Le péché contre le Saint-Esprit
(Mt 12, 22‑32; Mc 3, 22‑30; Lc 11, 14‑23)
La scène se passe juste après la guérison de l’homme à la main desséchée2 chez Saint Matthieu, et après le discours de mission aux 70 disciples chez Saint Luc. Cela nous permet de situer ces événements au début de la vie publique du Christ. Saint Marc indique qu’on est à Capharnaüm, dans la maison même où réside le Christ avec Ses disciples et qui leur sert de « quartier général » (Mc 3, 20).
Il est intéressant de remarquer que, juste avant la péricope, Saint Matthieu cite une prophétie d’Isaïe : « Voici Mon serviteur que J’ai choisi, Mon bien-aimé en qui Mon âme a pris plaisir : Je mettrai Mon Esprit sur Lui… » (Is. 42, 2-4) pour témoigner que le Christ l’a accomplie. On peut dire que tout ce passage de l’Évangile est centré sur le Saint-Esprit, et qu’il nous éclaire sur la pédagogie du Christ pour parler de l’Esprit, qui procède – comme Lui – du Père céleste, la Source unique de tout ce qui est (voir ci-dessous).
On apporte à Jésus un homme possédé par un démon muet3 et aveugle (chez Saint Luc, il est seulement muet). L’Évangile dit simplement, dans le texte grec, « un démoniaque », sans préciser : la tradition indique qu’il s’agit d’un enfant, qui est amené à Jésus par ses parents, et qu’il est prostré, ce qui correspond bien à l’adjectif grec « kôphos3 » traduit par muet. Ce fait réel a un sens symbolique fort : l’Homme-image de Dieu, est un verbe, à l’image du Verbe divin ; il est la seule créature douée de la parole, qui lui permet d’exprimer ses pensées, de rendre grâces à Dieu et de commander aux éléments, c’est-à-dire d’être l’image du Créateur dans le cosmos. Les démons, jaloux de l’homme, prennent un grand plaisir à lui fermer la bouche. La cécité a la même signification symbolique, mais avec un peu moins de force, car les animaux ont aussi reçu le don de la vue. Mais l’Homme, lui, a la capacité de « voir Dieu » (comme Adam et Ève dans le Paradis). Fermer les yeux de quelqu’un signifie que cette personne vit dans la nuit (et la solitude) et ne peut voir le « Soleil de Justice », le Christ4.
Dans d’autres passages de l’Évangile, et en particulier lors de la délivrance d‘un enfant sourd-muet5 (Mc 9, 17), il est clairement dit que c’est l’esprit [sous-Ciel] qui est muet : cette infirmité n’est pas naturelle, biologique, bien qu’elle ait l’apparence extérieure d’une maladie ; c’est aussi le cas ici. Ce démon-là a la particularité de rendre les gens muets et aveugles6 : chaque démon a un rôle spécifique dans la méchanceté et la destruction, en fonction du cercle angélique auquel il appartenait initialement (à savoir les huit derniers cercles angéliques, le 1er cercle, celui des Séraphins, leur étant inaccessible, car il suppose d’obéir à Dieu sans comprendre, c’est-à-dire de mourir à soi-même7).
Le Christ est le grand exorciste, l’Exorciste divin, et Il transmettra ce pouvoir aux Apôtres, et les Apôtres aux prêtres. Il chasse le démon et le muet parle et voit. La foule est dans l’émerveillement et voit spontanément dans Jésus « le Fils de David ». Le peuple est prophète.
À chaque fois que le Christ arrive dans un lieu, ou rentre chez Lui, on Lui amène des malades et des possédés et cela attire beaucoup de monde. C’est le cas ici et, parmi eux, il y a des Pharisiens, qui sont des ascètes rigoristes et des scribes « descendus de Jérusalem » (selon Mc 3, 22), c’est-à-dire des docteurs de la Loi, des théologiens. Dès le début de la vie publique du Christ, ils Lui ont été hostiles, Le calomnient et font tout pour essayer de Le prendre en défaut, parce qu’Il ne vit pas comme eux, ne parle pas comme eux, ne fait pas comme eux, et surtout parce qu’Il est très aimé du peuple, ce dont ils sont terriblement jaloux. Le clergé, les théologiens et les ascètes ont la haine de l’unique Prêtre, Jésus-Christ, le Parfait et le « seul sans péché » ... Ils portent alors une accusation redoutable contre Lui, bien qu’ils aient sous les yeux l’enfant délivré et guéri qui crie sa joie : « Celui-ci chasse les démons par Béelzeboul, le prince des démons ». Béelzeboul8 était une antique idole phénicienne, appelée dans les textes rabbiniques « Baal le Prince » (ou « seigneur du fumier9 », « prince des immondices9 ») : il s’agit en fait de Satan. Saint Hilaire nous éclaire : « Les Pharisiens voient bien que la délivrance dépassait la faiblesse humaine : étant dans l’impossibilité d’attribuer ces œuvres à un homme, et rejetant Dieu en Jésus, ils l’attribuent au Diable »10. Cette accusation abominable et monstrueuse est un blasphème11. L’évêque Jean de Saint-Denis dira : « …on va au bout de l’ignominie, on traite le Christ de serviteur du Diable. Il est impossible d’aller plus loin dans la calomnie, dans le non-sens »12.
