Jésus purifie nos démarches avant de nous nourrir de Dieu (Jn 13, 1‑17)
Le Christ a été acclamé comme Messie, quatre jours avant, par le peuple de Jérusalem et en particulier par les enfants. Mais cette liesse populaire n’a en rien entamé la volonté des chefs de la religion juive (le Sanhédrin) de Le tuer, décision qu’ils avaient prise depuis longtemps. Les quatre Évangélistes sont formels et il y a même chez saint Jean 9 fois la mention de « tuer Jésus ». La première mention explicite se situe après la guérison du Paralytique de Bethesda (Jn 5, 18)3 ; cela est confirmé après la fête des Tentes (Jn 7, 45-49)4, puis après la Résurrection de Lazare, et enfin après les Rameaux, où le Sanhédrin se rassemble chez Caïphe « 2 jours avant la Pâque », c’est-à-dire le mercredi [notre Mercredi Saint] (Mt 26, 4). Le Christ Lui-même a parfaitement conscience de cela et Il en parle ouvertement avec les Juifs (« Pourquoi voulez-vous Me tuer ? Jn 7, 19 ; 8, 37 et 40).
Les quelques jours qui suivent les Rameaux sont extrêmement douloureux pour le Seigneur : il y a un affrontement verbal très dur entre les grands-prêtres, les scribes, les Pharisiens et Lui. Il subit une véritable passion « morale », avant Sa passion spirituelle à Gethsémani, puis Sa Passion physique, à Jérusalem, qui Le conduira à la mort. Et Il raconte alors de nombreuses paraboles « dures » (qui comportent toutes un jugement), Il fait la Prophétie de la Fin des temps, de Son retour glorieux et du Jugement dernier. Tout est jugement, mais les hommes n’ont pas compris : ils n’ont pas voulu comprendre.
On s’approche de la fête de Pâques, qui avait lieu cette année-là le vendredi [notre Vendredi Saint]. Le Sanhédrin organise un complot et parvient à soudoyer l’un des Douze, Judas. Ils n’ont pas l’ombre d’un scrupule de conscience : leur seule préoccupation est que l’arrestation de Jésus n’ait pas lieu pendant la fête de Pâques, par crainte de troubles dans le peuple (ils craignent une émeute, parce que Jésus est très célèbre et, en fait, aimé du peuple).
Il va y avoir alors, au milieu de cette semaine tragique [notre Semaine Sainte] une sorte d’oasis de paix, de joie et d’espérance : la Sainte Cène, qui correspond bien à ce qu’elle annonce : la réouverture du Jardin d’Éden et l’avènement du Royaume de Dieu. Saint Jean ne rapporte pas l’Institution eucharistique elle-même, parce que les autres Apôtres l’avaient fait (saint Matthieu, saint Pierre [Évangile selon saint Marc] et saint Paul [Évangile selon saint Luc]5, mais il rapporte le Lavement des pieds, la trahison de Judas – de façon plus précise que les autres parce qu’il en est le principal témoin – et surtout le « Dernier discours du Seigneur », qui est la plus haute révélation théologique que Dieu ait faite à l’Homme. Nous allons nous attacher au Lavement des pieds.
Ce grand événement, qui a une importance capitale dans le destin de l’humanité, se passe dans le Cénacle6, qui est un beau bâtiment situé sur la colline de Sion, à l’extrême Sud-Ouest de Jérusalem et dont la tradition nous apprend qu’il appartenait à Lazare7, le grand ami du Christ. Le repas est le banquet pascal juif, le Séder, qui avait lieu en vigile de la Pâque elle-même, donc le jeudi soir, cette année-là [notre Jeudi Saint]. Le Christ est heureux de manger cette dernière Pâque avec Ses disciples : « J’ai vivement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir, car Je vous dis que Je ne la mangerai jamais plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu »8 (Lc 22, 15-16). Il dit cela parce qu’Il va instaurer, ce soir-là, la Pâque « nouvelle et éternelle »9.
Or, il va se passer quelque chose de peu ordinaire et de surprenant « pendant le repas » (Jn 13, 2) probablement vers le milieu du repas et avant l’Institution eucharistique10. Ils sont treize à table : le Maître et les Douze. Saint Jean prend bien soin d’indiquer que Judas, inspiré par le Diable [ce qui signifie le « diviseur », appelé ensuite de son vrai nom, Satan, en 8, 27] avait déjà décidé de trahir Jésus, mais ce forfait n’était pas encore accompli. Ce n’est que dans la péricope suivante, entièrement consacrée à la trahison de Judas (8, 18-30), qu’il le sera : nous y reviendrons. Ce repas rituel, sacré, qui était par nature joyeux, mais avec retenue, a une tonalité grave, parce que le Maître a annoncé plusieurs fois à Ses disciples qu’Il allait être « livré pour être crucifié » (Mt 26)11. Les Apôtres sont affligés et ne comprennent pas.
