« Apprenez de Moi que Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29)
Cette phrase, prononcée par le Christ, peut sembler, en première lecture, presque ordinaire. Pourtant elle est un logion1 divin de première importance, à savoir une révélation théologique concernant le Christ et la Divine Trinité, et un précepte spirituel fondamental. La phrase elle-même se trouve à la fin d’un discours du Seigneur, qui n’est rapporté intégralement que par saint Matthieu (11, 25-30), mais la première partie (25-27) est aussi rapportée par saint Luc (10, 21-22), dans un contexte différent. À notre connaissance, seul saint Jean Chrysostome l’a commentée dans une très belle homélie2.
Dans quel contexte évangélique le Seigneur l’a-t-Il prononcée et à qui s’adressait-Il ? C’est au début de la Mission terrestre du Christ, après Son grand discours inaugural, l’appel des Douze et le discours de mission qu’Il va leur adresser en particulier. Après cela, vient la relation – à distance, par disciples interposés – entre saint Jean-Baptiste [de sa prison] et Jésus, à l’occasion de laquelle le Seigneur fait un magnifique éloge de Son Précurseur, « l’Élie qui devait venir » (Mt 11, 14), et, comme une réponse à la dureté de cœur d’Israël, qui n’a reçu ni Jean, ni Jésus, Il lance des « invectives » aux villes du bord de la mer de Galilée (« Malheur à toi, … »), expression de la redoutable « colère de Dieu »3
C’est alors que le Christ s’adresse directement à Son Père céleste pour Lui rendre grâce de ce qu’Il « a caché ces choses [les révélations qu’Il a faites depuis quelques mois] aux sages et aux intelligents4 [les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, et, au-delà, les grands intellectuels et philosophes, tous les pseudo-maîtres spirituels, que Chrysostome appelle les « faux-sages »] et qu’Il les a révélées aux tout-petits » [« les enfants », mais, en fait, surtout à ceux qui se comportent comme des enfants]. Il confesse alors la relation sublime – et qui dépasse l’intelligence humaine –entre Son Père céleste et Lui, Son Fils unique, incarné. Saint Jean Chrysostome fait une longue exégèse de ce passage et dit que le Christ manifeste ici Son unité de nature avec le Père, puisqu’Ils ont une seule volonté5. Ceci est corroboré par saint Luc qui dit : « Jésus exulta par le Saint-Esprit [en tant qu’homme] et dit… ». C’est l’unique volonté du Père, du Fils et de l’Esprit qui se manifeste (par la bouche du Christ, le Logos ou Verbe) témoignant de leur unité de nature5.
Aussitôt après, Il fait un discours magnifique, qui s’adresse à ceux qui sont là, probablement les Douze et les Juifs qui Le suivent. Mais en fait, saint Matthieu ne mentionne personne en particulier : le « vous » du Christ s’adresse à tout Israël, aux futurs Chrétiens, et, in fine, à toute l’humanité. Ce type de discours du Christ, qui est assez rare dans l’Évangile, est impressionnant et « vertigineux », car en fait, c’est la Divine Trinité qui s’adresse (par la bouche du Christ) à toute « Sa » création, toute l’humanité. C’est un peu comme si nous étions tous – les centaines de milliards d’hommes –devant Lui, comme au Jugement dernier. La « crainte de Dieu » nous saisit.
« Venez à Moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et Je vous soulagerai ». Cette traduction est la plus courante en français, mais le texte grec est plus précis : « vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau » et : « Je vous donnerai le repos ». Le Christ s’adresse ici à tous ceux qui souffrent et qui n’en peuvent plus, qui sont épuisés, exténués, découragés, désespérés…. « Venez à Moi » : Il ne met aucune condition religieuse, morale, sociale, culturelle, ni de sexe ou d’âge,…. ». « Et Je vous apporterai le soulagement », le repos, la paix… Le Christ parle comme un père parle à ses enfants, comme un grand frère à ses petits frères, comme un homme fort à ceux qui sont faibles, comme un médecin à ceux qui sont malades, comme un homme heureux qui veut consoler des malheureux, comme un homme joyeux qui veut apporter la joie à ceux qui sont dans la tristesse. Quel homme au monde ne voudrait pas entendre de telles paroles de consolation ? Et qui d’autre que Lui les a prononcées ? Et pourtant Jésus-Christ est probablement l’homme le plus mal aimé et le plus haï depuis 2000 ans : Ses frères Juifs l’ont condamné à mort, les païens gréco-romains L’ont méprisé, tué et ont persécuté pendant 3 siècles ceux qui croyaient en Lui, les Musulmans font de même depuis 13 siècles, et les idéologies modernes anti-chrétiennes, qui fleurissent depuis la Révolution française, font tout pour déchristianiser la société et détruire l’Église. Lui-même dira avec une tristesse infinie : « ils m’ont haï sans raison » (Jn 15, 25).
