Ajouté le: 2 Octobre 2019 L'heure: 15:14

« À qui irions-nous ? »

Une parole d’espérance de saint Pierre dans le désespoir spirituel (Jn 6, 66-71)

Cette péricope peut sembler banale et même insignifiante, mais elle a en fait une grande importance spirituelle pour tous les hommes et pour tous les temps. On ne peut pas la comprendre si on ne la resitue pas dans son contexte évangélique. Tout cet ensemble cohérent, qui occupe le chapitre 6 de l’Évangile selon Saint Jean, n’est rapporté que par lui (mis à part le début, des versets 1 à 21). Or, la chronologie johannique est difficile à saisir parce que l’Apôtre bien-aimé a écrit son Évangile assez longtemps après les trois autres, sans redire, en général, ce qu’ils avaient déjà dit et en les « complétant », en rapportant notamment les grands discours théologiques du Christ. Toutefois, comme saint Jean rapporte, juste avant, la première multiplication des pains et la marche de Jésus sur les eaux, et, juste après, la fête des Tentes, nous pouvons estimer que ces évènements se situent à la fin de la deuxième année de mission du Seigneur, avant Sa montée vers Jérusalem. À notre connaissance, seul saint Jean Chrysostome a longuement commenté ces textes1, et remarquablement.

Il est important de noter que ce qui précède immédiatement est le grand et long discours de Jésus sur le Pain de vie (Jn 6, 22-65), qui est capital, et d’une difficulté qui dépasse l’intelligence humaine. En fait, il est la suite logique de la première Multiplication des pains (Jn 6, 5-13), parce que la foule, ne voyant plus Jésus (parti prier sur une montagne, puis étant revenu vers Ses Apôtres en marchant sur les eaux), partit à Sa recherche et Le retrouva à Capharnaüm, là où Il avait son « quartier général », la maison où Il réunissait Ses disciples. Le Seigneur, qui connaît les secrets des cœurs, les motivations des hommes et la vraie raison des mouvements de foule, leur fait remarquer qu’ils Le cherchent parce qu’Il leur a donné du pain gratuitement et les a nourris matériellement, ce qui est une tristesse pour Lui, parce qu’Il voudrait être écouté et suivi pour le contenu de Ses paroles (qui sont la révélation des pensées du Père céleste) et non pour Ses miracles.

C’est alors qu’Il leur parle de « la nourriture qui ne périt pas », « celle qui subsiste pour la vie éternelle », et que « le Fils de l’Homme leur donnera » (Jn 6, 27). Et, répondant à une question, Il leur dit que « l’œuvre de Dieu » à accomplir est « de croire en Celui que le Père a envoyé » [Jésus] : ils Lui demandent aussitôt un miracle prouvant Ses dires, en rappelant, comme ils le feront plusieurs fois, que « leurs pères ont mangé la manne dans le désert » – le « pain du Ciel » annoncé dans les Écritures – puis en ajoutant : et Toi « que fais-Tu ? », sous-entendant : donne-nous une preuve. C’est alors que le Christ fait la révélation « foudroyante » qu’Il est Lui-même le « vrai pain du Ciel » : « Je suis le pain de vie » (Jn 6, 35)

« Les Juifs murmuraient à Son sujet parce qu’Il avait dit : Je suis le pain qui est descendu du Ciel ». Ils sont estomaqués, stupéfaits, dans une incompréhension totale, car cette révélation divine dépasse l’intelligence et l’imagination humaines. Il fait alors une longue révélation sur le Père céleste et Lui-même, et insiste sur le Pain de vie, en prononçant ces paroles incroyables : « Si quelqu’un mange de ce Pain, il vivra éternellement ; et le Pain que Je donnerai, c’est Ma chair que Je donnerai pour la vie du monde » (Jn 6, 51). Les « Juifs » sont hors d’eux-mêmes et se disent : « comment peut-Il nous donner Sa chair à manger ? » Le Christ confirme avec insistance : « Amen, amen, Je vous le dis2 : si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme et si vous ne buvez Son sang, vous n’avez point la vie en vous-même », puis : « Celui qui mange Ma chair et qui boit Mon Sang demeure en Moi et Moi en lui », et ensuite : « Celui qui mange ce Pain, descendu du Ciel, vivra éternellement ». Saint Jean ajoute : « Jésus dit ces choses dans la synagogue, enseignant à Capharnaüm ». Cela signifie que ce grand discours théologique et initiatique a été fait avec une certaine solennité, dans un lieu sacré – la synagogue – qui deviendra l’Église.

