Les païens confirment la sentence de mort du Sanhédrin. Le martyre du Christ
(Vendredi Saint Mt 27, 1-31 ; Mc 15, 1-20 ; Lc 23, 1-25 ; Jn 18, 28 à 19, 16)
Après la Sainte Cène, où le Christ institua le sacrement de la « Pâque nouvelle et éternelle » – mémorial anticipé de Sa mort et de Sa résurrection – et Son « Dernier discours », qui est la plus haute révélation théologique accordée par Dieu à l’Homme, le Christ connut le début de Sa Passion à Gethsémani dans Sa tragique angoisse humaine – Passion morale et spirituelle – avant d’être arrêté comme un malfaiteur par la garde du Temple, puis Il passa une nuit horrible qui fut celle de Son jugement par le Sanhédrin, réuni en urgence en pleine nuit. Il fut déclaré coupable d’être un faux Messie, un imposteur et un blasphémateur, et condamné à mort par l’élite religieuse d’Israël, les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, c’est-à-dire par le clergé, les théologiens et les ascètes. Mais les Juifs n’avaient plus le droit de mettre quelqu’un à mort (cf. Jn 18, 31) : les Romains s’étaient en effet réservés le châtiment suprême pour conserver tout le pouvoir politique et veiller au maintien de l’ordre. D’ailleurs, si les Juifs l’avaient fait, le Christ aurait été lapidé, car c’est ce qui était prescrit dans la Loi de Moïse (la croix était un châtiment romain).
Il va donc falloir déférer le prisonnier aux autorités romaines et convaincre le gouverneur de sa culpabilité, pour obtenir l’exécution de la sentence, tâche difficile parce que le jugement du sanhédrin était d’ordre religieux, judaïque, alors que le gouverneur était un personnage politique – représentant de l’empereur de Rome – et un païen, qui ignorait tout de la religion juive et la méprisait. Après le jugement religieux, va venir le jugement civil, profane, politique.
Nous en étions arrivés là dans notre long article précédent1 sur « Le jugement et la condamnation à mort du Christ », et reprenons le cours de cette histoire sainte, tragique et salutaire. Les quatre évangélistes ont rapporté ces évènements capitaux, où le Christ accomplit le salut du monde, mais il y a des différences notables (et même des contradictions) entre les trois Synoptiques (Matthieu, Marc [qui est l’Évangile de Pierre] et Luc) et Jean. Comme Saint Jean fut le seul à être un témoin oculaire de tout (de la sainte Cène à la mise au tombeau), nous allons le suivre, tout en complétant par les Synoptiques.
Au plan liturgique, cela correspond aux offices du Vendredi Saint, vécus différemment par l’Orient et l’Occident, selon leur génie propre, mais longs et « tragiques », conformément à la réalité spirituelle.
Les Pères de l’Église ont tous commenté la Passion et la mort du Seigneur, mais souvent brièvement, probablement parce que l’Évangile est explicite et qu’il se suffit à lui-même2.
Le Christ vient de passer une nuit terrible : jugé par ceux qu’Il avait institué prêtres et juges – Lui le Juste Juge – humilié, injurié, frappé et condamné sans raison, Il est jeté dans un recoin, en attendant que le jour se lève, sans avoir mangé ni dormi, dans le froid et la solitude, abandonné par tous. Au « petit jour », Il est emmené par des membres du Sanhédrin et la garde du Temple, les mains liées (Mc 15, 1) comme un malfaiteur, au « prétoire » pour le livrer au gouverneur, Ponce Pilate. Qui est cet homme et où cela se passe-t-il ? Les Romains, qui ont conquis la Judée en 63 av. J-C, l’avaient intégrée à la grande province de Syrie [Antioche] tout en laissant en place la dynastie des Hérodiens, qui avait pris parti pour eux. Comme Archelaüs3, fils d’Hérode « le Grand » et « Ethnarque de Judée » s’était conduit de façon despotique, l’empereur Auguste l’exila et son territoire fut confié à un gouverneur4. Ponce Pilate fut gouverneur de Judée de 26 à 36 ap. J-C. Homme naturellement sceptique et versatile, il était ambitieux et brutal, et peu apprécié par les Juifs5. Normalement il résidait à Césarée de Palestine, mais il venait à Jérusalem lors des grandes fêtes, ce qui était le cas (Pâque tombait ce vendredi-là), et il résidait alors dans la forteresse Antonia, qui jouxtait le Nord-Ouest de l’esplanade du Temple et où résidait le détachement militaire romain qui veillait sur Jérusalem. C’est là où se trouvait le « prétoire », qui est le tribunal du gouverneur6.
