publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Octobre 2013, 16:59
33e dimanche après la Pentecôte. Luc 17/11-19
« Jésus se rendant à Jérusalem » : ce premier verset1 est vague et ne permet pas de se rendre compte que le Seigneur est, en fait, au début de Sa « montée vers Jérusalem2 », où Il va accomplir le salut du monde. Il faut rappeler que la chronologie est assez difficile à comprendre chez St. Luc3 et qu'en général on est obligé de s'appuyer sur les deux autres Synoptiques, Matthieu et Marc. Mais, ce miracle n'est relaté que par St Luc : il y a donc des précisions qui nous manquent. Le Christ va accomplir un long périple en passant par la Pérée (de l'autre côté du Jourdain), accompagné de Ses douze disciples (et probablement aussi des 72 autres disciples [Lc 10/1-2] ainsi que des Saintes Femmes).
Mais, au début de ce périple, si l'on en croit le témoignage unique de St. Luc, Il prend la route normale, directe, en traversant la Galilée pour atteindre la Samarie4. Cette précision géographique est intéressante pour la compréhension du miracle. Le Seigneur se trouve « entre la Samarie et la Galilée », ce qui est une curieuse expression, puisqu'elle ne peut se comprendre que par rapport à Jérusalem, qui est beaucoup plus au Sud, en Judée. Ces trois provinces ont une signification symbolique :
La Judée est élevée et comprend la ville sainte de Jérusalem, où se trouve le Temple, habitation de Dieu avec les Hommes : les deux sont un symbole du Ciel, du Royaume de Dieu. C'est là que le Christ accomplira tous les actes sacramentels de Sa vie terrestre.
La Galilée « des Nations5 » est basse : elle est une province mélangée, ethniquement et religieusement ; elle représente « le monde », l'humanité déchue. C'est là que le Seigneur appellera Ses disciples et prêchera.
La Samarie, qui se trouve entre les deux, est hérétique, ne reconnaissant que la Loi (et pas les Prophètes), et ayant établi un sanctuaire rival de celui de Jérusalem sur le mont Garizim. Les Juifs n'ont aucune relation avec les Samaritains6 (comme avec les lépreux !).
Dans cette zone frontière, à l'entrée en Samarie, le cortège conduit par le Christ s'approche d'un village, dont nous ne connaissons pas le nom. Et à l'entrée de ce village, il y a un groupe de dix lépreux, qui s'avancent un peu vers Jésus. Ces dix lépreux sont simultanément des personnages historiques, réels, et un symbole.
« 10 » représente la plénitude naturelle, cosmique. La lèpre, elle, est une horreur. C'est une maladie contagieuse qui ronge les membres de l'homme, qui défigure son visage, qui l'enlaidit. De toutes les maladies citées dans la Bible comme symboles du péché et de la chute de l'homme, elle est la plus expressive et la plus terrible. Elle représente la perte de la beauté divine de l'Homme, la perte de la ressemblance à Dieu. Ces dix lépreux symbolisent l’humanité déchue. Toute l'humanité est déchue, sans exception. Les textes liturgiques byzantins disent souvent au Christ : « Toi seul sans péché ». Le Christ est le seul homme sans péché : Il est le Nouvel Adam.
Ces lépreux, qui vivent en bande, se tiennent « à l'entrée » du village, parce qu'ils n'ont pas le droit d'y pénétrer, et ils s'adressent au Seigneur « en se tenant à distance » parce qu'ils n'ont pas le droit d'approcher les gens sains ni de les toucher. La lèpre, en effet, était considérée comme une impureté rituelle et toute personne entrant en contact avec un lépreux se trouvait « souillée ». La Loi de Moïse était extrêmement stricte vis-à-vis d'eux et ses prescriptions concernant la lèpre sont très nombreuses7. En fait, les lépreux étaient exclus de la communauté juive et n'avaient aucun droit, d'où leur regroupement en bandes.
Ils voient arriver ce cortège avec, en tête, le plus célèbre rabbi d'Israël, Ieshouah de Nazareth. Ils se rapprochent de Lui et « élèvent la voix » : en fait ils crient, parce qu'ils n'ont pas le droit de l'approcher. Que crient-ils ? « Jésus, Maître, aie pitié de nous ». C'est presque la prière du Nom de Jésus :
« Jésus » : le « Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2/9), et qui signifie « Sauveur ».
