Ajouté le: 2 Juin 2020 L'heure: 15:14

« Le disciple n’est pas au‑dessus du Maître… »

Le Christ initie Ses disciples à l’apostolat, et les prépare au martyre

(Mt 10, 24‑31; Mc, 6, 7‑13; Lc 9, 2‑6 și 12, 2‑9)

Ce court passage fait partie d’un grand discours que les biblistes appellent le « discours de mission ». Il se situe bien après le Discours inaugural (le « Sermon sur la montagne »), qui était la nouvelle Loi, et s’adressait à tout Israël, car il avait pour but de parvenir à la ressemblance à Dieu, c’est-à-dire à la sainteté. Tandis que ce discours de mission ne s’adresse qu’aux 12 Apôtres, que le Christ va envoyer évangéliser, après un temps d’apprentissage et de probation, ce qui correspond exactement à leur nom d’ « apôtre » qui signifie « envoyé »1.

Jésus, chassé de Sa ville natale de Nazareth, s’est installé à Capharnaüm, au centre de la Galilée, lieu stratégique pour la mission, et Il a appelé successivement Ses 12 disciples, qu’Il nomma « Apôtres1 » (Lc 6, 13). D’ailleurs, au début de ce discours de mission, Saint Matthieu mentionne les noms des Douze, puis il indique : « Tels sont les Douze que Jésus envoya, après leur avoir donné les instructions suivantes : » (Mt 10, 2-5). Seul Saint Matthieu, qui est un témoin oculaire, le rapporte intégralement. Mais on en trouve des éléments chez Saint Marc (6, 7-13 : le Christ les envoie deux par deux), et chez Saint Luc (9, 2-6 : Il leur donne « pouvoir sur tous les démons avec la puissance de guérir les maladies »), complété en Lc 12, 2-9. Par ailleurs, le Seigneur redira plusieurs de ces recommandations en d’autres circonstances et à tous. Il faut aussi mentionner que la phrase principale qui nous concerne ici (en titre), fut rappelée par Lui aux Onze, dans Son « Dernier Discours » (Jn 15, 20)2, ce qui est significatif, car ils vont avoir bientôt à évangéliser sans la présence physique du Maître (52 jours plus tard).

Ce grand discours de mission a été certainement prononcé dans la maison de Capharnaüm, qui servait de « quartier général » à cette communauté divino-humaine, et à huis clos3.

Remarquons d’abord la façon d’agir du Maître et Sa pédagogie. Le Christ aurait pu faire tout par Lui-même, car Il est Dieu tout-puissant, avec Son Père et l’Esprit. Il n’avait pas même « besoin » des anges. Mais Son Père céleste en a décidé autrement et le Fils, qui aime le Père, Lui obéit entièrement : Fils parfait d’un Père parfait. Il a choisi douze personnes – douze hommes – en Israël, pour L’aider dans Sa mission divine, servir de relais et coopérer avec Lui. Comme le disait l’Évêque Jean de Saint-Denis4, Dieu aime que l’Homme coopère avec Lui. Mais il faut rappeler que, si le Christ a choisi d’avoir besoin d’aide, c’est que, en général, ordinairement, Il agit et œuvre en tant qu’homme, dans sa nature humaine, en en acceptant les limites, liées à la chute : Il n’a manifesté Sa nature divine que dans des moments et des circonstances exceptionnelles (notamment Ses miracles).

Le premier élément de Sa pédagogie fut d’avoir un lieu de vie en commun, la « maison »5 qu’Il a louée5 à Capharnaüm : ils vivent en communauté, comme une famille, non biologique mais spirituelle. Ils n’y sont pas en permanence, puisque plusieurs sont mariés et ont des enfants, et exercent un métier, mais ils s’y retrouvent souvent. Là, ils voient leur Maître vivre et peuvent s’imprégner du modèle vivant qu’Il est, L’écouter et dialoguer avec Lui. Il s’agit plus d’une initiation que d’un enseignement.

Le deuxième élément est que leur Maître les emmène souvent avec Lui dans Ses voyages de mission, même s’ils ne sont pas toujours tous là. Ils Le voient dans Ses rapports avec les gens (la société et les personnes), ils L’écoutent (ils sont les premiers de Ses auditeurs) et L’aident un peu, notamment pour les problèmes logistiques. Ils voient comment Il fait, agit, réagit.

Enfin, le Maître les forme, les instruit, les prépare, les initie. C’est notamment le cas dans ce grand discours de mission, qui n’était destiné initialement qu’à eux, mais qui est précieux pour tous ceux qui seront successeurs des Apôtres, à quelque degré que ce soit, et in fine, pour tous les chrétiens.

