Ajouté le: 2 Janvier 2019 L'heure: 15:14

La guérison de l’homme à la main desséchée

Le Christ condamne vigoureusement le formalisme et l’hypocrisie (Mt 12, 9-14 ; Mc 3, 1-6 ; Lc 6, 6-11)

Le Christ, Verbe du Père, a passé l’essentiel de ses trois années de mission à parcourir tout Israël et à parler, à révéler les pensées de Dieu, son Père céleste, car c’était la mission qu’Il Lui avait confiée. Simultanément, Il a accompli beaucoup de miracles pour témoigner du fait qu’Il était Fils de Dieu, et donc Dieu. Une grande partie de ces miracles seront des guérisons, pour manifester la bonté de Dieu et montrer le sens de sa mission, qui était de guérir l’Homme de sa maladie originelle – le péché –et de le sauver de la mort éternelle, mais ils serviront aussi à donner un enseignement spirituel. C’est le cas ici. Et nous voyons que le Christ en avait le dessein et qu’Il a pris soin, avec son Père et l’Esprit, d’accomplir ces guérisons d’une façon pédagogique. Ce miracle ressemble beaucoup à celui de la guérison de l’Hydropique1, et il sera utile de les comparer.

Il a été rapporté par les trois Synoptiques et commenté, entre autres, par saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise de Milan et saint Jean Chrysostome. Il ne semble pas être lu un dimanche dans les différents rites.

L’enseignement que veut donner le Christ concerne le sens véritable et spirituel du Sabbat, qui sera une pierre d’achoppement entre « les Juifs » et Lui.

Chez les trois Synoptiques la scène se passe au début de la mission du Seigneur. Chez saint Matthieu, qui est en général le plus précis et le plus exact dans la chronologie, elle se passe après les consignes de mission qu’Il donna aux Douze (chap. 10) et l’éloge qu’Il fit de Jean-Baptiste (chap. 12). Mais il y a une chose qui est identique chez les trois – et c’est assez rare dans l’Évangile –c’est que l’événement qui précède le miracle et qui donne lieu à l’enseignement du Christ est le même, et concerne le sabbat : le Seigneur traverse un champ avec Ses disciples le jour du sabbat et, comme ces derniers avaient faim, ils arrachent des épis [supposés être de blé], les froissent et en sucent la farine2. Cela peut nous paraître anodin, insignifiant, mais les Pharisiens, qui sont toujours à l’affût des moindres faits et gestes du Christ pour pouvoir l’attaquer, l’apprennent et Lui en font un vif reproche « parce que cela n’est pas permis durant un sabbat ». Il est probable qu’ils assimilaient ce geste à un travail profane3. Le Seigneur les reprend fermement en rappelant que le roi David – référence absolue pour les Juifs –ayant eu faim, alors qu’il était poursuivi par les hommes de main du roi Saül, était entré dans la tente d’assignation [qui précéda le Temple] et avait mangé les « pains de proposition » réservés aux prêtres4, et en leur faisant remarquer que les prêtres dans le Temple violaient les règles du sabbat (le Temple étant immense, ils marchaient plus qu’il n’était permis et beaucoup de leurs actions n’étaient pas strictement religieuses)5. Il termina (chez saint Matthieu) en rappelant ce que le Saint- Esprit avait dit par la bouche du prophète Osée (6, 6) : «C’est la miséricorde que Je veux et non le sacrifice » et en complétant par : « le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat6, en sorte que le Fils de l’Homme est seigneur même du sabbat [c’est-à-dire maître du sabbat] » (Mc 2, 27-28) et ajoute (chez saint Matthieu, 12, 6) : « Or Je vous dis qu’il y a ici plus grand que le Temple » (c’est-à-dire Celui pour qui le Temple a été construit, le Fils de Dieu, le Messie).

Le miracle qui nous concerne se passe juste après et va couronner son enseignement, devant tout le peuple.

Chez les trois Évangélistes il a lieu un jour de sabbat et dans une synagogue, qui est probablement celle de Capharnaüm, où le Seigneur se rendait régulièrement, et où Il connaissait tout le monde : Il s’y rendait à chaque sabbat pour participer à l’office et enseigner. Il est tout à fait probable que le Christ fût chargé par le chef de la Synagogue de faire la lecture de l’Écriture et de la commenter, comme on le voit à celle de Nazareth en Lc 4, 16-17, car Il était un rabbi célèbre.