Le trajet n’est pas long, à vol d’oiseau, car le palais de Caïphe se trouvait dans la « cité des prêtres » au centre de Jérusalem, entre le Temple et le palais d’Hérode, mais il y a un entrelacs de ruelles étroites et les sanhédristes [membres du Sanhédrin] ont pris soin d’ameuter la foule, qui va hurler contre Jésus, L’insulter, Lui envoyer des pierres et des ordures (jusqu’à Sa mort sur la Croix). Le cortège s’arrête à l’entrée du prétoire, surélevé et gardé par des soldats. Les sanhédristes, qui appliquent la Loi à la lettre, ne veulent pas entrer pour ne pas se « souiller », parce qu’il s’agissait d’un lieu idolâtre. Ils viennent de condamner le seul homme juste et bon – leur propre Dieu et créateur – et ils ont peur de se souiller au contact des païens ! Les religieux formalistes ont parfois un côté ridicule.
Les soldats conduisent Jésus devant Pilate, qui siège sur une sorte de trône, dans un « atrium » romain magnifique : c’est un grand personnage, drapé dans sa toge d’aristocrate romain, entouré de nombreux serviteurs et soldats, d’assez mauvaise humeur, parce que dérangé tôt le matin. Les officiers (des centurions)7 servent d’intermédiaires, mais le gouverneur va faire plusieurs fois la navette entre son tribunal et les sanhédristes. Il faut préciser que, si la tour Antonia est un fortin miliaire, les bâtiments d’apparat ont beaucoup d’ouvertures et qu’on peut voir de l’extérieur ce qui se passe dans l’atrium, à travers les colonnes. Ainsi, ceux qui sont dehors peuvent apercevoir Jésus et Pilate, mais sans entendre leurs paroles.
Pilate va vers les sanhédristes et leur demande : de quoi l’accusez-vous ? Réponse banale : c’est un malfaiteur. Pilate : prenez-le et jugez-le selon votre Loi (vos affaires juives ne me regardent pas et ne m’intéressent pas). Là, nous devons avoir recours à Saint Luc : ils accusent Jésus d’inciter les gens à la révolte [contre Rome], d’empêcher de payer les impôts (romains) et de se dire lui-même Christ, roi. L’attaque est astucieuse : le rabbi de Nazareth se lèverait contre la puissance romaine et il se proclamerait roi. Voilà de quoi inquiéter le gouverneur romain. Tout est mensonger : Le Christ a été toujours d’une parfaite loyauté envers tous les pouvoirs, juifs comme romains, Il payait les impôts indirects8 ; Il n’a jamais dit publiquement qu’Il était le Messie et Il a même recommandé à Ses disciples de ne pas le dire (Mt 16, 20), et Il n’a jamais dit à personne qu’Il était roi9.