Ce discours a été certainement beaucoup plus long, avec de nombreuses questions posées par les Apôtres réunis « en séminaire », qui ont demandé des éclaircissements et des précisions. Nous n’en n’avons ici qu’une synthèse faite par un témoin oculaire, l’apôtre Matthieu.

Le Seigneur a déjà beaucoup évangélisé, surtout en Galilée, mais Il ne peut pas aller partout, pour toucher tout le monde, et Il doit aussi évangéliser la Judée. Il va donc envoyer Ses disciples, deux par deux, témoigner de Lui et préparer Sa venue. Il fera de même plus tard, avec les 70 disciples, qui permettront de toucher beaucoup plus de gens. Si l’on additionne les 12 et les 70, on arrive à 83 avec Jésus, et à une centaine de personnes en y ajoutant les femmes-disciples. En fait, le Christ dirigeait une grosse équipe, bien structurée. Et l’on voit plusieurs fois dans l’Évangile que les Apôtres viennent Lui rendre compte de ce qu’ils ont fait. La mission a été mûrement pensée, bien préparée et accomplie consciencieusement : ce n’était pas de l’improvisation. Et l’on voit bien dans l’Évangile, que, pour accomplir cette Mission que lui a confiée Son Père, le Christ déploie une énergie humaine admirable, unie à Sa divinité.

Il leur indique d’abord vers qui et où ils doivent aller (ou non), ce qu’ils doivent dire et faire, ainsi que le comportement qu’ils doivent avoir (Mt 10, 5-15).

Puis Il les met en garde (« Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups, soyez donc sages comme les serpents et purs comme les colombes… »6). Et Il leur annonce la persécution qu’ils vont subir, sans rien leur cacher, mais que Lui-même a déjà subie et qu’Il va subir jusqu’à Son jugement, Sa Passion et Sa mort. Le Christ parle toujours le langage de la vérité avec tous, et ne cache rien. Il est dommage qu’Il soit si peu suivi, même parfois par les « élites » religieuses, influencées par les idéologies du monde, qui édulcorent la vérité et la puissance de l’Évangile, cachant leur lâcheté derrière un pseudo-respect des personnes et une fausse paix sociale. Mais quelle force donne le Saint-Esprit à ceux qui obéissent au Christ !

Et, après avoir prophétisé ces épreuves (Mt 10, 16-23), Il aborde l’aspect « positif » du rapport entre le Maître et Ses disciples, qui constitue un grand enseignement spirituel pour tous ceux que Dieu appelle à être « chefs », pasteurs, mais aussi pour tous les Chrétiens et même in fine pour toute l’humanité, car tous nous avons à expérimenter les deux aspects – maître et disciple – ne serait-ce que dans nos relations familiales (parents - enfants).

« Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni l’esclave au-dessus de son Seigneur ». Le disciple (en grec « mathêtês » : élève, étudiant, « apprenant »)7 est un élève – un enfant – qui doit écouter le maître (en grec « didaskalos » : « enseigneur », précepteur, transmetteur). Ce maître n’est pas seulement un « professeur » qui dispense un savoir, il transmet non seulement des connaissances, mais, plus encore une sagesse, une façon d’être, un esprit : il est un père. Dans le second membre de phrase, il y a le terme « esclave » (grec : « doulos »), qui est plus fort que « serviteur ». Et le pendant de « maître » est bien « kyrios », seigneur, c’est-à-dire Dieu. Nous avons ici une belle image de la relation entre Dieu et Ses créatures, car nous appartenons à Dieu, comme l’esclave appartient à son Maître.

Ce logion divin peut sembler être une évidence. Mais si l’on regarde l’ensemble de l’histoire humaine et surtout l’ensemble de la vie spirituelle de l’humanité, y compris le judaïsme et le christianisme, on se rend compte de la profondeur et de la pertinence de cette parole du Christ. En effet, nous voyons dans la suite des Évangiles que le Seigneur sera parfois obligé de reprendre Ses disciples, pour ne pas qu’ils s’enorgueillissent8 et leur rappeler que Dieu – notre prototype divin – est humble. Le point culminant sera lors de la Sainte Cène, où Il lavera les pieds de Ses disciples (Lui, le Maître servira Ses serviteurs, Lui, le Seigneur, servira Ses esclaves). Nous devons donc rapporter cette phrase et cet enseignement du Christ à la relation entre Dieu et l’Homme.