Le Seigneur continue Son exhortation, qui veut redonner du courage à tous les hommes : « Prenez Mon joug sur vous… » : cette expression est remarquable parce que le « joug »6 est une pièce de bois destinée à atteler deux bœufs ensemble, afin que leur force – doublée –parvienne à tirer une charge trop lourde pour un seul (une charrue, un chariot, des troncs d’arbres…). Et dans cet attelage, il y a toujours un bœuf qui domine et entraîne l’autre. Le Christ nous dit, Il dit à chacun d’entre nous : ta charge est trop lourde, tu n’y arrives pas, cramponne-toi à Moi, prends ta place dans Mon joug et tirons ensemble. Je suis fort7 car Je suis Dieu, avec Mon Père et l’Esprit ; Ma force divine s’accomplit dans la faiblesse de l’Homme, dans la faiblesse de Ma nature humaine, dans ta faiblesse ; c’est Moi qui prend le plus gros de la charge, mais tire avec Moi, œuvre avec Moi, coopère avec Dieu. Le Christ ne nous fait pas l’aumône, comme un riche le fait à un mendiant : Il nous responsabilise et nous demande de coopérer à notre propre salut, qu’Il accomplit.
Pour la suite de Son discours, qui est le centre de cet article, il y a une divergence dans les traductions françaises. Nous avons conservé, en titre, la traduction qui est la plus connue : « …apprenez de Moi que Je suis doux et humble de cœur… » parce qu’elle nous semble plus parlante, plus expressive, montrant bien que le Christ nous fait une révélation sur Lui-même. Toutefois, elle ne correspond pas exactement au texte grec de l’Évangile. La plupart des traducteurs modernes disent : « Recevez Mes instructions, Mon enseignement », « mettez-vous à Mon école », « soyez Mes disciples ». Et ce membre de phrase est suivi par « car » ou « parce que » (oti en grec, quia en latin), ce qui signifie qu’il y a un lien entre ce commandement et la révélation qui va suivre. Néanmoins, la traduction française de l’homélie de saint Jean Chrysostome sur cette péricope correspond à notre titre. Mais cela ne change rien au contenu du logion divin qui nous concerne ici.
« Car Je suis doux et humble de cœur ».
Qu’est-ce que être doux, qu’est-ce que la douceur ? La douceur est le contraire de la violence et du « passage en force » : elle respecte les autres, ne les contraint pas, ne s’impose pas, se propose, ouvre la porte à la compréhension, au dialogue, à l’amour… Tous les hommes, depuis la chute d’Adam et Ève, voient en Dieu Quelqu’un de puissant, fort, redoutable, terrible. On retrouve cela dans presque toutes les religions païennes, ante-chrétiennes, et aussi dans l’Ancien Testament (mais pas uniquement : par exemple Dieu va Se révéler au prophète Élie dans la « brise légère » et non dans le fracas de la tempête et du tonnerre – I Rois 19, 9-13). Voilà la révélation extraordinaire : ce Dieu tout-puissant, qui a tout créé et à qui tout appartient et tout est soumis, ce Dieu-là, le vrai et unique Dieu, est doux. Le Christ parle d’abord pour Lui-même : Il le prouvera lors de Sa condamnation à mort et de Sa terrible Passion (d’un mot, Il aurait pu anéantir tous Ses ennemis). Mais ce que le Christ nous révèle de Sa personne (divine) est aussi une révélation des deux autres personnes de la Trinité, chacune selon Son caractère hypostatique. Ainsi le Père est doux en tant que Source de la douceur. Et l’Esprit est doux, en tant qu’esprit de douceur. Le Fils, Lui, est la Douceur, qu’Il nous révèle et nous manifeste.
Qu’est-ce que être humble, qu’est-ce que l’humilité8 ? L’humilité est le contraire de l’orgueil, de la prétention, de la suffisance, de l’autosatisfaction…. Elle signifie qu’on n’est pas centré sur soi-même et donc qu’on peut laisser la place à un autre. Contrairement à la douceur, dont nous venons de parler et qui peut être naturelle chez certaines personnes, elle ne nous est absolument pas naturelle : c’est un comportement spirituel que nous avons perdu dans la chute de nos parents primordiaux, car leur péché était un péché d’orgueil. On ne naît pas humble, on le devient, et c’est une des choses les plus difficiles à acquérir. L’humilité suppose une mort à soi-même : elle est une des antinomies spirituelles les plus difficiles à vivre. Le Christ n’a pas cessé de parler de l’humilité dans Ses paraboles9 et Il n’a pas cessé de nous la montrer dans Sa personne, dans Son comportement, au point que c’est parfois difficilement croyable et supportable (il faut se rappeler les incompréhensions de Ses disciples à ce sujet).