Le Maître Se lèvedu repas, ce qui est déjà surprenant, car dans les grands repas, officiels, le maître du repas (et donc de la maison) était servi : il ne faisait rien d’autre que manger, boire et parler. C’étaient les serviteurs qui étaient débout et ils étaient souvent des esclaves12. Il retire Ses vêtements, c’est-à-dire Se dépouille – Se met à nu – et Se ceint d’une grande serviette13. En fait il a une tenue d’esclave : en effet, c’étaient les esclaves qui étaient chargés de ce rituel d’accueil, à l’entrée des maisons de haut rang. Il verse de l’eau dans une bassine et va laver successivement les pieds de Ses douze disciples14. Ce rituel antique était compréhensible, car on se déplaçait essentiellement à pieds, en sandales (pieds nus dedans) et les chemins étaient sales. À la fin, l’esclave essuyait les pieds et les baisait en signe de respect et de soumission. C’est ce que va faire
Jésus. La chose était relativement aisée parce que les disciples étaient allongés sur des divans, à environ un mètre du sol, pieds tournés vers l’extérieur. Les Apôtres sont stupéfaits et Il est probable que plusieurs se soient offusqués d’être ainsi traités par le Maître, en raison de la conscience qu’ils ont de leur petitesse, par rapport à Sa grandeur. Mais saint Jean ne nous rapporte que le cas de Pierre, qui est significatif. Pierre refuse d’abord énergiquement, ce qui compréhensible (par humilité). Mais Jésus répond par une parole mystérieuse : « Ce que Je fais maintenant, tu ne le sais pas à présent ; tu comprendras plus tard ». Effectivement Pierre comprendra, après avoir renié publiquement son Maître par 3 fois dans la nuit qui va suivre, contrairement à ses propos fanfarons en chemin vers Gethsémani15 . Pierre ne veut rien savoir. C’est un homme brave, mais il est parfois impulsif et entêté16, manquant de finesse. Jésus insiste : « Si Je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec Moi ». Il a compris le danger, mais il devient excessif dans l’autre sens : lave-moi aussi les mains et la tête. Le Seigneur doit encore rectifier : « Celui qui s’est baigné n’a besoin de se laver que les pieds pour être entièrement pur ». Le Christ signifie ici clairement qu’il ne s’agit pas de propreté corporelle, mais spirituelle17. Toutefois, cela a aussi un sens matériel et physique : lorsqu’on a pris un bain, on est propre ; mais les pieds sont les membres les plus exposés à la saleté parce qu’ils servent à marcher et qu’ils doivent fouler la terre, la poussière, la boue, mais aussi les ordures et même les excréments. D’où la nécessité de les laver en entrant dans la maison, pour être « entièrement pur ». C’est vrai aussi au plan spirituel, parce nous vivons dans un monde déchu, contraints de marcher sur les ornières, les saletés et les ordures spirituelles.
Ce que le Christ a fait a un sens qui est évidemment symbolique. Les pieds symbolisent les démarches : une démarche est pure lorsqu’elle vient de Dieu-Père, et qu’elle se conforme à celle de Dieu-Fils, par Dieu-Esprit. Une démarche pure conduit à l’union à Dieu, la théosis. Après ce geste spectaculaire, impressionnant, qui est d’une remarquable pédagogie, le Christ en donne l’explication spirituelle aux Douze. Il remet ses beaux vêtements de fête et reprend Sa place de Maître, de président du banquet, de grand-prêtre éternel. Si moi, votre Seigneur et Maître – et Je le suis réellement18 –Je me suis ainsi dépouillé pour vous servir et J’ai purifié vos démarches, faites comme Moi, faites-le entre vous. Que chacun de vous se dépouille, s’humilie devant ses frères et qu’il les aide à purifier leurs démarches, en les reprenant avec amour, en les conseillant, et en leur offrant le pardon, comme Moi, J’ai fait avec vous19. C’est une leçon d’humilité et de vérification spirituelle réciproque. Le Seigneur, en cette circonstance, met en pratique ce qu’Il avait enseigné à Ses Apôtres : « le plus grand parmi vous sera votre serviteur20 (Mt 23, 11) et aussi : « Celui qui voudra être premier parmi vous sera l’esclave20 de tous » (Mc 10, 44). Lui-même est premier par nature, et se comporte librement comme l’esclave de tous.
