Ajouté le: 2 Janvier 2020 L'heure: 15:14

La guérison d’un lépreux

Le Christ médecin et thaumaturge

(Mt. 8, 1‑4 ; Mc. 1, 40‑44 ; Lc. 5, 12‑14)

Le Christ a accompli pendant Ses trois années de mission d’innombrables guérisons, qui ne sont probablement pas rapportées toutes dans l’Évangile. Elles ont concerné surtout les maladies graves et  incurables, parce que la médecine de l’époque (juive et gréco-romaine) avait des moyens limités. Il pouvait s’agir de maladies et d’infirmités de naissance, ou contractées pendant la vie, ou encore d’accidents. Elles concernaient le corps et l’âme : à côté des maladies ou infirmités physiques, il y avait celles de l’âme, et en particulier les possessions diaboliques et tout ce qui pouvait s’en rapprocher (comme l’épilepsie ou la folie). Il a guéri des malades de toutes conditions sociales, sans faire acception de personne, et de tous âges, avec toutefois une prédilection pour les pauvres, les petits, les délaissés et les enfants. Les circonstances ont été extrêmement diverses et on peut dire qu’il a opéré des guérisons en toutes circonstances.

Son « mode opératoire » n’a pas été toujours le même : il est probable qu’il ait été fonction des personnes et des circonstances. En général Il a guéri les malades en leur présence, mais aussi parfois à distance [comme par exemple le Serviteur du Centurion1]. La plupart du temps les guérisons furent immédiates et complètes, mais il a parfois demandé un effort aux malades (comme par exemple aux 10 Lépreux2 [« Allez vous montrer aux prêtres »] ou à l’Aveuglé-né3 [« va à Siloé et lave-toi »], par souci pédagogique. Il est clair que, souvent, Il a voulu donner un enseignement précis, soit aux témoins de la guérison (comme par exemple pour l’hydropique4, un jour de sabbat, pour reprendre les Pharisiens qui L’avaient invité à leur table, ou pour l’homme à la main desséchée5, un jour de sabbat, dans une synagogue), soit au malade lui-même (comme par exemple au Paralytique de Bethesda6 : « Ne pèche plus »), mais parfois non (toutefois, il y a toujours un enseignement de facto, pour la personne guérie).

Mais il y a une chose qui est quasiment permanente et qui apparaît clairement dans l’Évangile : le Christ n’a pas commencé par guérir, Il a commencé par la parole, par enseigner, parce qu’Il était venu pour cela, Lui le Verbe du Père : Il est venu révéler les pensées de Son Père céleste et montrer Dieu tel qu’Il est. Et Il a toujours voulu et espéré être cru sur parole, ce que n’ont pas fait Adam et Eve (ils ont désobéi à la parole de Dieu, à Son commandement, et donc ne Lui ont pas fait confiance, ne L’ont pas aimé) et c’est cela qu’Il attend de nous. D’ailleurs, Saint Matthieu, dans son Évangile qui nous sert de référence chronologique, après avoir relaté l’histoire du Christ jusqu’à la Théophanie,  dit que « Jésus commença à prêcher » [la repentance ] (Mt 4, 17), puis qu’Il « parcourait toute la Galilée, enseignant dans les synagogues… et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple » (Mt 4, 23). Puis Matthieu rapporte le Discours inaugural dans son intégralité7, et, seulement après, vient le premier récit d’une guérison, celle du lépreux dont nous allons parler.

Les guérisons viendront après Ses discours,pour confirmer Sa parole et pour attester qu’Il est bien le Messie, le Fils de Dieu. Il en sera de même pour les autres miracles, comme par exemple pour la Multiplication des pains et des poissons : le Christ a d’abord nourri l’âme de Ses auditeurs, puis Il leur a donné du pain, de la nourriture matérielle. Le Seigneur voulait enseigner la vraie hiérarchie des valeurs et aussi laisser la liberté de croire en Lui, sans contrainte : Il ne voulait pas conditionner les hommes, les obliger à croire en Lui, ce qui aurait pu être le cas s’Il avait commencé par les miracles. D’ailleurs il est intéressant de noter que des foules nombreuses ont vu ces miracles, mais que la plupart de ces gens crieront « à mort » le Vendredi de la Pâque : le Christ n’a pas enfreint leur liberté.

Toutes les guérisons qu’Il va opérer, soit en public, soit en privé sont des actes thaumaturgiques8, c’est-à-dire des miracles. Seul Dieu pouvait faire ce qu’Il a fait. Comme le dira le Christ : « ils n’ont aucune excuse de leur péché » (Jn 15, 22) et : « Ils M’ont haï sans raison » (Jn 15, 25).

Jésus était extrêmement célèbre en Israël pour Ses guérisons : Il ne pouvait aller nulle part sans qu’on Lui amène des malades, des infirmes et des estropiés. Ce fait est corroboré par les « visionnaires » qui sont toujours stupéfaits de voir le nombre de malades qu’on amène au Rabbi de Nazareth. Les textes liturgiques Le nommeront : « Médecin des âmes et des corps ». La guérison du lépreux, dont nous allons parler, en est un bon exemple.