Et Il ne se contente pas de dire qu’Il est humble, Il ajoute : « de cœur », ce qui a une grande signification. La traduction française, et en beaucoup d’autres langues, pourrait laisser supposer que « de cœur » se rapporte aux deux, à la douceur et à l’humilité, mais la syntaxe grecque indique clairement qu’elle ne concerne que l’humilité10. Cela signifie : Mon humilité n’est pas qu’apparente, extérieure (car on peut avoir l’air humble, tout en ayant un cœur orgueilleux, ce qui est courant chez les hommes, surtout les puissants, et même chez les gens d’Église). Il nous dit : Mon cœur humain – le centre de Ma nature humaine, le Temple de Dieu dans Ma nature humaine – est humble, c’est une réalité intérieure, intangible, éternelle.
Et comme nous l’avons dit précédemment, cette révélation est aussi une révélation concernant Son Père et l’Esprit, chacun selon Son caractère hypostatique. Ainsi le Père est la source de l’humilité, l’Esprit est l’esprit d’humilité. Le Fils, Lui, est l’Humilité, qu’Il nous révèle et nous manifeste.
Cette révélation, qui s’adresse à toute l’humanité, est exceptionnelle. Le discours inaugural concernait la façon de changer notre condition d’hommes déchus pour parvenir à la ressemblance à Dieu, la sainteté, et à entrer dans le Royaume de Dieu. Après, le Seigneur nous fera des révélations sur Lui-même [et donc sur Son Père et l’Esprit] par petites touches, en fonction des circonstances. Cette révélation proprement « théologique » culminera avec Son « Dernier discours » qui est le point ultime de la Révélation et de la compréhension de Dieu par l’intelligence humaine, c’est-à-dire de la théologie « cataphatique11 ». Au-delà, il n’y a plus que l’expérience de Dieu, chemin apophatique11 qui conduit à l’extase, lorsqu’on est rempli de la Lumière incréée et qu’on parvient à la déification, qui est le but de la vie humaine.
Le Seigneur termine ensuite Son discours : « et vous trouverez le repos pour vos âmes ». Le Christ le redit, en citant le prophète Jérémie (16, 16 b). Ce « repos » c’est la paix, l’unité, l’impassibilité, la joie, c’est-à-dire le contraire de toutes les tribulations de ce monde déchu. Et il est intérieur (« de vos âmes ») : il n’est ni physique, ni psychologique, ni social, mais spirituel, en Dieu. Ce repos est inaccessible à Satan et aux démons : il est éternel.
La phrase finale est très belle et revient sur le joug : « Car Mon joug est facile et Mon fardeau léger ». C’est la partie la plus difficile et la moins compréhensible du discours. L’adjectif grec chrêstos, traduit en latin par suave signifie : doux [pas dans le sens indiqué ci-dessus], agréable, bienfaisant, bon. Or un joug, poutre de bois sur la nuque (comme la croix12 portée par le Christ) n’est pas doux, ni agréable. Quant à « léger » un fardeau n’est jamais léger : il est lourd. Lorsqu’on regarde ce qu’est notre chemin chrétien sur terre, on voit qu’il n’est qu’une succession de douleurs et de blessures : c’est un cauchemar et non une joie. Quant aux épreuves, elles sont telles que parfois on sombre dans le désespoir.
Qu’a donc voulu signifier le Seigneur ? Saint Jean Chrysostome nous éclaire, comme il le fait souvent pour les passages difficiles de l’Évangile : le Seigneur vient de parler de « fardeau » juste avant et il sait que ce terme est difficile à entendre pour les hommes, parce qu’il signifie douleur et peine. Saint Jean commente : Ne craignez pas lorsque Je vous parle de fardeau, car il est léger. Et il ajoute pour ses auditeurs : « quand vous accomplissez ce que Jésus-Christ vous commande, Son fardeau sera léger [parce qu’Il va le porter avec vous]. C’est dans ce sens qu’Il lui donne ici ce nom. Vous accomplissez ce que Jésus-Christ vous commande si vous êtes doux, modeste et humble ».
Conformons-nous donc à la douceur et à l’humilité de notre Maître et Seigneur, et acceptons Son joug, à Lui le « Fort, le Puissant, le Seigneur puissant dans les batailles, le Roi de Gloire »13 car grâce à ce joug, Il parvient à nous tirer de l’abîme et à nous sauver.
À Lui soit la Gloire pour les siècles des siècles !
P. Noël TANAZACQ

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