Les Pharisiens n’ont pas osé dire ce blasphème devant le Rabbi, mais le Seigneur sait tout. Comme il s’agit d’une accusation grave, prononcée entre eux, mais devant le peuple, Il va les affronter ouvertement. Il les fait venir. Le Christ – Sagesse pré-éternelle – est serein et ne Se laisse pas impressionner, probablement pour ne pas donner trop d’importance à Satan et pour rassurer le peuple qui croit en Lui. Il va d’abord répondre, comme le dit Saint Jean Chrysostome13, par le bon sens : « comment Satan peut-il chasser Satan ?.... Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné ». Si Satan chasse Satan, son royaume est perdu. Puis Il ajoute : « Et si Moi je chasse les démons par Béelzéboul, vos fils, par qui les chassent-ils14 ? C’est pourquoi, ils seront vos juges ». Et enfin : « Mais si c’est par l’Esprit de Dieu (chez Saint Luc : « Le Doigt de Dieu15 ») que Je chasse les démons, alors le Royaume de Dieu est arrivé pour vous ». J’ai vaincu Satan parce que Je suis plus fort16 que lui. Malheur à vous si vous ne voyez pas cela : « Qui n’est pas avec Moi est contre Moi ». Si vous être contre Moi, vous êtes avec Satan.
Et Il ajoute cette sentence redoutable : « Tout péché ou blasphème sera remis aux hommes » [s’ils se repentent] même celui contre le Fils de l’Homme…. », parce que la pesanteur de la chair qui enveloppe Ma personne peut induire en erreur et aveugler celui qui parle contre Moi. Quelle humilité du Christ, qui Se prépare à pardonner à tous ceux qui Le haïssent, s’ils se repentent ! (Cf. ce qu’Il dira à Pierre : « si ton frère a péché contre toi, reprends-le ; et, s’il se repend, pardonne-lui » - Lc 17, 3). « … mais le blasphème contre l’Esprit-Saint ne sera pas remis ni dans ce monde, ni dans le monde à venir [dans le Ciel] ». Et Saint Marc ajoute : « Il dit cela parce qu’ils disaient : Il a un esprit impur [Il est possédé] ».
Cette sentence divine est très importante théologiquement et spirituellement : il faut l’expliciter.
Le premier élément théologique est que nous voyons ici le Christ initier petit à petit, en filigrane, Ses disciples à la personne et à l’économie du Saint-Esprit. En fait, Il Le met sur le même plan que Lui, et donc aussi que le Père céleste, ce qui signifie, d’une façon voilée, qu’Il est Dieu. Les Pères de l’Église ont souvent dit que le Christ ne pouvait pas dire expressément que l’Esprit-Saint était une personne divine, car il aurait pu y avoir le risque d’une vision polythéiste de Dieu. Il était déjà difficile pour Son auditoire de recevoir le fait que Dieu-Père avait un Fils-Dieu. S’Il avait ajouté qu’il y avait aussi un Dieu-Esprit, cela n’aurait pas été recevable. D’ailleurs, en ce qui concerne la révélation de l’Esprit, le Christ ne procédera pas de façon intellectuelle : Il donnera à Ses apôtres, après Son départ pour le trône divin, de faire l’expérience de l’Esprit-Saint lors de la Pentecôte, en demandant à Son Père de L’envoyer sur le collège apostolique.
Le deuxième élément théologique est aussi important. Le Christ nous enseigne qu’Il a accompli cet exorcisme par le « Doigt de Dieu », c’est-à-dire par le Saint-Esprit, et non pas par Lui-même, en tant que Fils. Cela signifie que c’est l’Esprit-Saint qui agit et œuvre dans Son humanité, parce que c’est le caractère hypostatique du Saint-Esprit que de « remplir tout », et notamment la nature humaine17, et que de « donner Dieu », donner la grâce divine et déifier. C’est le Fils qui commande aux démons, parce qu’Il est le Verbe du Père, mais c’est le Saint-Esprit, l’Esprit du Père, qui les chasse des personnes possédées et leur rend la liberté et la pureté.