Cet Évangile est rapporté par les trois Synoptiques et à peu près dans les mêmes termes, ce qui est assez rare. Mais c’est Saint Matthieu qui nous indique probablement sa place exacte dans le déroulement de la mission du Christ. Cela se passe juste après le discours inaugural (le « Sermon sur la montagne »)9. Le Seigneur a commencé Son apostolat public par un très long discours, qui a duré au moins toute une journée et probablement plusieurs jours, au sommet d’une montagne, qui est le symbole du Ciel, devant une foule considérable, parce qu’Il était déjà connu en Galilée. Ce discours est la « nouvelle Loi », la Loi de la Vérité, de la Vie et de l’Amour, qui permettra aux hommes de devenir parfaits, en ressemblant à Dieu, et d’entrer dans Son Royaume. La première chose qu’Il va faire après être redescendu « sur terre » sera de guérir un lépreux, puis Il guérira le serviteur du Centurion de Capharnaüm, et enfin la belle-mère de Pierre (le Christ n’oublie pas Ses amis et disciples). Et le soir encore, après le dîner, on Lui amènera des possédés et des malades : Il délivrera les uns et guérira les autres. Il manifeste ainsi Sa puissance divine, ce qui confirme Ses paroles (le grand discours) et montre à tous qu’Il est descendu des Cieux pour prendre soin des hommes, les soigner, les guérir (et in fine les sauver de la mort). Telle est la pédagogie merveilleuse et salutaire du Christ.

Revenons au lépreux. Jésus redescend de la montagne avec « une grande foule qui Le suivait », parce qu’elle est tellement enthousiaste qu’elle n’arrive pas à Le quitter. Subitement, un lépreux s’approche de Lui, ce qui est étrange, parce que non conforme à la Loi de Moïse. Les lépreux, en effet, devaient vivre « hors du camp » c’est-à-dire hors des lieux d’habitation, porter des vêtements déchirés et crier « impur, impur », devaient parler à distance, ne toucher personne et n’être touchés par personne. La lèpre en effet est très contagieuse et les préceptes de la Loi étaient très rigoureux vis-à-vis des lépreux10, qui se trouvaient exclus de la société juive. Nous avons un bon exemple de l’application de la Loi avec les « 10 lépreux »11 que le Christ guérira plus tard, lors de Sa « montée vers Jérusalem » : ils n’entrent pas dans le village, se tiennent à distance du Christ et crient vers Lui.

Pour comprendre la situation, il nous faut recourir à des sources extérieures à l’Évangile : ce lépreux était autorisé par le propriétaire des lieux, le scribe Jean, à vivre sur ce terrain, et pouvait donc se sentir « chez lui ». Il a fait preuve néanmoins d’une audace folle. D’ailleurs, la tradition indique que la réaction de la foule a été terrible, le repoussant violemment, car il était couvert de plaies purulentes, qui sentaient très mauvais, et que le Christ a dû intervenir et leur faire la leçon. Toutes les maladies dont le Christ va guérir sont bien entendu réelles (et existent encore), mais elles ont aussi un sens symbolique par rapport au péché. La lèpre qui ronge les organes, défigure l’Homme [image de Dieu] et l’isole de ses frères, est probablement le symbole le plus expressif du péché et de la chute. Jésus, Lui, demeure serein, et le laisse s’approcher, car Il a compassion de tous les hommes.

Ce lépreux audacieux a un comportement spirituel remarquable : il se prosterne devant le Rabbi de Nazareth, puis il dit une phrase extraordinaire : « Seigneur12 si Tu le veux, Tu peux me purifier13 ». Quelle foi en Jésus ! Il est probable qu’il avait dû écouter le discours inaugural discrètement, à l’écart de la foule et qu’il avait compris : il était convaincu que le Rabbi Jésus était le Messie. Devant une telle foi, le Christ va agir immédiatement. Saint Marc précise que « Jésus fut ému de compassion », ce qu’on retrouve souvent dans l’Évangile. La compassion consiste à « souffrir avec », c’est-à-dire à porter avec l’autre sa souffrance. Dieu souffre de nous voir malheureux (bien que nous soyons responsables de ce malheur, mais notre péché est un enfantillage). Aussitôt, « Il étend la main et le touche », ce qui est incroyable, par rapport à la Loi14 et par rapport aux réactions humaines ordinaires15. Le Christ n’a pas peur : Dieu ne recule pas devant « la puanteur de nos péchés ». Soyons rassurés et ne perdons pas espoir. Et Il dit : « Je le veux16 : sois purifié ». L’homme est entièrement guéri instantanément (« et aussitôt la lèpre le quitta »). Le lépreux pleure de joie et la foule est stupéfaite. Quel homme au monde aurait pu faire cela ? Aucun ! Et pourtant, trois ans après, le Sanhédrin condamnera Jésus à mort et la foule, ingrate, hurlera : « à mort » !

