de guérison (inexpli­quée) de la lèpre : mais elle imposait au lé­preux qui se considérait guéri d'aller faire vé­rifier la chose par un prêtre, qui levait alors l'impureté rituelle et réintégrait la personne à la communauté juive. En fait, le Christ a dit : vous êtes guéris – allez le faire constater par un prêtre.

Les dix croient à cette parole du rabbi Ieshouah et ils se mettent en route. C'est en chemin qu'ils se rendent compte qu'ils sont guéris. C'est un élément spirituel très impor­tant. Le Christ a donné la grâce de la guéri­son, mais ils ont fait l'effort de Le croire et de se mettre en route. Ils ont été guéris parce qu’ils se sont mis en chemin. Nous avons là un magnifique exemple de la synergie entre Dieu et l'Homme, de l'union libre des deux volontés. Dieu donne gratuitement la grâce de la guérison, mais il faut aussi la vouloir, la recevoir et la garder.

Un des dix prend conscience du fait qu'il est guéri et « revient sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix ». Pourtant tous ont été guéris. L'Evangile est précis : « et pendant qu'ils y al­laient, il arriva qu'ils furent guéris ». Neuf continuent leur chemin vers un prêtre. Un seul re­vient sur ses pas. Et « il glorifie Dieu », c'est-à-dire qu'il confesse que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu. Il revient en arrière, jusqu'au Christ et se prosterne devant Lui pour le remercier : cela veut dire qu'il L'adore. Le retour en arrière de ce lépreux guéri est riche de signification symbolique : cela rappelle le Jourdain qui revient en arrière en voyant Jésus baptisé en lui, c'est-à-dire qui retourne à sa source, à son créateur. Cet homme a retrouvé la source de la Loi, le Christ. Il a retrouvé sa pureté originelle, le lien avec son créateur : il a changé de vie. L'Evangile est lapidaire : « C'était un Samaritain ». Cette phrase tombe comme un couperet, un juge­ment.

Quelle tristesse infinie du Christ, quelle amertume de Dieu devant l'ingratitude hu­maine ! On a envie de pleurer. « Et les neuf autres, dit le Seigneur, où sont-ils ? Ne s'est-il trouvé que cet étranger pour revenir et rendre gloire à Dieu ? ». Les paroles du Seigneur nous laissent à penser que les neufs autres lépreux guéris étaient juifs, puisqu'Il dit « que cet étranger ». Quelle affliction du Christ devant l'aveuglement de Son propre peuple! En fait, les neufs juifs ont appliqué la Loi à la lettre. Tandis que le Samaritain l'a appliquée en esprit : il est revenu vers Le prêtre, Jésus-Christ, l'auteur de sa guérison. Les autres sont allés vers « les prêtres », qui ne sont que des images du Prêtre, le Messie et Fils de Dieu.

La morale de l'histoire est redoutable. Le Christ dit au lépreux purifié10 : « lève-toi, va ; ta foi t'a sauvé ». Le Christ l'avait déjà guéri physiquement, extérieurement : Il le guérit spirituellement, intérieurement ; Il le sauve de la mort éternelle. « Lève-toi » : c'est une résurrection. Les neuf autres n'ont été guéris que physiquement : leur impure­té spirituelle demeure. Le Christ nous ensei­gne, ici, à passer de la religion extérieure et formelle à la religion intérieure, en esprit. C'est précisément pour cela que les prêtres, les scribes et les pharisiens vont, à Jérusalem, Le condamner à mort et Le faire tuer par des soldats païens. Vivre la religion chrétienne en esprit est un martyre.

Notes :

  1. Il est nécessaire d’ajouter le verset 11 à la péricope liturgique, si on veut comprendre dans quel contexte le Seigneur accomplit ce grand miracle.
  2. J’ai traité longuement de la « montée à Jérusalem » dans le n° 58-59 de janvier-février 2013, où j’ai commenté la guérison de l’Aveugle de Jéricho, qui est accomplie vers la fin de cette montée. Le lecteur peut s’y reporter.
  3. Je l’avais déjà indiqué dans mon commentaire de Lc 6/31-36 sur l’amour des ennemis (n° 54 de septembre 2012) : se reporter à la note 2, p.10.
  4. Ce n’est qu’après cet évènement, et probablement en Samarie, que le Seigneur va traverser le Jourdain pour passer en Pérée, sans qu’on puisse dire où, ni pourquoi.
  5. Ou Galilée « des gentils, c’est-à-dire des païens. L’expression se trouve chez St Matthieu (4/15) qui cite, non textuellement, Isaïe (8/23) : cela provenait des invasions assyrienne et chaldéenne qui avaient entraîné un mélange de populations et la présence de nombreux païens.
  6. Sur les Samaritains, méprisés par les juifs et avec lesquels le Christ aura de nombreux rapports, voir le commentaire de l’Evangile de la Samaritaine (n°2-3 de mai-juin 2008, p.13, note c) et de celui du Bon Samaritain (n°20 de novembre 2009, note 2, p. 6).
  7. Les prescriptions concernant la lèpre se trouvent essentiellement dans le Lévitique, où deux chapitres entiers (13 et 14) lui sont consacrés !
  8. Les Apôtres appellent ainsi le Seigneur six fois chez St Luc.
  9. Comme nous le chantons dans le Trisagion : « Agios o Theos, Agios Ischyros, Agios Athanatos : eleison imas » : « Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel : aie pitié de nous ». C’est l’hymne des Séraphins autour du trône de Dieu : c’est une prière trinitaire céleste, révélée à un enfant, à Constantinople, au 5e siècle, puis introduite dans la liturgie byzantine par le Patriarche Proclus, et empruntée ensuite par le rite des Gaules au début du 6e siècle.
  10. Le terme grec mis dans la bouche du Christ par le traducteur grec de St Luc n’est pas « guéri », mais « purifié » (du verbe kathairô), conformément à la Loi.

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