Saint Jean avait commencé ce discours en disant que « Jésus avait mis le comble à Son amour pour eux ». Oui, Il a pris la place de l’esclave pour nous servir. Dieu Se dépouille pour nous servir, le Créateur s’incline devant Sa créature, le pur et immaculé s’incline devant le pécheur corrompu, Celui qui est tout s’incline devant celui qui n’est rien et le sert. L’un de Ses disciples va Le trahir, un autre va Le renier publiquement et les dix autres vont s’enfuir lâchement. Heureusement pour eux, le Maître avait lavé leurs pieds : ils pourront se redresser et recevoir le pardon de Dieu, le soir de Pâques (sauf Judas, qui a refusé, en se pendant). Le Christ renverse les valeurs et brise les canons : c’est le Maître qui sert Ses serviteurs. Cette leçon d’humilité et d’amour fraternel donnée par le Chef éternel de l’Église aux Apôtres vaut pour tous leurs successeurs, les évêques et les prêtres, mais ils ne s’en souviennent pas toujours…. Et les primats des Églises historiques (patriarches, papes, Métropolites, archevêques….) ne donnent pas toujours l’impression d’avoir lu cette péricope évangélique, ni d’en avoir intégré le contenu.
Un des aspects les plus étonnants de cette cérémonie initiatique est que le Christ ait lavé les pieds de Judas et les ait probablement baisés. C’est lui qui en avait le plus besoin, car il avait déjà traité avec les grands-prêtres. En fait le Seigneur lui a tendu la main pour l’amener au repentir, de deux façons : Il lui a d’abord lavé les pieds (et, d’après la tradition, en premier) pour le purifier, puis Il lui a fait comprendre à demi-mots qu’Il savait qu’il était le traître. Ensuite, ce dernier a eu l’honneur divin de communier au Corps et au Sang eucharistiques du Christ. Mais Judas n’a pas saisi la main de Dieu : il ne s’est pas repenti (par orgueil, bêtise, appât du gain… ?) ; il a préféré le désespoir au repentir. Mystère insondable de la liberté humaine ! C’est seulement après le « signe » que Jésus avait indiqué à Jean (« C’est celui à qui Je donnerai le morceau trempé », c’est-à-dire le morceau de pain trempé dans la sauce, et donc dans le sang de l’agneau pascal immolé), que ce dernier dit : « Satan entra dans Judas » (18, 27). C’était l’adhésion libre de Judas à la pensée et à l’intention de Satan : tuer l’homme Jésus. Le Christ a compris et lui dit : dépêche-toi de faire ce que tu as décidé. Aussitôt Judas quitte la pièce et le cénacle. « C’était la nuit », la nuit du péché.
Il y a parfois chez les hommes déchus, une forme d’entêtement dans le péché, une volonté orgueilleuse d’aller jusqu’au bout du mal, une folie suicidaire proche de la possession, et qui, au fond, ressemble à celle de Satan, le chérubin déchu Satanaël.
Il y aura une pérennité liturgique du Lavement des pieds, sous deux formes. La première, qui est spécifiquement liturgique, consistera à introduire ce rite dans les offices du Jeudi Saint, en Orient et en Occident, en général réservé aux évêques et aux abbés (higoumènes) de monastères. Dans les rites occidentaux, il est appelé le « Mandatum » (commandement [nouveau]) parce que aussitôt après le Lavement des pieds le Christ dira aux Onze (Judas est sorti) : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres, comme Je vous ai aimés » (Jn 13, 34) et se situe pendant la liturgie vespérale du Jeudi Saint, précisément au moment où l’Évangile composé parle du Lavement des pieds. En Orient, lorsqu’il est pratiqué, il est situé à la fin de cette même liturgie, après la « prière de l’ambon ». Dans les deux cas, l’évêque (ou l’higoumène) retire ses vêtements liturgiques (il est donc en aube ou en sticharion), lave les pieds de douze fidèles (ou moines), assis sur deux rangs devant les portes royales, et les baise, pendant que le chœur chante des antiennes ou idiomèles remarquables. Dans le rite byzantin, il y a un office complet.
La seconde relève plus du symbole et n’existe qu’en Occident. Il y a, à l’entrée de toutes les églises, un bénitier, qui est une vasque remplie d’eau bénite, avec laquelle les fidèles se signent en entrant dans l’église. Ce bénitier rappelle les baptistères antiques. Mais il y a une analogie avec le lavement des pieds : lorsqu’un fidèle entre, il est déjà pur, parce que baptisé ; mais, comme il vient du « monde », qui ne connaît pas Dieu et qui est corrompu, le geste de se signer avec de l’eau bénite équivaut au lavement des pieds des disciples, pour être « entièrement pur ».
P. Noël TANAZACQ, Paris
1. Cf. Apostolia n° 85 d’avril 2015
2. Saint Basile le dit à propos de la mort du Christ, dans son anaphore, au début de l’Institution.
3. Probablement à la Pentecôte de la 2e année de mission. Cf. Apostolia n°26 (5-2010)
4. En septembre de la 2e année.
5. Saint Matthieu et saint Pierre sont des témoins oculaires. Saint Paul est un témoin en esprit car il fut instruit de la Cène par le Saint-Esprit.
