Ajouté le: 2 Octobre 2020 L'heure: 15:14

Se laver les mains avant le repas (Mt 15/1-20 ; Mc 7/1-23)

Discerner entre les commandements divins et les préceptes humains

Cette saynette religieuse peut prêter à sourire, tant la différence entre l’enseignement divin du Christ et les prescriptions charnelles des Juifs est abyssale. Pourtant, même les Apôtres n’ont pas compris tout de suite et le Seigneur a dû leur faire un cours particulier. Cela mérite donc qu’on s’y attarde.

La scène se passe après la première multiplication des pains et la marche de Jésus sur les eaux. Nous sommes donc vers le milieu ou la fin de la deuxième année de mission du Seigneur, en Galilée. Elle est rapportée par Saint Matthieu et Saint Marc, et donc par deux témoins oculaires (l’Évangile écrit par Saint Marc est celui que Pierre a prêché à Rome). Il est probable que cela se passe à Gennésareth, puisque le Christ vient d’y guérir de très nombreux malades, qu’on Lui a amenés de toute la région (Mt 14/34-36 et Mc 6/53-56).

Jésus (qui doit être fatigué) et Ses disciples sont en train de manger, peut-être assis au bord de la merde Galilée1. Saint Marc est le plus précis : des Pharisiens2 ainsi que « certains scribes3 venus de Jérusalem » les observent et remarquent que les disciples ne se sont pas lavé les mains avant de manger, et ils viennent en faire le reproche à Jésus. Cela peut nous paraître anodin. Mais il faut rappeler que la Loi de Moïse – la Torah – réglait tous les aspects de la vie quotidienne, jusqu’aux moindres détails et qu’il y avait dans cette Loi religieuse une certaine obsession de la pureté rituelle, qui pouvait se traduire par des préceptes spirituels ou charnels, ces derniers ayant un caractère symbolique et, pour Dieu qui est l’Auteur de la Loi, un but pédagogique. Mais, outre les 613 commandements4 écrits dans la Loi, il y en avait d’autres, transmis par la tradition orale, que les Pharisiens appellent «la tradition des anciens ». Une de ces traditions était de se laver les mains avant de manger. Saint Marc précise qu’il fallait aussi laver la vaisselle (même propre) et les lits ! Et tout juif qui ne respectait pas ces usages était considéré comme « impur » rituellement.

Faisons d’abord quelques remarques d’ordre général. Lorsqu’on parcourt les quatre Évangiles, on constate que le Christ a été constamment épié, surveillé, critiqué, éprouvé par les religieux stricts – les Pharisiens – qui étaient des ascètes, et par les scribes, les docteurs de la Loi, qui la connaissaient par cœur, c’est-à-dire par ceux qui faisaient profession de religion, et qui avaient les moyens intellectuels de reconnaître que Jésus était le Messie. Il a subi presque constamment une pression terrible, éprouvante psychologiquement et douloureuse pour Lui, parce que, non seulement Il n’était pas reçu comme le Messie, annoncé par les prophètes depuis 8 siècles, mais Il était en plus harcelé et même persécuté (moralement pour l’instant). Les Pharisiens et les scribes avaient fait 200 km5 pour venir épier Jésus et le mettre à l’épreuve ! Cela révèle la célébrité du Rabbi de Nazareth –Jésus Christ – et l’acharnement haineux des religieux juifs officiels [le sanhédrin] contre Lui.

Par ailleurs pour ce qui nous concerne ici, nous savons qu’Il venait de guérir une foule de malades, dont beaucoup étaient infirmes ou incurables. Comme le fait remarquer Saint Jean Chrysostome6, ils ont vu tous les miracles qu’Il vient de faire (« … Il a guéri tous les malades par le seul attouchement de la frange de Ses habits… ») : au lieu de se réjouir de ces merveilles, qui dépassaient l’entendement et le pouvoir humains, ils viennent Lui faire des reproches sur le fait de ne pas se laver les mains avant de manger ! On ne sait pas si l’on doit rire ou pleurer. Quelle tristesse ! Une religiosité excessive, obsessionnelle et formaliste peut détruire l’âme et la véritable spiritualité : elle aboutit à l’inverse du but recherché ; on finit par préférer l’acte religieux, ou supposé religieux, à Dieu Lui-même. Cela vaut pour toutes les démarches religieuses, y compris celle des Chrétiens.

Jésus était probablement visé par cette critique, mais ils n’osent pas s’en prendre à Lui directement,  parce qu’Il était un rabbi célèbre : ils s’en prennent alors à Ses disciples. Le Christ ne fuit pas l’affrontement : Il va les prendre au mot et leur donner une leçon. Comme le dit Chrysostome « Jésus répond à leur accusation par une accusation »7. Il leur reproche de « transgresser [violer, chez Saint Marc] le commandement de Dieu » par leur tradition, et Il cite un exemple manifeste et grave : vous déclarez vos biens « corban »8 [c’est-à-dire offrande à Dieu] pour ne pas venir en aide à vos parents, ce

qui est un commandement de Dieu (« Honore ton père et ta mère » – Ex 20/12 et Dt 5/16 ). « Vous annulez ainsi la Parole de Dieu à cause de votre tradition [humaine] et vous faites beaucoup d’autres choses de ce genre ». Jésus s’appuie comme presque toujours sur l’autorité de l’Écriture « pour montrer qu’Il s’accorde en toutes choses avec Dieu » (Saint Jean Chrysostome).

Et Il clame : « Hypocrites », en citant le prophète Isaïe9 : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est éloigné de Moi. En vain ils Me rendent un culte, enseignant des préceptes qui sont des commandements humains ». Ses contradicteurs connaissaient Isaïe par cœur, mais ils n’en avaient pas compris le sens.