Dans la foule présente, il y avait quelques Pharisiens, au premier rang, sûrs d’eux. Et les Synoptiques notent qu’il y avait aussi dans cette foule « un homme à la main desséchée » : cela signifie probablement qu’il avait un bras paralysé, qui s’était atrophié par manque d’exercice, et dont la main, inerte, pendait tristement, ce qui était très handicapant, surtout à une époque où tout se faisait manuellement.

saint Marc et saint Luc précisent que « les scribes et les Pharisiens l’épiaient pour voir s’il guérirait durant le sabbat afin de trouver à l’accuser ».  Ici les Évangélistes divergent : saint Matthieu, en effet, rapporte que ce sont les scribes et les Pharisiens qui interrogent Jésus pour savoir « s’il est permis de guérir le jour du Sabbat ». Nous devons recourir à la tradition qui nous donne un complément d’information : elle rapporte que les Pharisiens avaient fait venir discrètement cet infirme pour tenter Jésus et voir s’Il transgresserait le sabbat en guérissant quelqu’un ce jour-là. C’est confirmé par saint Luc qui indique que « Le Seigneur connaissait leurs pensées » et donc le piège qui Lui était tendu.

Le Christ va alors prendre les devants et les affronter ouvertement : Il demande à l’homme infirme de se lever, au milieu de l’assemblée, et Il pose une question grave à tous : « Est-il permis, le sabbat, de faire du bien plutôt que du mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer ? ». Quelle extraordinaire façon de poser les vraies questions ! Il les pose d’une façon entièrement positive, et non pas en termes d’interdits, et entièrement spirituelle, et non pas en termes juridiques et réglementaires, en les orientant uniquement vers le but (l’intention profonde, les fruits recherchés), c’est-à-dire d’une façon vraiment divine et exprimant les pensées divines. Ajoutons qu’Il précise ainsi ce qu’on appellera ultérieurement le péché par omission (le bien qu’on n’a pas fait)7, ce dont les Juifs de cette époque n’avaient absolument pas conscience.

Tous se taisent, parce que la question posée par le Christ est redoutable, périlleuse pour ses contradicteurs, quoiqu’ils répondent. Ils ont voulu circonvenir leur Maître et Seigneur, et ils se trouvent maintenant pris à leur propre piège. Personne ne peut impunément s’attaquer à Dieu. Le Seigneur ne va pas leur faire un grand discours, mais Il va agir. Il manifeste d’abord la colère de Dieu, la « sainte colère » : « Et, les regardant à la ronde, avec colère, navré de l’endurcissement de leur cœur… », puis, Il guérit l’homme instantanément en disant simplement : « Étends la main » ; la main est guérie8. Chez saint Matthieu, Il leur reproche leur hypocrisie : si une seule de vos brebis tombe dans un trou le jour du sabbat, vous irez aussitôt la tirer de là. Or l’homme – image de Dieu –vaut infiniment plus qu’une brebis.

Au lieu de bondir de joie de voir qu’un homme a été guéri d’une infirmité incurable – ce qui serait simplement un comportement normal –les Pharisiens, qui sont des ascètes et aussi souvent des théologiens (des scribes), c’est-à-dire l’élite religieuse d’Israël, « sont remplis de fureur », quittent la synagogue et « tiennent conseil contre Lui en vue de Le perdre ». Quelle affliction ! Quelle déchéance de l’humanité ! Quel homme normal, sincère et honnête, ne voudrait pas voir la guérison des maladies incurables ? Qui ne se réjouirait de cette merveille ? Mais, par formalisme religieux, étroitesse d’esprit et simple bêtise, ces gens très religieux rejettent le seul Homme au monde capable de faire ces choses admirables, ces merveilles de bonté et de charité. Et cet Homme était Dieu ! Honte à l’humanité ! Israël n’est pas seulement un peuple historique réel, mais il est aussi le symbole de l’humanité. l’Église reproduit souvent, hélas, les péchés d’Israël. Le formalisme clérical (auquel il faut ajouter l’ignorance et la bêtise) a engendré certainement plus d’athées que les actions directes des démons.