Il faut remarquer que cette révélation était liée au « pain », ce qui était une piste de compréhension. Jésus n’avait pas dit sous quelle forme ce repas sacré, dont Lui-même serait la nourriture et la boisson, se passerait. Mais aucun ne le Lui a demandé. Dieu nous révèle souvent des vérités divines incompréhensibles, mais Il ne nous a pas interdit de Lui demander des explications, des éclaircissements, ni comment les prophéties s’accompliront3. Rappelons que Marie, après avoir écouté la révélation de Sa maternité divine par l’archange Gabriel, n’a pas douté – bien que cela fût incompréhensible par l’intelligence humaine –, mais qu’elle a demandé « comment cela se fera-t-il … [parce que je ne connais point d’homme] ? », ce qui était légitime. Dans le même ordre d’idées, nous pouvons aussi rappeler que les innombrables contradicteurs du Christ, obnubilés par le fait qu’Il venait de Nazareth, ne Lui ont jamais demandé : où es-Tu né ?, ce qui eût été la moindre des choses. Jésus aurait alors répondu : à Bethlehem de Juda, ce qui aurait clos le débat (à Son avantage). Il ne l’a pas révélé de Lui-même, parce qu’Il voulait être cru sur parole. Mais, en ce qui concerne le pain céleste, Il n’était pas interdit aux Juifs de demander à Jésus : comment ? 

Il est évident que cette révélation est totalement incompréhensible, si l’on s’en tient à sa forme, à l’aspect physique et matériel4. Mais, nous qui sommes chrétiens depuis 2000 ans, savons que, Jésus Christ étant une seule personne, divine [l’Un de la Sainte Trinité], en deux natures – divine et humaine –, en communiant à Sa nature humaine (ce qui nous est facile puisque nous partageons avec Lui cette nature), nous communions à Sa nature divine et pouvons donc être déifiés. Seulement, la transformation du pain physique en Pain du Ciel, divin – Corps du Christ – et du vin physique en Vin du Ciel, divin – Sang du Christ –, est un mystère éternel, un secret divin. Nous devons croire Dieu sur parole, ce que n’ont pas fait nos parents primordiaux, Adam et Ève : c’est cela aimer Dieu.

Lorsque le Seigneur fait cette révélation incroyable – initiatique –, il n’y a pas autour de Lui que « les Juifs », le peuple, il y a aussi Ses Apôtres et d’autres disciples, probablement de ceux qui font partie (ou faisaient partie) des 72 disciples. Or, ils sont aussi choqués. Plusieurs d’entre eux disent : « cette parole est dure : qui peut l’écouter ? (c’est-à-dire la recevoir). Le Christ voyant qu’ils sont scandalisés dit alors une autre parole capitale : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien  : les paroles que Je vous ai dites sont esprit et vie » (Jn 6, 63), qui en fait constituait la clé de ce qu’Il avait révélé, comme le montre bien saint Jean Chrysostome (cf. note 4). Alors, « plusieurs de Ses disciples se retirèrent et ne Le suivirent plus ». C’est un moment très difficile, douloureux, pour les gens présents, et surtout pour Jésus. Connaissant le trouble intérieur de Ses Apôtres, Il dit aux Douze : « et vous ?  Ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? ». Car Il veut éprouver leur foi en Lui, et, à travers Lui, en Son Père céleste. Il était capital pour l’avenir, pour la fondation de l’Église, que les douze Apôtres crussent Dieu sur parole, sans comprendre5.

Pierre alors prend la parole et répond, au nom des Douze : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle. Et nous, nous croyons et nous savons que Tu es le Saint de Dieu ». Nous n’avons rien compris à ce que Tu as dit, cela dépasse totalement notre intelligence, nos pensées, notre imagination. Mais Tu es le seul Christ, le seul, vrai et unique Messie, le Fils du Père céleste, le Sauveur du monde. Nous Te croyons sur parole, Tes paroles sont la Vérité révélée, elles expriment les pensées de Dieu Ton Père. Il n’y a personne d’autre que Toi. Si nous Te perdions, nous serions perdus pour toujours, errants dans « l’ombre et les ténèbres de la mort ».

Saint Jean Chrysostome souligne finement que saint Pierre n’a pas seulement dit : nous ne saurions pas vers qui aller, ce qui est une vérité « négative », mais qu’il ajoute aussitôt : « Tu as les paroles de la vie éternelle » ce qui est une vérité positive, et qui signifie : nous ne savons pas, mais nous croyons en Toi et en Ton Père, qui T’a envoyé.