« Maître » : dans le texte grec « epistatès», qui est la traduction grecque du terme « rabbi», qui servait à désigner les Docteurs de la Loi, les Sages d'Israël ; Les Apôtres utilisent souvent ce terme pour parler à Jésus8. On peut estimer qu'il est un équivalent de « Kyrios »,Seigneur, mais plus sémitique.
« Aie pitié de nous » : dans le texte grec « eleison imas9 ».C'est le cri de l'Homme vers Dieu, c'est la prière des chrétiens depuis 2000 ans.
Ce cri des lépreux est admirable : il est une véritable prière.
La réponse du Seigneur est immédiate et peut nous sembler déconcertante. Pour la comprendre il faut la replacer dans le contexte juif de l'époque. Le Seigneur répond en fonction de la Loi juive : « Allez vous montrer aux prêtres ». Jésus applique la Loi, qu'Il a Lui-même donnée à Moïse, par le Saint-Esprit, sur le mont Sinaï, 13 siècles auparavant. La Loi en effet prévoyait aussi le cas de guérison (inexpliquée) de la lèpre : mais elle imposait au lépreux qui se considérait guéri d'aller faire vérifier la chose par un prêtre, qui levait alors l'impureté rituelle et réintégrait la personne à la communauté juive. En fait, le Christ a dit : vous êtes guéris – allez le faire constater par un prêtre.
Les dix croient à cette parole du rabbi Ieshouah et ils se mettent en route. C'est en chemin qu'ils se rendent compte qu'ils sont guéris. C'est un élément spirituel très important. Le Christ a donné la grâce de la guérison, mais ils ont fait l'effort de Le croire et de se mettre en route. Ils ont été guéris parce qu’ils se sont mis en chemin. Nous avons là un magnifique exemple de la synergie entre Dieu et l'Homme, de l'union libre des deux volontés. Dieu donne gratuitement la grâce de la guérison, mais il faut aussi la vouloir, la recevoir et la garder.
Un des dix prend conscience du fait qu'il est guéri et « revient sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix ». Pourtant tous ont été guéris. L'Evangile est précis : « et pendant qu'ils y allaient, il arriva qu'ils furent guéris ». Neuf continuent leur chemin vers un prêtre. Un seul revient sur ses pas. Et « il glorifie Dieu », c'est-à-dire qu'il confesse que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu. Il revient en arrière, jusqu'au Christ et se prosterne devant Lui pour le remercier : cela veut dire qu'il L'adore. Le retour en arrière de ce lépreux guéri est riche de signification symbolique : cela rappelle le Jourdain qui revient en arrière en voyant Jésus baptisé en lui, c'est-à-dire qui retourne à sa source, à son créateur. Cet homme a retrouvé la source de la Loi, le Christ. Il a retrouvé sa pureté originelle, le lien avec son créateur : il a changé de vie. L'Evangile est lapidaire : « C'était un Samaritain ». Cette phrase tombe comme un couperet, un jugement.
Quelle tristesse infinie du Christ, quelle amertume de Dieu devant l'ingratitude humaine ! On a envie de pleurer. « Et les neuf autres, dit le Seigneur, où sont-ils ? Ne s'est-il trouvé que cet étranger pour revenir et rendre gloire à Dieu ? ». Les paroles du Seigneur nous laissent à penser que les neufs autres lépreux guéris étaient juifs, puisqu'Il dit « que cet étranger ». Quelle affliction du Christ devant l'aveuglement de Son propre peuple! En fait, les neufs juifs ont appliqué la Loi à la lettre. Tandis que le Samaritain l'a appliquée en esprit : il est revenu vers Le prêtre, Jésus-Christ, l'auteur de sa guérison. Les autres sont allés vers « les prêtres », qui ne sont que des images du Prêtre, le Messie et Fils de Dieu.
La morale de l'histoire est redoutable. Le Christ dit au lépreux purifié10 : « lève-toi, va ; ta foi t'a sauvé ». Le Christ l'avait déjà guéri physiquement, extérieurement : Il le guérit spirituellement, intérieurement ; Il le sauve de la mort éternelle. « Lève-toi » : c'est une résurrection. Les neuf autres n'ont été guéris que physiquement : leur impureté spirituelle demeure. Le Christ nous enseigne, ici, à passer de la religion extérieure et formelle à la religion intérieure, en esprit. C'est précisément pour cela que les prêtres, les scribes et les pharisiens vont, à Jérusalem, Le condamner à mort et Le faire tuer par des soldats païens. Vivre la religion chrétienne en esprit est un martyre.
Notes :