Archimandrite Syméon : Quelle est l’approche de la sainte communion en Roumanie ? En effet, en Europe occidentale, la tendance est de prendre la communion fréquemment.
Archimandrite Théophile : En Roumanie, l’Église orthodoxe a gardé la tradition qui préconise de communier plus particulièrement pendant le grand Carême et à Pâques. D’autres fidèles prennent également la communion pendant les autres carêmes. Autrefois, pour recevoir la communion, les fidèles devaient toujours se confesser. Il y a maintenant d’autres tendances, celle, par exemple, de communier à d’autres moments de l’année, hors des temps de carême. Les avis divergent à ce propos. Maintenant, il y a des fidèles qui désirent communier à chaque liturgie, c’est-à-dire tous les dimanches et les jours de fête. L’Église ne donne pas de prescriptions précises à ce sujet ; cela dépend beaucoup des conceptions du prêtre, du confesseur, du duhovnic.
Dans certaines régions de notre pays, la tradition est strictement maintenue, par exemple en Moldavie, où l’on dit qu’il faut laisser un intervalle de quarante jours avant de reprendre la communion. Pourtant, à chaque liturgie, nous sommes invités à la communion, comme l’expriment les paroles du prêtre : « Avec crainte et respect de Dieu, avec foi approchez-vous ». Chez nous, ce n’est pas comme en Grèce ou en Occident, où les fidèles généralement communient sans préparation, seulement par la lecture du canon de la sainte communion. Pour ma part, je conseille aux fidèles de communier le plus souvent possible et, surtout, de se confesser le plus souvent possible. Je vous donne l’exemple d’un fidèle qui est venu se confesser à moi durant le grand Carême et auquel j’ai conseillé d’aller se confesser à chaque carême ; cette personne est revenue l’année suivante et je lui ai demandé : « Quand t’es-tu confessé pour la dernière fois ? » Il m’a répondu : « Durant le dernier grand Carême. » – « À qui t’es-tu confessé ? » Réponse : « À vous. » Or, je savais très bien que je lui avais dit d’aller se confesser à chaque carême. L’année suivante, le même fidèle revint se confesser auprès de moi. Je lui dis : « Tu sais que je t’avais conseillé de te confesser à chaque carême. » « Oui, je sais. » « Pourquoi n’y es-tu pas allé ? » Le fidèle répondit qu’il n’y avait pas de raison. Dans cette circonstance particulière, si ce fidèle mène une vie contrôlée, s’il va à l’église régulièrement, s’il jeûne, s’il prie le matin et le soir et avant chaque repas, s’il n’a pas d’inimitié envers quelqu’un, alors je lui ai donné ma bénédiction pour communier, à condition qu’à l’avenir il aille se confesser à chaque carême. Si, l’année suivante, il n’a pas suivi mes conseils, il vaut mieux qu’il ne revienne plus auprès de moi.
Les règles prévoient de recevoir la communion après au moins trois jours de jeûne. Mais on ne peut pas demander cela à des personnes qui communient souvent, car cela signifie qu’ils devraient jeûner tout le temps. Or, si un prêtre veut prendre la communion sans avoir jeûné trois jours, les fidèles pourraient aussi communier sans avoir jeûné trois jours. S’ils jeûnent lundi, mercredi et vendredi, cela fait trois jours de jeûne, mais le jeûne du lundi n’est pas obligatoire. La pratique fréquente de la communion n’est pas encore très répandue. Il y a des prêtres qui conseillent de communier tous les quarante jours. D’autres prêtres permettent aux fidèles de communier aussi souvent qu’ils le veulent, surtout pour ceux qui mènent une vie conforme à la vie chrétienne. Je suis d’avis qu’il faut communier souvent, j’accepte également que certains fidèles communient sans se confesser, car il y a des personnes qui n’ont rien à dire à la confession et, de plus, la communion a le pouvoir de pardonner les péchés ; elle est donnée pour le pardon des péchés et pour la vie éternelle.