Pierre a parlé au nom des Douze, au nom de toute l’Église à venir, et même, in fine, au nom de toute l’humanité. Cette parole est capitale et salutaire, parce que tous les Chrétiens font un jour l’expérience spirituelle, difficile et tragique, de l’incompréhensibilité  divine, face à laquelle nous sommes anéantis6. Et dans cette nuit tragique de l’inconnaissance de Dieu, chacun de nous peut s’agripper à cette bouée de sauvetage qu’a lancée Pierre : « À qui irions-nous ? » Merci saint Pierre ! C’est vraiment l’Esprit-Saint qui t’a inspiré dans ce moment crucial. En cela tu as été grand et tu t’es montré chef, guide, président du collège apostolique7. Ce rôle sera confirmé peu de temps après, lorsque le Christ posera cette question à Ses disciples  : « Mais vous, qui dites-vous que Je suis ? » et que Pierre répondra, au nom des Douze : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16 ; Mc 8, 29 ; Lc 9, 20). Il a parlé selon l’Esprit-Saint. C’est sur cette pierre théologique que le Christ construira Son Église, dont Il est le chef, la tête, éternellement.

Cette parole de Pierre confirme « la grande affection et le véritable attachement » des Douze au Christ, comme le souligne Chrysostome. Mais on peut se demander : était-ce vrai pour tous ? Et Juda qui était là ? Chrysostome répond : le Christ « ne loue point Pierre [parce que c’est l’Esprit-Saint qui l’a inspiré]. Mais Il ajoute aussitôt : c’est Moi qui vous ai choisi [conformément à l’ordre reçu de Mon Père céleste] et Je sais qui vous êtes ; l’un de vous est un démon ». (Jn 6, 70). Saint Jean l’Évangéliste ajoute : « Il parlait de Judas Iscariot ». Le Christ est parfaitement conscient de la réalité spirituelle des hommes, en tant que Dieu et en tant qu’Homme, mais Il voulait sauver Judas. La bonté de Dieu n’excuse pas nos péchés. Qu’Il soit béni à jamais pour Sa Sagesse et Sa miséricorde !

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :


1Commentaire sur l’Évangile selon Saint Jean, Homélie 47, Éd. Artège, p. 250-257.
2. Parole divine, logion divin. Le double « Amen » atteste qu’Il est Fils de Dieu et Fils de l’Homme.
3. Se reporter à la note 4.
4. Saint Jean Chrysostome donne une belle explication : la solution à la « difficulté » sur laquelle butent les Juifs et les disciples réside dans « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (v. 64) », parole prononcée par le Christ vers la fin. Chrysostome commente : « ce que Je dis de Moi, il faut l’entendre spirituellement ; celui qui l’écoute avec un esprit charnel et terrestre n’y comprend rien et n’en retire aucun fruit…. Il fallait prendre ce que disait Jésus-Christ dans un sens mystique et spirituel… ». Et saint Jean ajoute : « il fallait interroger et ne point cesser de poser des questions », ce qui confirme notre propos. Cela est juste. Toutefois, il faut reconnaître que, si la pédagogie du Christ est admirable, elle est néanmoins difficile : Dieu met toujours la barre très haut… Mentionnons aussi qu’il y a tout un paragraphe remarquable chez saint Jean sur la distinction entre le charnel et le spirituel, sans mépris pour la chair-matière (p. 254 en haut).
5. Comme Marie, la Mère de Dieu, et comme saint Michel, le chef des armées célestes. On peut même ajouter que le Christ, en tant qu’homme, lors de Sa terrible angoisse à Gethsémani, a obéi à Son Père céleste sans comprendre (saint Éphrem : comme Dieu, Il savait, et comme homme, Il ne savait pas).
6. L’expérience tragique et salutaire de saint Silouane l’Athonite (20e s.), qui connut l’Enfer éternel pendant des années sans comprendre ce qui lui arrivait en est un bel exemple. On peut aussi citer saint Martin (4e s.), qui eut un moment de désespoir après la trahison de ses frères évêques auprès de l’empereur usurpateur Maxime, et à qui l’ange de Dieu apparut et lui dit : Martin, relève-toi, car ce n’est pas seulement ta gloire que tu mets en péril, mais aussi ton salut. Dans l’Occident catholique-romain du 2e millénaire, on peut aussi citer sainte Thérèse d’Avila et sainte Catherine de Sienne, qui, dit-on, avait perdu la foi. Il y a des centaines de saints qui ont connu cette angoisse. Bien que pécheur, je connais ces choses par expérience personnelle.
7. Saint Pierre le sera après l’Ascension du Christ. Mais cette présidence ne sera pas d’ordre juridique ou administratif, mais d’ordre spirituel (Ac 15, 6-29, et en particulier aux versets 22 et 28, qui sont un monument d’ecclésiologie). On retrouvera cet esprit dans le 34e Canon apostolique (4e siècle), qui est le fondement de l’ecclésiologie orthodoxe.

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