Le Christ conduit les Brebis raisonnables dans la Bergerie céleste (Jn 10, 1-20)
Ce discours théologique célèbre et fondateur n’est rapporté par Saint Jean et son contexte n’est pas facile à comprendre, parce que Saint Jean a complété les trois autres Évangiles, mais sans indiquer – en général – le lien avec les évènements rapportés par les autres : sa chronologie est donc difficile, et on en perd parfois le fil directeur. Heureusement, il mentionne deux évènements précis : ce discours est fait après la guérison de l’Aveugle-né et avant la fête de Hanouka1. Nous sommes dans la 3e année de mission de Jésus et juste avant Sa dernière fête de Hanouka sur terre, donc vers octobre-novembre.
L’articulation entre la fin du récit de l’Aveugle-né et ce discours est difficile à comprendre et nous devons avoir recours à des sources non-évangéliques : la tradition rapporte que le Seigneur, accompagné de Ses disciples, est allé évangéliser au Nord de Jérusalem, puis qu’Il est rentré dans la ville et s’est rendu au Temple pour prier, selon Son habitude : c’est en sortant du Temple qu’Il auraitrencontré l’aveugle guéri, en ville. Conformément à ce que dit Saint Jean, Il s’est révélé à lui comme Messie2 : ce jeune homme L’a cru et L’a adoré (Jn 9, 35-38). Puis, Jésus a commencé à faire, pour lui et pour Ses disciples, un grand discours théologique sur le dénouement prochain de Ses trois années d’évangélisation et sur le « jugement » [terme employé par le Christ au verset 39], à savoir la distinction et la séparation entre ceux qui voient et ceux qui sont aveugles, discours d’autant plus adapté qu’il est fait devant un homme aveugle de naissance (donc physiologiquement) à qui le Christ a rendu la vue extérieure, mais qui a aussi ouvert ses yeux intérieurs, ceux du cœur.
Des Pharisiens surgissent alors à l’improviste, au coin d’une rue, reconnaissent Jésus et se mêlent à la conversation (ce qui explique le caractère abrupt de leur présence chez Saint Jean). Il faut garder en mémoire qu’ils sont ulcérés d’avoir été ridiculisés par l’ancien Aveugle-né (cf. le dialogue savoureux entre ce dernier et eux, en Jn 9, 18-34). Le Seigneur, malgré la haine dont les membres du Sanhédrin Le poursuivent, ne perd jamais une occasion d’enseigner, car Il est venu pour cela, Lui le Verbe du Père céleste. Ils comprennent tout de suite qu’ils sont visés (« Nous aussi sommes-nous aveugles ? » Jn 9, 40). Le Christ répond, en substance : oui, vous êtes des aveugles volontaires et c’est là votre péché.
C’est alors que Jésus va raconter la parabole du Bon Pasteur, devant l’Aveugle-né guéri et Ses disciples, mais en présence des Pharisiens, ce qui témoigne de Sa souveraine liberté et de Son invincible courage : il s’agit en fait d’un discours théologique en forme de parabole3, parce qu’il n’y a pas de « morale de l’histoire », comme dans une parabole, et qu’ il est long (Jn 10, 1-20), alors que les paraboles, sont des histoires courtes. Ce discours est connu dans le monde entier et dans toutes les cultures : il est une référence universelle (comme le « Bon Samaritain »). À notre connaissance, il n’est lu le dimanche qu’en Occident, le 2e dimanche après Pâques4. Il a été commenté, entre autres, par Saint Jean Chrysostome (Homélies 59 et 60 sur Saint Jean) et Saint Grégoire le Grand, de Rome (Homélie 14).
L’essentiel de ce discours, et ce en quoi il a un caractère parabolique, tient au fait que le Seigneur va parler de Lui comme d’un berger (un pasteur), qui conduit, nourrit et protège des brebis (ceux qui croient en Lui et sont sauvés par Lui), qu’Il fait entrer dans une bergerie, un bercail, qui est le Royaume de Son Père céleste.
Il nous semble utile, au préalable, de préciser les termes au plan linguistique. « Pasteur » et « Berger » ont le même sens et viennent tous deux du latin. Pasteur vient du latin pastor et désigne celui fait paître les brebis (d’où le terme pâtre, en français) ou les garde. Berger vient du latin berbex (puis verbex ou vervex) qui signifie mouton. Ils sont donc équivalents, mais « pasteur » a, depuis le 11e siècle, un sens religieux, spirituel, qui est « ministre du culte », évêque ou prêtre. C’est aussi le terme le plus universel. Nous avons donc conservé « pasteur » dans le titre, puis utilisé « berger » dans le texte, parce qu’il est plus expressif, plus compréhensible à une époque technologique et d’affadissement religieux.