Dieu nous a créés gratuitement, par amour pur. Il a imprimé gratuitement Son image dans la « boue » que nous sommes. Et Il nous a donné simultanément l’aptitude à Lui ressembler, c’est-à-dire à nous comporter comme Lui, à devenir comme Lui, à être déifiés. Mais nous ne devons jamais oublier que nous Lui devons tout, et que c’est déjà une grâce inestimable (le Christ dit : « suffisante ») que de parvenir à Son niveau de perfection : demeurons humbles, reconnaissants et aimants. N’imitons pas Satan : le chérubin Satanaël est probablement la plus grande intelligence que Dieu ait créée, mais il a voulu reprendre Dieu – le Maître – Lui faire la leçon, ce qui signifiait vouloir dépasser le Maître, prendre Sa place.

Un autre aspect du danger qui guette les hommes, et surtout les spirituels, est de se prendre pour Dieu, de prétendre parler à Sa place ou de vouloir prendre la place de Dieu dans le cœur des hommes. Nous oserions dire que c’est une tentation pour tous les clergés. C’est exactement ce qui est arrivé à l’époque du Christ, et dont Lui-même fut victime. Le Sanhédrin, la plus haute instance religieuse d’Israël, rassemblant les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, c’est-à-dire le clergé, les théologiens et les ascètes, a dit à Jésus-Christ : la religion, c’est nous, c’est notre affaire, c’est à nous de juger, pas à Toi (bien qu’Il eût donné publiquement d’innombrables preuves de Sa divinité) : ils ont pris la place de Dieu. Le Christ fût jugé et condamné à mort par ceux qu’Il avait établis prêtres et juges. Et lorsqu’on regarde les 2000 ans d’histoire de l’Église, on se rend compte qu’elle n’est pas à l’abri de ce péché. Ces comportements inexacts, ces hétéropraxies9 ont probablement engendré plus d’athées que les actions directes de Satan.

Le Christ remet les choses à leur place, parce qu’Il sait que nous ne sommes pas naturellement humbles : Ses Apôtres allaient accomplir de très grands miracles ; il fallait les prémunir contre toute forme de prétention.

Après cet enseignement magistral, Il continue à les mettre en garde.

S’ils M’ont appelé, Moi votre Maître et Seigneur, Beelzéboul, c’est-à-dire Satan, ils vous appelleront aussi Satan et vous montreront du doigt, comme ils le feront avec Moi en M’appelant « faux-Messie » et blasphémateur ! Ce qui M’est arrivé (et qui va M’arriver) va aussi vous arriver : vous allez être traités comme Moi, c’est-à-dire maltraités. Si Moi, votre Maître et Seigneur, Je suis méprisé, calomnié, humilié, frappé, tué, vous allez subir aussi tout cela. Si vous M’aimez, acceptez-le par amour pour Moi, comme Moi-même Je l’accepte par amour pour Mon Père.

« Ne les craignez point » : n’ayez pas peur. Tout ce qui est caché, parce qu’impur et non conforme à Dieu, Je le dévoilerai comme faux et impur devant tous les hommes, au jour choisi par Mon Père. Il n’y a de secret que la relation amoureuse entre Dieu et le cœur de chaque personne humaine : rien d’autre n’est secret et tout sera dévoilé. Tous les faux secrets, impurs, de tous les hommes seront dévoilés lors de Mon retour en Gloire. Vous serez justifiés.

Ce que Je vous dis ici, entre nous, criez-le « sur les toits », hurlez la vérité que Je vous révèle. Ils vont tuer vos corps, mais ils ne pourront pas tuer vos âmes, car elles sont à Moi. Et Je vous ressusciterai au dernier jour. Ne craignez que Dieu, Mon Père céleste, avec l’Esprit-Saint et Moi, parce que Lui seul peut plonger dans le feu de l’Enfer l’homme total – corps et âme – ce feu de Son amour refusé. Satan ne peut rien : Il est déjà vaincu.

Regardez les petits oiseaux, les moineaux : ils n’ont aucune valeur marchande10, on en achète deux pour un as10 ; mais pas un seul ne tombe de son nid – ce qui peut arriver – sans que Mon Père céleste le sache, ni le permette. Le Christ utilise souvent un langage concret qui « parle » aux gens. Saint Jean Chrysostome précise : « il ne dit pas que c’est Dieu qui fait tomber les passereaux. Il dit seulement que cela n’arrive pas sans Sa connaissance ».11 Mais le Christ n’a pas dit ce qui leur advenait ! Ils tombent à terre, certes, mais ne sont peut-être pas morts. Chacun de nous, hommes déchus, est un moineau tombé de son nid, c’est-à-dire du Ciel. Mais le Père a envoyé Son Fils pour sauver ce moineau moribond et peut-être mort, sans valeur extérieure (un demi-as !) et Son Esprit pour le ressusciter. Cela signifie : Mon Père connaît tout et voit tout. Rien n’arrive sans Sa permission, et Il le permet pour des raisons qu’il ne vous appartient pas de connaître. Le Christ a parlé des oiseaux, mais Il en vient ensuite à l‘Homme lui-même : vous avez de beaux cheveux, que personne ne peut dénombrer, mais Mon Père céleste connaît le nombre exact de vos cheveux ; de même qu’Il connaît le nombre exact des cellules de votre corps et le nombre exact des atomes qui composent vos cellules12. Le Seigneur conclut : « n’ayez donc pas peur : vous valez plus qu’une multitude de moineaux ». Saint Ambroise commente : « Si Dieu n’est pas oublieux des passereaux, comment pourrait-Il l’être des hommes ? Sans la permission de Dieu, le diable ne peut nuire »13.