Pilate s’inquiète et demande à Jésus : « Es-Tu le roi des Juifs ? » [chez les quatre évangélistes]. Jésus répond oui, parce qu’Il dit toujours la vérité. Mais Il ajoute aussitôt, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur Sa royauté : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » [il est céleste], sinon Mes soldats M’auraient défendu. Pilate n’est rassuré qu’à moitié, il insiste : « Tu es donc roi ? » Oui. « Je suis né [en tant qu’homme] pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque est de la vérité écoute Ma voix ». Le Christ est venu sur terre pour témoigner de Son Père céleste, qui est la source de la vérité, étant Lui-même la Vérité (« Je suis la vérité… ») et l’Esprit-Saint, l’Esprit de vérité. Cela signifie qu’Il est venu pour « enseigner la vérité à tous les hommes », comme le dit Chrysostome10. Le Seigneur a tendu une main à Pilate, mais il ne l’a pas saisie, car il aurait pu demander à Jésus, le rabbi le plus célèbre d’Israël : éclaire-moi dans un domaine que je ne connais pas, développe ta pensée, parlons philosophie… Le Christ l’aurait enseigné, parce qu’Il veut « sauver tous » et qu’Il a dit : « Demandez et vous recevrez » (Mt 7, 7). Pilate se drape dans le scepticisme prétentieux des ignorants et dit avec un haussement d’épaule : « qu’est-ce que la vérité ? » ; la vérité est relative, chacun a sa vérité… En fait, il a repoussé l’invitation du Christ à connaître la vérité. Il y a des milliards d’hommes comme Pilate et nos sociétés en sont remplies : plus ils sont ignorants des choses spirituelles, célestes et divines, plus ils sont prétentieux et méprisants.
Pilate retourne vers les sanhédristes : « Je ne trouve en Lui aucun motif de condamnation ». Ils reprennent leurs accusations, mais avec une précision : Jésus a enseigné depuis la Galilée jusqu’en Judée. Pilate est ravi car il va pouvoir se débarrasser de Jésus : comme Il est galiléen, il L’envoie chez Hérode, Tétrarque de Galilée, « qui était aussi à Jérusalem en ces jours-ci », considérant que c’était à lui de Le juger.
Jésus traverse tout Jérusalem d’Est en Ouest, encadré par les soldats et toujours les mains liées, alors qu’Il est déjà épuisé et à jeun. On le présente au Tétrarque. Il s’agit d’Hérode Antipas11, l’un des quatre fils d’Hérode le Grand, et qui régnait sur la Galilée et la Pérée. Il avait beaucoup entendu parler de Jésus, notamment par Jean-Baptiste qu’il avait fait emprisonner. Il est enchanté parce qu’il voulait voir Jésus faire un miracle (un peu comme on voit un magicien faire un tour de passe-passe….). Il l’inonde de paroles, mais Jésus ne répond rien, parce qu’Il sait que c’est un cœur sec, qui n’a aucune intention de changer, et un lâche, qui a fait assassiner Jean-Baptiste pour le caprice d’une adolescente.12 Hérode et sa cour traitent Jésus avec mépris et il le fait revêtir d’un beau vêtement pour se moquer de Sa Royauté. Puis Jésus est ramené au prétoire par les soldats. L’aller et le retour se font sous les huées de la foule et des jets de pierres.