Il clôt ainsi la bouche des Pharisiens et des scribes, qui reviendront plus tard à la charge sans rien comprendre, parce qu’ils ne voulaient pas comprendre. Mais Il ne se contente pas de cela, parce que la scène s’est passée devant le peuple. Il va alors enseigner le peuple, d’une façon simple et brève, mais en forme de parabole. Venez, approchez, « écoutez et comprenez » [écoutez Dieu et efforcez-vous de comprendre le sens de ce qu’Il vous dit, ce qui vaut pour tous les hommes de toutes les époques].

« Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur... ». Il expliquera ensuite à Ses disciples : la nourriture va dans le ventre, puis ce qui n’est pas assimilable est rejeté dans les lieux d’aisance. Cela relève de la biologie humaine et n’est pas d’ordre spirituel. Et Il précise chez Saint Marc : « Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui le rende impur ». Puis Il continue : « …c’est ce qui sort de la bouche qui rend l’homme impur ». Là encore, Il va devoir expliquer à Ses disciples : ce qui sort de la bouche vient du cœur ; et c’est du cœur de l’homme, c’est-à-dire de l’intérieur de lui-même, que procèdent les péchés (mauvaises pensées, méchanceté, meurtres, adultères, débauche, vol, faux témoignages, diffamations). C’est cela qui rend l’homme impur, et c’est d’ordre spirituel.

Nous savons par les Apôtres que les Pharisiens ont été « scandalisés par cette parole » (qui ressemble à un apophtegme, mais qui est en fait un logion divin). Le Christ porte alors un jugement sévère (« une sentence terrible », dit Chrysostome) sur eux : leurs pensées ne viennent pas de Mon Père céleste : ces plantes seront déracinées [anéanties] ; ce sont des aveugles qui guident des aveugles : les deux tomberont dans le trou. Il est important de noter qu’Il dit cela de l’intelligentsia juive – le Sanhédrin – de ceux qui sont les chefs et les guides du peuple. Que leurs successeurs chrétiens prennent garde...

Ce qui est étonnant, c’est que les Apôtres eux-mêmes n’ont pas compris et Lui disent : « Explique-nous la parabole ». Heureusement pour nous, le Maître la leur explique et ils nous transmettent cet enseignement divin. Le Christ conclut : « ….mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur ».

Veillons à ce qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur le contenu. Le Christ et Ses disciples étaient assurément d’une hygiène corporelle parfaite, Lui qui nous enseignait aussi à respecter notre corps qu’Il avait façonné, en tant que Dieu, d’autant plus que les habitants des bords du lac avaient un réservoir d’eau de grande qualité, inépuisable. Quant à Ses disciples dont beaucoup étaient des pêcheurs professionnels, ils vivaient presque toujours au contact de l’eau. Ce que le Christ a condamné, c’est la confusion entre le symbole (se laver les mains) et la réalité spirituelle, qui est de laver son âme, de se purifier. Et Il a repris sévèrement les Pharisiens et les scribes, qui étaient hypocrites, trichant et trompant le peuple, parce que, eux, se lavaient scrupuleusement les mains avant de manger, mais Le rejetaient, Lui, le Messie, notre nourriture divine éternelle, en ouvrant leurs cœurs à l’impureté spirituelle, Satan.

En partant d’une chose qui paraissait insignifiante, le Christ nous apprend la hiérarchie des valeurs et nous donne un enseignement spirituel très élevé, contre le formalisme religieux et l’hypocrisie. Il nous apprend aussi à distinguer entre la véritable Tradition, qui vient du Saint-Esprit et les traditions qui viennent des hommes et qui ne sont souvent que des usages, des habitudes. Le clergé ferait bien d’écouter le Christ, notre Grand-Prêtre éternel !

Les Juifs n’ont pas compris. Mais, soyons modestes : bon nombre de ceux qui font profession de religion dans l’Église n’ont pas compris non plus, bien que le Christ nous en ait révélé la clé de compréhension. En fait, jusqu’à la fin des temps, chacun de nous doit faire l’effort personnel de comprendre le sens véritable des paroles du Christ, c’est-à-dire de Dieu, pour les mettre en pratique. À défaut d’y parvenir, essayons au moins de ne pas être hypocrites, ce qui ajoute un péché aux péchés.

P. Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Appelée parfois lac de Gennésareth.
2. Les Pharisiens étaient une « secte » juive prônant un judaïsme pur et dur, appliquant strictement et formellement la Loi de Moïse et pratiquant de grandes ascèses (notamment le jeûne). Ils étaient très influents au Sanhédrin.
3. Les scribes étaient des spécialistes des saintes Écritures (la Bible), autorisés à interpréter la Loi, appelés aussi « légistes », « docteurs » (ils enseignent), « maîtres » (en hébreu « rabbi »). Ils étaient souvent aussi des Pharisiens, mais pas toujours.
4. Selon le rabbi Simlaï, au 3e s. apr. J-C, il y aurait 613 commandements dans la Bible : 248 positifs (ce qui est à faire) et 365 négatifs (ce qu’il ne faut pas faire).
5. Il y avait environ 200 km entre Jérusalem et Capharnaüm, soit 8 jours à pied ou 6 jours à dos d’âne.
6. Commentaire sur l’Évangile selon Saint Matthieu, homélie 51, p. 314, Éd. Artège.
7. Ibidem p. 315.
8. Corban : de l’hébreu qorbân : offrande apportée au Trésor du Temple et formule consécratoire par laquelle la chose offerte ne pouvait pas être employée à un usage profane (Lev 1/2 et Nb 7/11).
9. Isaïe 29/13. C’est ce même prophète qui avait annoncé clairement Sa venue, huit siècles auparavant.

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