Le Christ condamne l’hypocrisie et enseigne l’humilité (Lc 14, 1‑11)
Pour mon frère François‑Marie, médecin et chrétien orthodoxe
Juste avant la péricope, Saint Luc nous rapporte que des Pharisiens Lui ont dit de s’enfuir parce qu’ « Hérode1 voulait Le tuer », ce qui n’a rien d’étonnant car, d’une part ce dernier avait fait assassiner Jean‑Baptiste et, d’autre part Jésus lui faisait de l’ombre. Sans se départir de son calme habituel, le Seigneur leur répond en annonçant sa mort à Jérusalem, « qui tue les prophètes » et qui sera « laissée déserte », c’est‑à‑dire anéantie, perdant ainsi sa dignité de « ville sainte ».
L’Évangile est ensuite un peu sibyllin, puisqu’il nous rapporte qu’ « un jour de sabbat, Jésus entra dans la maison d’un des chefs des Pharisiens pour y manger » : on ne nous dit pas où, ni pourquoi Il s’y rend, ni même s’Il a été invité. C’est souvent le cas dans l’Évangile (surtout chez Saint Luc), où l’on ne nous a transmis que l’essentiel, à savoir les faits et gestes du Maître, et son enseignement. Pour en savoir plus ‑et mieux comprendre‑ il nous faut avoir recours à d’autres sources : d’une part la tradition (représentée par les Pères de l’Église et les hagiographes anciens) et d’autre part les saints et les visionnaires, ceux à qui le Christ a donné de « voir » des éléments de sa vie terrestre2. J’ai donc fait cette démarche, qui est instructive : ces informations ne changent rien au contenu spirituel du récit, mais elles aident à mieux comprendre la situation, et en particulier l’affrontement réel entre le Christ et les Pharisiens, en la circonstance.
Il n’est pas surprenant que le Christ aille dîner chez un Pharisien3 – ni même chez un « chef des Pharisiens » – car Il a fréquenté tous les milieux(religieux, culturels, sociaux…), à condition d’y avoir été invité, sans faire « acception de personne », c’est‑à‑dire sans regarder à l’apparence des êtres, témoignant ainsi du fait que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés »4 (1 Ti 2, 4). Et la tradition nous confirme cela : il fut invité par un Pharisien célèbre, Ismaël ben Phati5, membre du Sanhédrin, dans sa résidence de campagne, près de Meggido6, aux confins de la Galilée. Le Seigneur était – semble‑t‑il – accompagné de tout ou partie de ses disciples. C’était un jour de Sabbat, jour sacro‑saint pour les Juifs où toute action profane est prohibée et où les déplacements sont très limités.
Le Seigneur se rendit donc chez ce chef des Pharisiens où un grand banquet était préparé en son honneur et auquel étaient conviés des Pharisiens prestigieux et des « docteurs de la Loi », c’est‑à‑dire des scribes, des rabbis7. Mais l’Évangile précise : « eux l’épiaient ». Cela signifie que cette invitation n’était ni anodine, ni bienveillante. Il s’agissait pour les Pharisiens de savoir qui était vraiment Jésus et ce qu’ éventuellement ils pourraient en tirer – pensaient‑ils – soit en gloire parce que Jésus était le plus célèbre rabbi d’Israël, soit en ruse, pour savoir qu’elles étaient ses failles (supposées) et comment le neutraliser. Maintenant, nous comprenons mieux la situation et son enjeu important. Si ce Pharisien qui l’invite est bien – comme la tradition en témoigne – un membre du Sanhédrin, cela signifie que cet homme‑là fera partie de ceux qui Le jugeront et Le condamneront à mort. Nous devons prendre conscience du fait que, en tant qu’homme, le Christ risquait constamment sa vie (pour nous !).
D’après Saint Luc, subitement, apparaît un malade, un « hydropique ». L’hydropisie est une grave maladie, qui consiste en un épanchement de liquide séreux dans une cavité naturelle du corps (dans le thorax ou la tête) ou dans un tissu cellulaire sous‑cutané, ce qui se traduit par un oedème, plus ou moins généralisé. Cette maladie déforme le corps, fait souffrir et constitue un grave handicap8.
Toutes les maladies guéries par le Christ dans l’Évangile ont une signification spirituelle et représentent un aspect de la chute de l’Homme, c’est‑à‑dire des conséquences de son péché. L’hydropisie – qui n’apparaît qu’une fois dans les Évangiles canoniques, contrairement à la cécité, la surdité, la paralysie ou la lèpre – représente la difformité (interne, dans les organes, et externe, par les boursoufflures), le dérèglement des fonctions naturelles et la laideur corporelle, qui sont bien des conséquences du péché, car l’Homme paradisiaque était harmonieux (chaque organe remplissant bien ses fonctions, en relation avec tous les autres) et beau (image de la beauté divine). Saint Ambroise de Milan a une belle expression : « [l’hydropique]…en qui l’enflure envahissante de la chair gênait les fonctions de l’âme, éteignait la flamme de l’esprit… »9
Nous avons beaucoup de mal à comprendre qu’un hydropique, qui a déjà du mal à se mouvoir, puisse se présenter à un dîner qui se passe dans une résidence privée luxueuse, et un jour de sabbat, où les pas autorisés sont comptés10. Là encore la tradition va nous apporter des éclaircissements : elle nous apprend que le Christ et ses disciples eurent besoin de demander leur chemin et furent accueillis dans une humble chaumière, où le Seigneur apprit la maladie du maître de maison ; sa femme Le supplia de guérir son mari, absent, et le Christ lui demanda de le faire venir là où Il se rendait. La femme lui ayant objecté que c’était le sabbat, le Seigneur Lui répondit que c’était précisément pour cela qu’Il le lui demandait, parce qu’Il devait donner un enseignement aux Pharisiens. Nous comprenons mieux. Cela confirme que la mission d’Évangélisation du Christ ne s’est pas faite au gré des hasards, dans un pseudo‑romantisme, mais selon un plan mûrement réfléchi et pré‑établi. Le Christ est simultanément Verbe du Père – Démiurge qui façonne tout et structure tout – et Homme parfait, c’est‑à‑dire à l’intelligence parfaite. Sa mission terrestre, décidée et voulue par son Père, et accomplie dans l’Esprit Saint en tant qu’homme, est conforme à ce qu’Il est ontologiquement.