Pilate retourne vers les sanhédristes et leur dit la même chose en ajoutant : Hérode, pas plus que moi, n’a rien trouvé contre Lui. Je vais le châtier, pour vous faire plaisir, puis je le relâcherai. En fait Pilate savait bien que Jésus était innocent, car il avait des soldats et une police qui lui rapportaient tout ce qui se passait en Judée (et même en Galilée) : il savait que Jésus ne disait que des paroles de paix, d’amour, de pardon et qu’Il guérissait sans cesse tous les malades. Il avait en plus le témoignage de sa femme, qui admirait Jésus (cf. note 14). Tout le monde le savait en Israël. Mais il a à régler un problème de maintien de l’ordre : il est face à une foule hurlante et haineuse, qui « veut du sang », comme dans les amphithéâtres et les cirques : comment les calmer ?13 Il envisage alors, cyniquement, de faire fouetter un innocent. Et il croit avoir trouvé une astuce : tous les ans à Pâques, il avait l’usage de relâcher un prisonnier. Or il y avait en prison à ce moment-là un prisonnier célèbre, Barabbas, qui avait fomenté une émeute [contre le pouvoir romain, ce qui ne pouvait que plaire aux Juifs], et qui était un meurtrier. Pilate dit à la foule : « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ou Jésus, qu’on appelle Christ ? » (chez Saint Marc et Saint Jean : « le roi des Juifs »)
Saint Matthieu et Saint Marc font alors une remarque importante : « Pilate savait que c’était par jalousie que les grands-prêtres avaient livré Jésus ». C’était très clair lors de l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem (les Rameaux) : ils étaient furieux de voir que tout le monde allait vers Lui et Le suivait ; ils perdaient de leur pouvoir, de leur notoriété (et de leur argent !). Pilate ne sait plus que faire et ne sait pas comment s’en tirer. C’est à ce moment-là que se passe un curieux incident : la femme de Pilate14 lui fait passer une tablette où il est écrit : fais attention, « j’ai beaucoup souffert [cette nuit] en songe à cause de ce juste » : ne Lui fait aucun mal. C’est la deuxième fois que Dieu tend la main à Pilate pour qu’il se conduise dignement. Mais il n’a pas compris (ou pas voulu comprendre).
Saint Matthieu précise alors que « les grands-prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas, mais de condamner Jésus », ce qui est confirmé par Saint Marc et Saint Luc. La foule hurle : libère Barabbas, mais condamne Jésus.
Alors commence le martyre du Christ. Il est emmené dans une cour, est dévêtu et attaché à une colonne15 et Il subit la terrible flagellation. Nous en sommes très bien informés grâce à la principale relique du Christ qu’est le Saint linceul16 de Turin, qui fut son drap mortuaire, recouvrant entièrement, Son corps, peu de temps après la flagellation : on y voit la marque de tous les supplices qu’Il a subis le Vendredi Saint, et que la lumière incréée de la Résurrection a fixé sur le tissu (comme sur une plaque photographique) de façon indélébile. Et comme cette relique a été étudiée par de nombreux savants (physiciens, chimistes, médecins, biblistes, historiens), elle nous a livré des renseignements précieux sur le corps du Christ, sur Sa Passion et sur Sa Mort.
La flagellationétait un supplice romain légal : normalement, il devait précéder la crucifixion, ce qui ne semble pas avoir été le cas ici, si l’on suit Saint Jean17. Le condamné était fouetté avec un fouet règlementaire, le flagrum (un petit manche de bois, auquel étaient attachées des lanières de cuir, étroites, longues et souples, qui se terminaient par des billes de plomb, ou des osselets de mouton). Le nombre légal de coups était de 40 -1 (39 coups) chez les juifs, mais chez les Romains, on ne s’arrêtait que pour garder le condamné en vie, car il fallait absolument qu’il soit crucifié vivant (!), ce qui semble avoir été le cas pour le Christ, puisqu’on a dénombré au moins 60 coups (et peut-être plus de cent) sur le Linceul. En fonction des marques qui s’y trouvent et qui se croisent en forme de filet, les médecins18 estiment que les bourreaux étaient deux, qui alternaient les coups, donnés par derrière et par devant, y compris sur les membres (jambes et bras). Outre le choc des coups, la perte de sang était considérable19. Un homme ordinaire aurait dû mourir. Mais Jésus avait une robuste constitution (Il était grand et fort) et surtout un « moral d’acier » dans Son âme humaine. Il savait que telle était la volonté de Son Père céleste et Il a tenu jusqu’au bout. D’après l’Évangile, le Seigneur n’a émis aucune plainte, comme Isaïe l’avait prophétisé (53, 7). Mais il ne faut pas oublier que Jésus est né – en tant qu’homme – pur et immaculé, comme le premier Adam, notre ancêtre, mais qu’Il a porté la nature humaine à sa perfection20 (ce que n’ont pas fait Adam et Ève) et que Son âme humaine était remplie du Saint-Esprit (conformément au caractère hypostatique du Saint-Esprit, qui est de remplir tout, de sanctifier et de déifier).