Avant de commenter précisément cette parabole, arrêtons-nous sur ces symboles riches de sens et sur l’extraordinaire pédagogie du Christ. La Palestine d’il y a 2000 ans était (et est toujours) un pays méditerranéen – donc chaud – avec peu de terre arable, et dont une des grandes richesses était l’élevage du petit bétail5, essentiellement du mouton. Le mouton est un animal bien domestiqué, à mesure humaine, produisant du lait, de la laine, de la viande et du cuir. La grande richesse d’un troupeau de moutons, ce sont les femelles, les brebis – celles qui portent l’agneau –, les mâles (les béliers) n’étant là que pour la reproduction. Ces moutons, naturellement dociles, vivent en troupeaux et doivent être conduits par un berger expérimenté, sans quoi elles se perdraient6 et seraient la proie des prédateurs. La brebis est le symbole des Chrétiens, d’abord de Marie, qui porte l’Agneau de Dieu en son sein, mais aussi de tout Chrétien, qui doit faire de même mystiquement, porter dans son coeur le Christ en Lui ressemblant.
Le bergermarche toujours en tête, et conduit le troupeau là où il y a de la nourriture (herbe et feuillage des arbustes) et de l’eau, ce qui implique qu’il connaisse bien le pays. Il conduit le troupeau par sa présence physique – visuelle – et à la voix, ce qui implique qu’il connaisse bien ses bêtes. Il doit être capable de les soigner lorsqu’elles se blessent. Aussi, et surtout, il les protège contre les prédateurs carnassiers, dont les plus redoutables sont les loups, qui, depuis toujours, tuent et mangent les brebis7. Le berger marche toujours avec un bâton, sur lequel il s’appuie, qui est le symbole de son pouvoir de commandement, et dont il se sert contre les loups. Le berger ne dort jamais que d’un œil, la nuit, parce que c’est le moment propice pour les loups d’attaquer : il veille la nuit (cf. les bergers de Bethléem : Lc 2, 8). Et lorsque les loups attaquent, il doit avoir le courage de leur faire face et de les combattre, par la voix et son bâton. Il risque sa vie à chaque attaque. Le berger n’est pas tout à fait seul : il a un chien, qui l’aide à rassembler le troupeau et qui combat les loups avec efficacité.
On se rend compte, en développant la signification de ces symboles que tout correspond exactement et parfaitement au Christ. Nous allons voir – à travers Ses propres paroles – qu’Il est le parfait berger des Chrétiens – le Bon Pasteur – qui ont pour vocation d’être des brebis spirituelles – portant l’Agneau divin8. Les chiens [qui n’apparaissent pas ici] sont les anges, serviteurs du Pasteur divin. C’est le génie9 du Christ d’avoir choisi des symboles qui parlaient aux gens, dans une civilisation agro-pastorale antique [antérieure au modernisme technique] mais qui, compte tenu de leur richesse spirituelle, parlent à tous les hommes, de toutes les époques et de toutes les cultures, jusqu’à la fin des temps.
La Bergerie[refuge et repos des brebis, mais où elles ne résident pas toujours] symbolise simultanément le Paradis retrouvé et le Royaume céleste, la Maison paternelle : l’Église terrestre en est les prémices. Elle n’a qu’une porte, la Porte du Ciel. Ceux qui essayent de forcer le passage et d’entrer par ailleurs sont « des voleurs et des brigands ». Saint Jean Chrysostome10 voit en eux les faux prophètes, les faux pasteurs, les faux-christs, qui sont venus avant le Christ, et qui viendront après. On peut y voir aussi les hérésies ainsi que toutes les idéologies messianistes – politiques ou religieuses – qui prétendent sauver le monde sans le vrai Messie, le Christ, et qui sont toutes meurtrières et même génocidaires. Là, le Seigneur vise directement les Pharisiens, et tout le Sanhédrin, qui Le rejettent violemment et veulent le tuer11.
Puis le Seigneur ajoute : « Mais Celui qui entre par la porte est le berger des brebis ». Le Berger divin, le Christ, est le seul qui puisse entrer par cette porte. Ceci est clair et net pour toujours. La parole mystérieuse : « le portier Lui ouvre » signifie que les deux Chérubins de gloire avec l’épée de feu, placés devant la porte lors de l’exclusion d’Adam et Ève, reconnaissants leur Maître et Seigneur, à travers Sa nature humaine, Lui ouvrent la porte avec révérence et admiration12.