Il y a quand même une différence entre nous et les Occidentaux. Les Occidentaux vont communier pratiquement à chaque liturgie et les fidèles pensent qu’ils sont obligés de communier à chaque fois. Le saint apôtre Paul dit que l’homme doit se questionner, se concentrer sur lui-même, car on s’approche de la communion seulement dans la dignité. Celui qui n’est pas digne boit et mange sa propre condamnation. C’est pourquoi l’apôtre Paul dit : « Beaucoup d’entre vous sont maigres et malades, et ils meurent. » Il est important de recevoir la communion dans une juste mesure, de ne pas en user comme quelque chose de commun. Je ne désire pas qu’une mode soit créée à ce sujet.
Archimandrite Syméon : « Dans le prospectus sur le monastère de l’Académie de Sambata, il y a un programme concernant l’œcuménisme ; que pensez-vous de cette question ? »
Archimandrite Théophile : L’œcuménisme veut réaliser l’unité de tous les chrétiens, ce qui n’est pas possible par le pouvoir des hommes. Jusqu’à présent, l’œcuménisme a réalisé un rapprochement social. En ce qui concerne l’union religieuse essentielle, nous n’avons rien réalisé pour le moment. Dans notre pays, il existe trois courants ou groupes religieux : les orthodoxes, les catholiques et les gréco-catholiques. Les gréco-catholiques célèbrent la fête de Pâques en même temps que nous, ils sont « une sorte » d’orthodoxes unis à Rome, ils font le signe de la croix de droite à gauche comme les orthodoxes. Par contre, ils ne célèbrent pas Pâques en même temps que les catholiques ; donc ils ne sont pas pleinement catholiques, ni pleinement orthodoxes, c’est une forme un peu hybride.
Ce que j’aurais attendu de l’œcuménisme, c’est que Pâques soit célébré en même temps par tous les chrétiens. Si on ne réalise pas cette chose, aucune autre chose ne pourra être réalisée.
Un hiérarque contemporain a écrit un article où il raconte une anecdote vécue lors de ses études de médecine : il habitait avec un gréco-catholique et, au moment des prières du soir, ils s’asseyaient non pas face à face mais dos-à-dos pour prier. C’est ce que nous faisons nous-mêmes lorsque nous prions : chacun d’entre nous fait pareil, chacun va dans son église en tournant le dos aux autres. Jusqu’à présent, nous n’avons pas pu réaliser un rapprochement intérieur, mais nous prions les uns pour les autres, nous demandons l’unification de la foi et du Saint-Esprit et chacun de nous a le devoir d’offrir sa vie à Jésus-Christ. Mais il n’y a pas beaucoup de résultats sur le plan social. Il n’y a pas d’union entre les chrétiens. Ce qui nous sépare est moins important que ce qui nous unit, mais nous mettons toujours l’accent sur ce qui nous sépare. Pour le moment, je n’attends plus rien de l’œcuménisme. Cependant, j’aimerais bien que nous puissions célébrer Pâques ensemble. On parle beaucoup trop de l’œcuménisme, et certains considèrent que c’est une hérésie. L’œcuménisme n’est pas une hérésie, parce que l’œcuménisme n’est pas une religion : c’est plutôt une politique religieuse. C’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet.
Archimandrite Syméon : Qu’attendez-vous et que craignez-vous, Père Théophile, et l’Église roumaine avec vous, de l’Union européenne ?
Archimandrite Théophile : L’Union européenne n’est pas une question religieuse, c’est une question laïque, c’est une question politique, un problème d’organisation. Dans l’UE, chacun s’engage avec ses acquis, avec ce qui a été réalisé jusque-là. Je viens d’un petit village près de Sibiu. Dans mon village vivait un potier, qui était hongrois. En 1919, après la Première Guerre mondiale, ma grand-mère me raconta que ce potier était revenu pour vendre ses pots, comme d’habitude. Un villageois alla dire au potier que maintenant la Hongrie n’existait plus, que seule existait la « grande Roumanie ». Le potier répondit : « Moi, je fais toujours des pots ». Voilà ce qui se passe avec nous par rapport à l’Union européenne, nous continuons de faire ce que nous devons faire, ce que nous avons toujours fait. Du point de vue religieux, il n’y a aucun bénéfice. Il pourrait arriver que ce ne soit pas un bénéfice ; nous sommes obligés de faire ce que font les masses, mais il ne sert à rien d’aller à contre-courant, les choses vont de soi. C’est tout.

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