Ces coups de fouet terribles que le Christ a reçus et qui ont labourés tout son corps, sont ceux que nos péchés ont mérités, et en particulier celui de violence : le Seigneur a été puni pour nous (Is. 53, 4-6) qui avons refusé de porter « Son joug doux et Son fardeau léger » (Mt 11, 29-30).
Mais les choses ne s’arrêtèrent pas là. Les soldats s’ennuyaient : ils ont eu envie de s’amuser et de se moquer de Sa Royauté, qui leur paraissait ridicule, dans l’état où Il était. Les Juifs veulent un roi, nous allons leur en donner un… En matière de méchanceté gratuite, Satan est toujours inventif. Ils sont allés cueillir des branches de jujubier21, qui ont des épines longues22 et redoutables, ils ont confectionné une sorte de couronne, qu’ilslui ont posé violemment sur la tête, pour être sûrs que les épines s’enfoncent profondément. Les médecins estiment que ce fut une des pires souffrances du Christ. D’après des témoignages anciens (Saint Vincent de Lérins [5e s.], Saint Grégoire de Tours [6e s.] et la visionnaire suédoise Ste Brigitte [14e s.]), il se serait agi d’une sorte de bonnet en joncs tressés23, sur lequel les soldats auraient fixé des branches piquantes, ce qui signifie que tout le crâne du Christ souffrait et que, comme cette « couronne » tenait bien, le Christ aura à l’endurer jusqu’à Sa mort sur la croix. Par ces souffrances-là Il nous guérit de nos péchés en pensée, qui se transforment ensuite en actes malveillants. Puis les soldats ont trouvé une vieille chlamyde rouge qui traînait dans un coin et la lui ont mise comme manteau royal, et enfin ils lui ont mis dans la main un roseau, pour parodier un sceptre royal.
Après ce fut la sarabande satanique24, crachant sur Jésus, lui frappant la tête avec le roseau (ce qui décuplait les douleurs de la couronne d’épine) et ils faisaient semblant de Le saluer en disant « Salut, roi des Juifs ». Le Général divin, qui règne sur les armées angéliques, était livré à la soldatesque. Satan24 était enchanté par cette mascarade blasphématoire qui, à travers Jésus incarné, humiliait l’Homme-image de Dieu, ce qu’il ne peut pas supporter.
Pilate retourne alors vers les Juifs « pour la troisième fois » (Lc 23, 22), en leur redisant qu’il « ne trouve en Lui aucun motif de condamnation », et leur présente Jésus ensanglanté, défiguré et déguisé en roi tragique : « Voici l’Homme » – Ecce homo – espérant calmer leur haine et leur ivresse de sang. Mais c’est l’inverse qui se produit : « Crucifie-Le, crucifie-Le ». Pilate redit les mêmes choses : faites-le vous-même. Alors les sanhédristes poussent leur avantage : « Il doit mourir parce qu’Il s’est fait Fils de Dieu ». Pilate commence à avoir vraiment peur, parce qu’il est dépassé par le contenu des évènements. Même les païens avaient le sens du divin.
Il rentre précipitamment et recommence à interroger Jésus : « D’où es-Tu ? » Est-ce vrai ce qu’ils disent ? Es-Tu vraiment le Fils de Dieu ? Jésus ne répond rien, parce qu’un païen comme Pilate ne pouvait pas comprendre ce qu’était le Messie (seuls les Juifs le pouvaient), mais aussi parce que Pilate n’avait pas répondu aux deux mains qui lui avaient été tendues : il ne voulait pas savoir. Il s’énerve et prend les choses de haut : « Tu ne me parles pas ? », à moi, le représentant de l’Empereur. Tu n’as pas l’air de comprendre que j’ai beaucoup de pouvoirs : je peux « Te relâcher ou Te crucifier ». Alors le Christ répond, parce qu’Il a un enseignement théologique à donner au monde entier, pour toujours : « Tu n’aurais sur Moi, aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en-haut » (Jn 19, 11). Cela signifie que tous les pouvoirs viennent du Père céleste25, la source unique de tout ce qui est. Et Il ajoute : « c’est pour cela que celui qui M’a livré à toi a commis un plus grand péché ». Toi, tu n’as reçu de Mon Père qu’un pouvoir politique, extérieur, petit, mais le grand-prêtre qui M’a livré à toi a reçu, lui, un pouvoir spirituel, sacramentel, symbole de ce que Je suis moi-même, Grand-prêtre éternel, et il a agi en toute connaissance de cause, sans aucune excuse. Toi tu es seulement lâche, mais lui est blasphémateur, sacrilège et déicide26.