L’hydropique arrive, épuisé d’avoir longtemps marché, et bouffi par la maladie. Le maître de maison n’ose pas le faire mettre dehors, à cause du célèbre rabbi Ieshoua, qui est à sa table. Jésus va avoir alors un comportement étonnant pour l’auditoire11 et pédagogique : Il ne va pas guérir immédiatement le malheureux, mais s’adresser publiquement « aux légistes et aux Pharisiens » nombreux à ce repas, et poser une question difficile et redoutable : « Est‑il permis de guérir le jour du sabbat ou non ? ». Cette question constitue une véritable révolution spirituelle, qui fait date dans l’histoire religieuse de l’humanité. Il n’a pas posé les choses négativement, en terme d’interdits ou de règles, mais positivement, en terme de « bien », de vie, de salut, c’est‑à‑dire d’une façon divine, comme seul le Dieu‑Sauveur pouvait le faire12. Il a renversé les valeurs. Les créatures demeurent muettes devant la Sagesse du Créateur. En effet, s’ils répondaient « oui », ils transgressaient formellement la Loi, approuvant donc tacitement Jésus, et s’ils répondaient « non », ils affichaient leur dureté de cœur et leur éloignement de la bonté de Dieu. Le Christ alors répond par un geste : Il touche l’hydropique et le guérit sur le champ.
Mais, aussitôt, Il les reprend pour leur hypocrisie, que le Seigneur a toujours détestée. Vous faites toute une histoire du sabbat, en apparence, mais lorsque cela vous arrange, vous ne le respectez pas, hypocrites : si votre fils ou votre bœuf tombe dans un puits le jour du sabbat, vous vous empressez de l’en tirer. Tous les clergés et les religieux stricts du monde devraient écouter cette leçon… La vie est supérieure aux règles, la personne est supérieure aux idées, l’amour est supérieur à tout.
Hélas, ces mêmes personnes historiques, qui étaient présentes à Meggido, qui ont vu ce miracle et qui ont entendu cette Sagesse divine sortir de la bouche même de Dieu, fermeront leur cœur, condamneront le Christ à mort, et ricaneront lorsqu’ils Le verront torturé, crucifié et mort sur la croix. Dieu nous laisse toujours libres. C’est pour cela que l’état spirituel qu’est l’Enfer, est éternel : c’est notre liberté et notre volonté libre qui sont éternelles.
Mais le Christ n’en reste pas là. Il va profiter de cette situation, de la stupéfaction des Pharisiens pour donner un autre enseignement concernant les places à table, et, bien au‑delà, sur l’humilité. Il l’a fait en forme de parabole, par bienveillance, mais personne n’était dupe. Dans la Judée romaine on suivait les usages romains, et les repas romains officiels respectaient des conventions strictes. On était allongé13 sur des divans disposés en U autour d’une table centrale, sur laquelle les mets étaient disposés ; à l’extrémité du U se trouvait le maître, avec, à sa droite et à sa gauche, les invités de marque. Puis les invités étaient répartis en fonction de leur rang social, de leur importance. Le Christ, lorsqu’Il était arrivé, avait attendu que le maître le plaçât, certainement à sa droite. Mais Il avait remarqué que les invités essayaient de choisir les bonnes places, par prétention. Il va alors donner un conseil spirituel, qui relève du bon sens : lorsque tu es invité, va te mettre de toi‑même à la dernière place (c’est‑à‑dire à l’extrémité gauche du U) : tu ne pourras pas descendre plus bas et personne ne te disputera cette place. Par contre, si tu te mets à une place en vue, tu risques d’être « rétrogradé » si un grand personnage arrive : tu seras alors confus et honteux. Tandis que si tu te mets à la dernière, le mieux qui puisse t’arriver, c’est qu’on te dise de monter. Cela s’appelle l’humilité.
En parlant ainsi, le Christ parle pour Lui‑même, donne son propre exemple, car, lorsqu’Il est venu dans le monde, chez les Siens, Il a choisi la dernière place : celle du condamné à mort, à la place d’Adam. Et Il termine par ce logion qu’Il redira plusieurs fois14 : « car tout homme qui s’élève sera abaissé, et qui s’abaisse sera élevé ». C’est exactement ce qu’Il fera personnellement : Il s’est abaissé le plus bas (en s’incarnant, puis en acceptant la souffrance et la mort) et Il a été élevé par son Père Céleste au plus haut, à sa droite (à la place d’honneur). Le Christ fait toujours ce qu’Il nous demande de faire : Il nous montre l’exemple.
L’humilité divine est une antinomie sublime : si Dieu ne S’abaissait pas librement, nous ne pourrions pas être élevés. Faisons de même.
P. Noël TANAZACQ, Paris
Notes :

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