Il y a ensuite un merveilleux développement sur la relation du Berger-Christ avec Ses brebis-fidèles chrétiens, qui sont en fait des critères de reconnaissance spirituelle du véritable et unique Messie (« les brebis entendent Sa voix… Il les appelle par leur nom… Il marche devant elle… elles ne suivront pas un étranger »), au sein duquel une parole peut sembler étrange : si le portier ouvre, c’est que les brebis vont entrer avec leur berger, mais aussitôt après, Il fait sortir les brebis. Ce qu’Il va redire peu après : « Celui qui entre par Moi ….entrera et sortira…. ». Saint Grégoire le Grand13 en fait une belle exégèse : « il entrera en venant à la foi, il sortira en passant de la foi à la vision face à face, de la croyance à la contemplation ». Il s’agit en fait d’un progrès dans la sainteté, en l’occurrence de la déification.
Saint Jean a la « gentillesse » de dire que les Pharisiens n’ont rien compris (Jn 10, 6), mais rien n’est moins sûr : il est probable qu’ils sentent bien de quoi il s’agit, mais que leur cœur est fermé à cette vérité.
Le Seigneur n’en a aucun souci, parce qu’ils ne veulent pas croire et qu’ils ont décidé a priori de Le rejeter et de Le combattre. Il continue la parabole et va encore plus loin, car, pour Lui, le temps du jugement est venu. En fait, Il parle pour former Ses disciples à leur future mission de pasteurs.
« Je suis la Porte des brebis ». Ainsi, Il n’est pas seulement le Berger, Il est aussi la Porte. Cela signifie : Mon enseignement, Ma parole, Mon comportement [Mon exemple] vous permettront, seuls, d’entrer dans le Royaume de Mon Père. « Si quelqu’un entre par Moi, il sera sauvé » : le Christ est « le seul Sauveur du monde », parce qu’Il a accompli ce que Son Père céleste Lui a demandé (et qu’Il a fait dans l’Esprit-Saint). « Moi, Je suis venu afin que les brebis aient la vie » : nous étions morts en Adam, par le péché ; le Christ nous a rendu la vie, et la vraie vie, la vie éternelle.
« Je suis le Bon Berger » : pourquoi prend-il soin de préciser quelque chose qui paraît aller de soi ?
Parce qu’Il y a beaucoup de mauvais bergers, dont Il va donner les caractéristiques. N’oublions pas qu’Il se trouve face à des gens qui nient qu’il soit le Messie et qui Le calomnient. Il veut donner à Ses disciples, et à tous les Chrétiens, des critères de discernement spirituel : comment reconnaître le vrai et unique Messie et ceux qui seront chargés de conduire le troupeau après Son Ascension ? Les mauvais bergers sont des « mercenaires » : ils font cela parce qu’ils sont payés, par intérêt personnel, pour s’enrichir, pour les plaisirs, pour les honneurs. Mais ils n’ont aucun souci des brebis, ne les connaissent pas et les abandonnent dès que les loups14 attaquent. Ces loups symbolisent les démons, les hérésies, et aussi les passions et les tentations. Ce discours s’adresse en premier lieu aux membres du Sanhédrin, les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, l’instance suprême d’Israël, ces chefs qui égarent le peuple, condamneront à mort le Christ et Le livreront aux païens pour Le tuer. Mais il s’adresse aussi à tous les mauvais bergers de l’Église, depuis 2 000 ans (et on peut même estimer qu’il s’adresse aussi à tous les mauvais chefs des nations). Les « voleurs et les brigands » dont il était question plus haut étaient de faux-christs, des usurpateurs : ceux-ci sont des fonctionnaires religieux, qui viennent seulement toucher un salaire, sans avoir aucun intérêt pour les brebis. Peu leur importe qu’elles soient tuées et dévorées par les loups, du moment qu’ils sauvent leur peau. C’est tellement important qu’Il va redire deux fois : « Je suis le Bon Berger » (aux versets 11 et 14).
Une des différences essentielles entre le Bon Berger et les mercenaires est que « Je connais Mes brebis et Mes brebis Me connaissent ». Cela a un sens très fort : connaître – naître avec – signifie aussi s’unir (pour un couple) entrer en communion. Et le Seigneur va très loin en faisant un parallèle audacieux : « …comme le Père Me connaît, et comme Je connais le Père ». Le Père et le Fils sont dans une communion parfaite, partageant la même nature divine, mais nous, les brebis, partageons aussi la nature humaine avec Jésus-Christ. Saint Grégoire le Grand ajoute : « Connaître le Berger, c’est connaître la vérité ». Et il ajoute, en citant Saint Jean : « Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas Ses commandements est un menteur » (1 Jn 2, 4). Au fond, « connaître » signifie être ressemblant.
Le Christ va encore plus loin dans la distinction d’avec les mercenaires : Lui, le Bon Berger, « donne Sa vie pour Ses brebis ». Son amour pour Ses brebis va si loin qu’Il est capable de donner Sa vie pour elles, ce qui est le comble de l’amour (Jn 15, 13). C’est la prophétie de ce qui va Lui arriver dans quelques mois, au printemps suivant. Le Christ fait toujours ce qu’Il dit.