Pilate sort à nouveau vers le peuple, avec Jésus, et dit : « Voici votre roi »27. La foule hurle sa haine. Satan a compris et il va donner l’estocade pour que l’Agneau de Dieu soit mis à mort, sacrifié. Les sanhédristes disent : « Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de César. Quiconque se fait roi s’oppose à César ». Puis : « Nous n’avons pas d’autre roi que César ». Là, c’en est trop. Il craint pour sa vie. S’il est dénoncé à l’empereur28, il peut être exilé, ou même tué. L’argument est imparable. Pilate sauve sa peau. Voyant qu’il ne pourrait plus s’opposer au vouloir de la foule, Pilate a un geste étonnant : il dégage publiquement sa responsabilité morale en se lavant les mains devant le peuple et en disant : « Je suis innocent du sang de Ce juste. Cela vous regarde »29. Ultime hypocrisie. Il avait parfaitement le pouvoir de relâcher Jésus et de tenir tête à la foule, puisqu’il venait de s’en vanter auprès de Jésus. En fait, il sait bien qu’il a tort, parce qu’il condamne à mort un innocent30. On a l’impression qu’il prépare sa défense pour son jugement [dernier, post-mortem]. Et tout le peuple répond par une phrase terrible : « Que Son sang retombe sur nous et sur nos enfants ». C’est ce qui arrivera avec la première guerre juive (en 70), qui verra la destruction du Temple et de Jérusalem, la deuxième guerre juive (en 135) qui conduira à leur déportation dans tout l’Empire, puis à leur persécution pendant deux millénaires, qui atteindra son comble avec la Shoah.
Pilate fait relâcher Barabbas et livre Jésus à la crucifixion. Satan a gagné. La lâcheté du fonctionnaire impérial et la haine des Juifs contre Jésus l’ont emporté. L’Agneau de Dieu va pouvoir donner Sa vie pour sauver le monde et l’Homme : Il va mettre le comble à Son amour, en étant parfait dans Son humanité, comme Son Père céleste est parfait. Qu’Il soit béni éternellement !
Mais la lâcheté meurtrière n’a pas profité à Pilate. D’abord il sera exilé en Gaule par l’empereur Caligula (en 37), où, selon Eusèbe de Césarée, il se serait suicidé (comme Judas). De plus, lorsque les Chrétiens ont élaboré des symboles de foi, pour les baptêmes, ils ont mentionné en toutes lettres le nom du meurtrier de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ : « qui a souffert sous Ponce Pilate » (Symbole dit des Apôtres), « qui a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate » (Symbole de Nicée-Constantinople), probablement pour témoigner de la réalité historique du martyre du Christ, de Sa mort et donc de Sa résurrection. Et cela durera jusqu’à la fin des temps, au retour du Christ en gloire.
Les souffrances inimaginables du Christ nous mettent « dans un profond d’anéantissement » dit Saint Jean Chrysostome31. En fait elles dépassent notre entendement, tant la kénose divine est « abyssale » en Christ et tant les voies de Dieu sont mystérieuses et impénétrables. Nous ne pouvons que contempler « l’Homme de douleur »32 prophétisé par Isaïe huit siècles auparavant et pleurer d’un cœur brisé.
P. Noël TANAZACQ, Paris

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