Mon Père vous a pensés et voulus, Je vous ai façonnés et l’Esprit-Saint vous a insufflés la Vie. N’ayez pas peur : l’Homme-image de Dieu vaut plus qu’un petit oiseau, qui n’est qu’un symbole et non pas l’image. Le Père, l’Esprit et Moi vous avons voulus tels que vous êtes, tels que Nous sommes (car vous êtes notre image), et tels que Je vous le révèle et le montre. C’est Nous, la Divine Trinité, qui avons fixé votre valeur, qui est d’ordre spirituel : ne méprisez pas le don de Dieu, ne jetez pas cette perle unique, de grand prix, aux pourceaux !

Ainsi armés spirituellement, les Apôtres, après avoir contemplé le Christ ressuscité, dont ils ont touché le corps glorieux, et avoir reçu l’Esprit-Saint à la Pentecôte, vont pouvoir évangéliser Israël et le monde entier. Les disciples seront à la mesure du Maître, les esclaves à la mesure de leur Seigneur.

Que notre Maître et Seigneur Jésus-Christ, le Parfait dans Sa divinité et dans Son humanité, soit béni éternellement !

P. Noël TANAZACQ, Paris

Notes :


1. Le terme grec « apostolos » signifie « envoyé au loin » et peut s’appliquer à un homme, à un groupe (une expédition) ou à une chose (une flotte). « Apostolê » signifie : envoi, mission.
2. « Souvenez-vous de la parole que Je vous ai dite [environ 2 ans avant] : le serviteur n’est pas plus grand que son maître ». Ils ne sont plus que 11, parce que Judas est sorti pour accomplir sa trahison.
3. Pour tout ce qui concerne le cadre général de ce Discours de mission, on peut se reporter à notre article « Soyez sages comme les serpents et purs comme les colombes », in Apostolia n° 132 de 3-2019.
4. Évêque Jean de Saint Denis (Eugraph Kovalevsky -1905-1970) : Technique de la prière, 1969, p.162 ; « Dieu aime que nous travaillions avec Lui », dans son très beau commentaire du Notre Père.
5. Souvent dans l’Évangile, il est dit qu’ils rentrent « à la maison ». Louée ou prêtée par des amis ? Nous ne savons pas.
6. Cette phrase a été commentée dans Apostolia n° 132 de mars 2019.
7. Du grec mathêsis : action ou désir d’apprendre, de s’instruire.
8. Un exemple flagrant est la parole des Fils de Zébédée : « Veux-Tu que nous commandions que le feu descende, du Ciel et les consume ? » [un bourg de Samaritains qui les avait mal reçus ; Lc 9, 54]. « Jésus les réprimanda en disant : vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ». Saint Ephrem commente : « Le Seigneur avait donné à Ses Apôtres une grande puissance, mais pour qu’ils ne s’enorgueillissent pas, Il ne leur accorda pas ce qu’ils demandaient (Commentaire de l’Évangile concordant, p.162-163, Sources Chrétiennes n°121).
9. Une hétéropraxie est une hérésie de comportement (et donc, non dogmatique).
10. À cette époque, on mangeait beaucoup d’oiseaux, probablement plus que maintenant, faciles à attraper et peu coûteux. Chez Saint Luc : 5 pour 2 as (Lc 12, 6). L’« as » était une monnaie romaine en bronze de faible valeur : on pouvait recevoir 16 as pour une journée de travail.
11. Commentaire sur l’Évangile selon Saint Matthieu, homélie 34, p. 231 (Éd. Artège)
12. Aucun médecin ni biologiste, même à notre époque, n’est capable de connaître ce nombre exact, car nos cheveux, comme toutes nos cellules, meurent et se reproduisent. Seul le Père céleste en connaît le nombre exact, car c’est Lui qui l’a fixé, de même qu’Il a fixé les temps et les moments « de Sa propre autorité » (Ac 1, 7).
13. Traité Sur l’Évangile de Saint Luc, II, p. 48, Sources Chrétiennes n° 52

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