Puis le Seigneur va lui dire une parole qui peut paraître étrange : « Garde-toi d’en parler à personne…»17, comme Il le dira plusieurs fois lors de guérisons miraculeuses. La raison probable est qu’ Il ne voulait pas être considéré comme un homme ayant « des pouvoirs », une sorte de gourou, médiatique et populaire, mais voulait être cru sur parole, être reçu pour ce qu’Il était réellement, le Messie, le Fils de Dieu, et pour que les hommes, voyant la sainteté de Son comportement et de Sa vie, L’imitent. Et Il continue : «… mais va te montrer au prêtre…. », ce qui était conforme à la Loi  (un prêtre devait vérifier que l’ancien lépreux était bien guéri, et il le réintégrait alors à la société juive), « ….et offre pour ta purification l’offrande qu’a ordonnée Moïse [c’est-à-dire la Loi] en témoignage pour eux ». Cela signifie : avant toute chose, remercie Dieu et fais-le publiquement (« en témoignage pour eux » de ce que Dieu t’a guéri). Quelle perfection divine dans Son humanité ! Quelle humilité ! À aucun moment Il n’a dit : Je suis le Messie, et Il n’a demandé aucun remerciement pour Lui-même. Sa parole signifiait : remercie Mon Père céleste, qui est aussi votre Père. Le Christ rapporte toujours tout ce qu’Il dit et fait à Dieu, Son Père céleste, la Source unique. Il est toujours tourné vers18 Son Père, en tant que Dieu-Fils et en tant qu’homme. Et ce qu’Il a dit au lépreux guéri vaut pour tous les hommes. Quelle leçon spirituelle pour nous ! Si le Christ a agi ainsi avec le lépreux de Galilée, cela signifie qu’Il agira aussi ainsi avec nous, mais à une condition : la foi totale en Lui.

Qu’Il nous guérisse de la lèpre de nos péchés et qu’Il soit béni à jamais !

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Cf. Apostolia n° 4-5 (juillet-août 2008).
2. Cf. Apostolia n° 67 (octobre 2013).
3. Cf. Apostolia n° 38 (mai 2011).
4. Cf. Apostolia n° 126 (septembre 2018).
5. Cf. Apostolia n° 130-131 (janvier-février 2019).
6. Cf. Apostolia n° 26 (mai 2010).
7. Appelé couramment le « Sermon sur la montagne ».
8Thaumaturge vient du grec et signifie : qui fait des choses étonnantes, merveilleuses, admirables. En fait : qui accomplit des miracles dépassant l’intelligence et les capacités humaines.
9. La place est à peu près la même chez Saint Marc – qui ne rapporte pas le Discours inaugural – mais qui situe l’évènement après la guérison de la belle-mère de Pierre. Quant à Saint Luc, il le situe aussi après cette guérison, et avant le Discours inaugural (qu’il ne rapporte pas en entier). Mais la chronologie de Saint Luc est difficile à suivre.
10. Il y a deux chapitres entiers du Lévitique (13 et 14) sur la lèpre et sur les lépreux, considérés comme « impurs » rituellement. Le rituel de purification était complexe (avec des sacrifices sanglants). Saint Éphrem fait remarquer que « dans la Loi, quiconque approche un lépreux devient impur » (Commentaire du Diatessaron, Sources Chrétiennes n° 121, p. 227-229).
11. Lc 17, 11-19. Cf. Apostolia n° 67 (octobre 2013).
12. Ce nom vient de l’hébreu Âdôn (Maître), d’où sera tiré Adonaï (mon Seigneur), qui servira, dans l’Ancien Testament, à transposer le tétragramme sacré, imprononçable. Il est donc un des noms de Dieu et sera traduit en grec par Kyrios et en latin par Dominus, ce qui signifie : Maître, Seigneur, Dieu.
13. « Purifier » et non « guérir », car la lèpre était une impureté rituelle (cf. note 10).
14. Mais le Christ est maître de la Loi, parce que c’est Lui qui l’a donnée à Moïse sur le mont Sinaï, par le Saint-Esprit. Saint Éphrem l’exprime bien : « …la Loi ne fait pas obstacle au Législateur » (ibid p. 227). Ce toucher du lépreux constitue pour Saint Hilaire de Poitiers le « dépassement de la Loi » (Sur Saint Matthieu, I, p. 179-181, Sources Chrétiennes n° 254), et pour Saint Ambroise de Milan son accomplissement, parce que c’est un geste divin de guérison (Traité sur l’Évangile de Saint Luc I, p. 183-186, S.C. n° 45 bis).
15. Mais, dans l’Église, certains saints imiteront le Christ, et notamment Saint Martin de Tours, au 4è s., qui donnera un baiser à un lépreux à une porte de Paris, et qui le guérira.
16. Saint Jean Chrysostome fait remarquer qu’en disant « Je le veux », le Christ manifeste Sa divinité et Sa toute-puissance (Commentaire de l’Évangile selon Saint Matthieu, homélie 25, p. 183-187, Éd. Artège.
17. Pourtant la foule présente a vu le miracle ! Mais il faut lire la suite pour comprendre.
18. Comme le dit Saint Jean dans le sublime prologue de son Évangile : « …et le Verbe était vers Dieu, et le Verbe était Dieu… » (Jn 1, 1). [« vers » : en grec : pros].

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