6. Le Cénacle (du latin « cenaculum » : salle à manger ou étage supérieur, la salle à manger se trouvant en général à l’étage) dont l’emplacement fut attesté au 4e s. par saint Cyrille de Jérusalem, a été très tôt vénéré par les Chrétiens, parce qu’il représentait les origines de l’Église, étant en fait première église chrétienne de l’histoire. Il fut inclus dans une grande basilique byzantine, détruite par les Perses en 614. Les croisés y reconstruisirent une église, transformée au 14e s. par les Franciscains, mais qui fut confisquée par les Turcs ottomans au 15e s. pour en faire une mosquée. Les restes de l’église actuelle datent du 14e s. Le repas pascal se passera dans la « chambre haute », à l’étage, somptueusement meublée, et préparée pour la circonstance.
7. Lazare et ses sœurs étaient des enfants du gouverneur syrien d’Antioche, qui avait épousé une Juive de sang royal. Ils étaient très riches et protégés par les Romains. La rencontre entre Jésus et Lazare s’était faite par l’intermédiaire d’un Apôtre, Simon le Zélote, qui était voisin de Lazare à Béthanie. Lazare possédait plusieurs palais à Jérusalem et il apportera à Jésus une grande aide pour la mission, qui apparaît souvent dans les Évangiles.
8. C’est effectivement la dernière Pâque terrestre du Christ : la prochaine sera céleste, dans le Royaume de Son Père.
9. Expression qui se trouve dans le récit de l’Institution des liturgies occidentales, gallo-romaine et romaine.
10. Probablement après la consommation de l’agneau pascal (qui avait été sacrifié au Temple) et avant la « 3e coupe » de vin. On buvait rituellement 4 coupes de vin, qu’on se passait, du Maître vers les disciples (du père vers les enfants). L’institution eucharistique du Précieux Sang se fera avec la 4e coupe, « à la fin du repas », comme le disent les évangélistes et la tradition liturgique.
11. « Jésus .. . dit à Ses disciples : vous savez que la Pâque a lieu dans deux jours et que le Fils de l’Homme sera livré pour être crucifié » (Mt 26, 1-2).
12. La plupart de ces esclaves étaient païens, mais il y avait aussi quelques esclaves juifs, protégés par une législation spécifique et rigoureuse. Les femmes ne participaient pas aux banquets : elles étaient en cuisine et donnaient des ordres aux serviteurs. Lors de la Sainte Cène, il n’y a aucune femme, pas même Marie. Le sacerdoce est et sera masculin, conformément au Christ Lui-même : c’est un choix divin.
13. Il a retiré Son manteau (signe royal) et Sa tunique (tissée d’une seule pièce par Sa mère, Marie, et conservée en France, à Argenteuil) et se trouve probablement en pagne ou en caleçon, avec une grande serviette autour de la taille.
14. Saint Jean Chrysostome fait remarquer qu’Il a tout fait Lui-même, sans se faire aider. Homélie n° 70 sur saint Jean, Éd. Artège, 2012, pp.374-378.
15. En chemin vers Gethsémani, Jésus leur dira : « Vous serez tous scandalisés à mon sujet cette nuit ». Et Pierre répondra : « Si tous sont scandalisés à ton sujet, moi jamais » (Mt 26, 31-34).
16. Saint Jean Chrysostome parle de « l’humeur vive et bouillonnante » de Pierre, qui a déjà oublié la terrible parole du Christ, après qu’il Lui eût dit : Tu ne peux pas mourir à Jérusalem : « Arrière Satan ! »(Mt 16, 23).
17. Ceci est corroboré par le fait que cela se passe au milieu du repas, alors qu’il s’agissait d’un rite d’accueil, à l’entrée dans la maison. Les Apôtres ont pu trouver cela saugrenu.
18. Le Christ n’est jamais démagogue : Sa bonté n’est pas une faiblesse, et Il confesse toujours la vérité, qui vient du Père céleste.
19. Il est possible que le Christ ait aussi accompli ce rite d’accueil en mémoire d’Abraham, qui avait accueilli ainsi les 3 séraphins apparus sous forme humaine, symbolisant prophétiquement les 3 personnes divines au chêne de Mambré, en leur faisant laver les pieds (Gn 18, 4) avant de leur offrir un banquet, annonçant le Seder pascal.
20. Chez saint Matthieu, le terme grec est « diakonos » (diacre), c’est-à-dire un serviteur libre, mais chez saint Marc, c’est « doulos », esclave.

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