Les deux miracles, celui-ci et celui de l’Hydropique, sont comparables, avec quelques nuances. Ici, au début de sa mission, le Seigneur accomplit le miracle en public, dans une synagogue, devant des notables religieux (les professionnels !) et la foule des croyants. Dans le second cas, Il l’accomplit vers la fin de sa deuxième année de vie publique, en privé, et devant la fine fleur de l’intelligentsia juive (et notamment des membres du Sanhédrin). Deux ans après, ils n’ont pas compris. Deux mille ans après, ils n’ont toujours pas compris. L’homme déchu est dur, mais Dieu est patient et persévérant. Toutefois, ce problème ne concerne pas que « les Juifs » : il concerne aussi l’Église et même toute l’humanité : la chute spirituelle de l’Homme a raidi son intelligence, l’a atrophiée (comme la main de l’infirme). Au lieu d’avoir un regard qui embrasse la totalité de la création avec amour et intelligence (tel le regard de Dieu, car l’Homme est son image), notre regard est devenu étroit, centré sur nous-même, et sans intelligence, comme notre cœur.

Le problème posé est permanent et lié à la nature humaine déchue : c’est d’apprendre à distinguer entre la forme et l’esprit, et acquérir une juste hiérarchie des valeurs. C’est cela qui permet de vivre l’antinomie « vérité-amour », comme le Christ nous en donne un exemple parfait. Il faut aussi bannir toute hypocrisie, sinon on se prive de la vérification spirituelle, et on ne peut ni changer, ni progresser. Il est beaucoup plus facile d’appliquer des règles extérieures que de changer son cœur, c’est-à-dire d’avoir une règle intérieure. Pourtant Dieu nous instruit en la matière depuis 2 800 ans ! En effet, dans sa réponse aux Pharisiens qui Lui reprochaient que ses disciples mangent des épis de blé le jour du sabbat, le Seigneur avait cité le prophète Osée, contemporain d’Isaïe au 8è s. avant J-C : « C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice ».

Que Dieu ait pitié de nous.

P. Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Pour la guérison de l’Hydropique, on peut se reporter à Apostolia n° 126, de septembre 2018.
2. La Loi de Moïse le permettait pour le blé et le raisin, à condition qu’il ne s’agisse pas d’un vol manifeste (Dt 23, 24-25).
3. Saint Jean Baptiste aurait qualifié cela « d’esprit tortueux » [tordu] qu’il faut rectifier (Lc 3, 5) reprenant la prophétie d’Isaïe (Is 40, 4-5).
4. 1 Rois 21, 1-6.
5. Les prêtres accomplissaient un travail physique énorme – et exténuant – dans le Temple en faisant quotidiennement des sacrifices d’animaux, suivant un rituel complexe. Même si le but était religieux, beaucoup de ces actions avaient un caractère profane (notamment un travail de boucher).
6. Cette phrase admirable ne se trouve pas dans l’Ancien Testament : elle est strictement christique, même si elle est reproduite dans de nombreuses Bibles avec des guillemets, comme s’il s’agissait d’une citation ancienne : elle sort de la bouche même de Dieu, et non d’un prophète.
7. Le Christ qualifie de « mal » le bien qu’on n’a pas fait. C’est d’ailleurs sur ce critère que toute l’humanité sera jugée par Lui à la fin des temps, lors de son retour en gloire (cf. Mt 25, 45).
8. Saint Ambroise fait une remarque intéressante : il dit que la main [et le bras] desséchée est le symbole de la main d’Adam cueillant le fruit défendu. Ayant cueilli le fruit mortel, elle est elle-même morte (Traité sur saint Luc, I, Sources chrétiennes n° 45 bis, p. 197-198). J’ajoute que, lorsque le Christ lui dit : étends la main (c’est-à-dire en fait le bras et la main), l’homme retrouve l’aptitude à élever ses mains vers Dieu et à offrir le « sacrifice de louange », c’est-à-dire qu’il re-vit, retrouve l’aptitude à ressembler à Dieu.

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