Mais cette révélation est aussi spirituelle. Si vous confondez l’Esprit-Saint avec Satan, et donc rejetez l’Esprit, vous ne pourrez pas Me recevoir, car seul le Saint-Esprit peut vous révéler que, Moi, Jésus de Nazareth, Je suis le Messie, le Fils de Dieu et le Sauveur du monde (« Nul ne peut dire Jésus est Seigneur, [Dieu] si ce n’est par le Saint-Esprit » 1 Co 12, 3). Et si vous ne Me recevez pas, Moi, Je ne pourrai pas vous apporter le pardon de vos péchés par le baptême et donc vous sauver, car Mon Père M’a envoyé sur terre pour cela : par Ma bouche, Il vous propose le salut, mais ne l’impose pas. Vous serez alors perdus pour toujours et voués à l’Enfer éternel.
Cette sentence peut faire frémir, car on peut toujours avoir des doutes sur soi-même et sur ses chutes, d’autant plus que les démons font tout ce qu’ils peuvent pour nous induire en erreur et nous faire peur18. Mais il ne faut pas l’interpréter d’une façon juridique. Précisons d’abord que l’Enfer n’est pas un lieu géographique, mais un état spirituel, le plus proche possible du non-être (et donc le plus éloigné de l’Être divin). Deux Pères de l’Église peuvent nous aider dans cette matière difficile :Saint Éphrem le Syrien19, au 4e siècle, et Saint Silouane l’Hagiorite20, au 20e siècle.
Saint Éphrem ajoute un terme au discours du Seigneur : « gratuitement ». Contrairement à toutes les autres fautes, qui seront remises gratuitement (par la bouche même de Dieu, le Verbe), ce péché accompli consciemment [de confondre le Saint-Esprit et Satan] « ne sera pas remis gratuitement : Dieu demandera un paiement dans la géhenne … Cet homme devra payer ce qu’il doit : il ne pourra être purifié que par le feu21…Parce qu’Ils ont mis le Seigneur au rang des démons, le Seigneur les met parmi les démons ». Saint Éphrem laisse entendre, à propos de l’Enfer, que Dieu n’a pas d’autre moyen pour amener au repentir les pécheurs impénitents, car Il respecte toujours la liberté qu’Il nous a accordée : Il ne peut que les livrer à eux-mêmes, c’est-à-dire à Satan ; c’est en faisant cette expérience spirituelle tragique, abominable et monstrueuse que, peut-être, l’homme pécheur se souviendra de la « maison de son Père », tel le fils prodigue de la parabole, et prendra le chemin du repentir.
Ceci sera confirmé par la révélation que Dieu donnera à Saint Silouane, lorsqu’il fit l’expérience de l’Enfer22 éternel pendant de nombreuses années : « Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas », ce qui signifie : accepte d’être dans cet état spirituel, qui dépasse l’entendement et les forces humaines, et continue à espérer en Dieu envers et contre tout. Désespérer de la Bonté de Dieu rend le repentir inutile et donc ferme la porte du pardon : c’est nier l’Être divin et régresser éternellement vers le non-être. Le Christ a dit, en substance, à Saint Silouane : Je suis aussi dans l’Enfer, où J’attends et espère que les damnés se repentent. L’éternité dont parle le Christ, en l’occurrence, dans l’Évangile, n’est pas l’éternité divine, ontologique, qui est liée à la nature divine. Il s’agit d’une éternité relative, liée à la volonté libre de l’homme, que Dieu a accordé à celui qui est Son image et qu’Il n’enfreint jamais. Dieu ne S’impose jamais : Il Se propose, car il ne peut pas y avoir d’amour sans liberté. L’Homme est éternellement libre de répondre à l’amour de Dieu ou de le rejeter. La Divine Trinité attend que nous tournions nos cœurs librement vers Elle, que nous nous repentions sincèrement de nos péchés et que nous L’aimions librement.
Saint Silouane sortira de l’Enfer éternel et cette expérience spirituelle unique est un trésor et une espérance pour tous les hommes. Qu’il soit béni, pour avoir accepté de porter ce terrible fardeau pour nous !
Il est remarquable que ces deux Pères de l’Église, Saint Éphrem et Saint Silouane, aient exprimé la même vérité, à 16 siècles d’intervalle, l’un par la pensée visionnaire – la theoria –, l’autre par l’expérience spirituelle – la praxis –. Peut-être fallait-il que l’Église soit prête à la recevoir, après s’être dépouillée du formalisme et du juridisme ecclésiastiques, car cette vérité, qui « brise les canons », est purement spirituelle et prophétique. Elle vient d’Orient et enflamme l’Occident : elle est comme une hirondelle spirituelle, qui annonce le printemps du retour de l’Église à son unité primordiale.
Père Noël TANAZACQ, Paris
Notes :

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