Puis Il révèle à nouveau une chose mystérieuse : « J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie : celles-là, il faut aussi que Je les amène …. Les Pères de l’Église disent qu’il s’agit des Gentils, des païens, qui effectivement ne sont pas des enfants d’Israël, des enfants d’Abraham. Et le Christ ajoute : « elles entendront Ma voix ». C’est une prophétie qui va se réaliser : l’Église des Nations. Le Christ fait aussi une autre belle prophétie : « Il y aura un seul troupeau, un seul berger ». C’est l’annonce de l’Église céleste (car l’Église terrestre ne saura pas conserver son unité).
La fin du discours constitue une révélation théologique exceptionnelle15. « Le Père M’aime parce que Je donne Ma vie afin de la reprendre ». Le Fils n’est pas aimé du Père par le simple fait qu’Il soit fils et engendré par le Père, par favoritisme, comme cela existe dans les rapports humains, où la biologie et la psychologie dominent sur le spirituel. Le Fils est aimé du Père parce qu’Il est l’image parfaite du Père – qui a voulu que l’Homme soit et qui veut le sauver –, qu’Il est entièrement obéissant à Son Père et qu’Il veut l’accomplissement du plan divin paternel. Le Fils ne considère pas qu’Il ait un « droit » parce qu’Il est fils et héritier. Il manifeste Son amour pour le Père en accomplissant le plan divin de Son Père. Le sacrifice du Fils est l’image du sacrifice du Père : les Deux sont en accord total. Si le Fils donne Sa vie, le Père, Lui, donne Son Fils, ce qui est un sacrifice. Et nous pouvons ajouter que l’Esprit Saint œuvre à cette réalisation du plan divin dans la nature humaine du Fils : le fait d’accepter que le Fils puisse donner Sa vie et mourir, selon Sa nature humaine, est une souffrance – un sacrifice – pour le Saint-Esprit, qui est le « Donateur de la vie », le souffle de vie de l’Homme. Et c’est Lui qui ressuscitera la nature humaine du Fils, conformément à la volonté du Père. Les Trois sont Un. Le Fils accepte de donner Sa vie – humaine –, pour sauver l’Homme déchu, et Il a reçu de Son Père le pouvoir de la reprendre, c’est-à-dire de ressusciter. Et la phrase finale est tout à fait exceptionnelle : « tel est l’ordre [le commandement] que J’ai reçu de Mon Père ». C’est une révélation de la vie trinitaire.
Les Pharisiens n’écouteront pas, parce qu’ils ne voulaient pas écouter16. Mais il semble bien, d’après ce que dit Saint Jean (10, 19-21) que d’autres personnes se soient agglutinées au groupe dans cette rue : « les Juifs » qui ont écouté sont « divisés » : certains pensent que Jésus est possédé (!), d’autres qu’Il est fou, et d’autres – qui ont du bon sens17 – disent qu’un homme qui ouvre les yeux des aveugles ne peut pas venir d’en-bas, des démons17. Le Christ – pierre angulaire – est aussi une pierre d’achoppement, le critère de la Vérité. Soit cette pierre nous fait rebondir jusqu’au Ciel, comme à la Résurrection, soit elle nous écrase et nous fait chuter dans l’enfer. Mais les Apôtres, eux, écouteront bien la leçon. En parlant ainsi devant Ses disciples, le Seigneur leur trace un chemin. Après Son départ pour le Trône divin, à l’Ascension, ils vont devoir se conduire comme Lui, être de bons pasteurs, à l’image du Bon Pasteur. Il leur a clairement indiqué et montré comment ils devraient conduire le troupeau des Chrétiens et comment ils devraient se comporter. Et eux-mêmes transmettront cela – en rédigeant les Évangiles et de vive voix – à leurs successeurs, les évêques, et les évêques à leurs collaborateurs directs, à qui ils transmettront le sacerdoce, les prêtres. Les évêques, puis les prêtres, seront appelés ultérieurement des « pasteurs ». Les évêques recevront une crosse18 épiscopale, qui est en fait le bâton du berger. Et, dans la structuration même de l’espace sacré des Églises, on verra apparaître très tôt un sanctuaire (le saint des saints) symbolisant la bergerie céleste, qui n’a qu’une porte (les « Portes Royales » ou « Portes saintes »), par laquelle ne passent que les évêques et les prêtres, revêtus de leurs ornements sacrés, pour célébrer les divins mystères. Ils représentent, par fonction, le Bon Pasteur, le Christ, notre Grand-prêtre éternel.
Père Noël TANAZACQ, Paris

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