Le roi poursuivit sa marche. Deux journées et deux nuits passèrent, tantôt sous la chaleur ou à l’ombre des arbres, tantôt sous le ciel étoilé et joyeux des nuits d’été. Les plantes et les baies* ne manquaient pas en cette saison et c’est avec joie et reconnaissance qu’il en cueillait pour se nourrir, accompagnées d’un peu de pain qu’il avait mis dans ses poches avant de partir.
Enfin, un après-midi, au bout d’un petit sentier, une clairière s’ouvrit devant lui et il aperçut au loin l’humble demeure du moine entourée d’arbres verdoyants. Il s’arrêta et regarda longuement l’endroit. Des larmes coulèrent sur ses joues, sa barbe, et descendirent sur ses vêtements, abondantes et bienfaisantes. Malgré la fatigue, il ressentit dans son cœur un élan nouveau, une espérance qui lui donna le courage de s’approcher doucement de celui en qui il allait confier tous ses soucis.
Ce bon petit père, comme l’appelaient tous ceux qui le connaissait, ne partait jamais loin de chez lui. Il vivait dans sa maison, (enfin plutôt une cabane en bois toute simple avec deux petites pièces), une grande partie de la journée. Il avait un jardin et cultivait quelques légumes pour sa nourriture et aussi pour donner aux plus pauvres.
Le roi était maintenant tout proche de la maison. Il aperçut le moine qui bêchait un coin de terre pas très loin, le dos voûté, courbé sous le poids de la pelle qu’il soulevait lentement. Soudain il se releva et aperçut le roi ; il le salua et aussitôt se remit à son travail.
Le roi fit quelques pas vers lui en lui adressant la parole :
- Je suis venu jusque chez toi, ô sage ermite, pour te demander conseil et recevoir des réponses aux trois questions qui me tourmentent et ne me laissent pas en paix...
Le petit père avait les yeux baissés vers le sol ; il se tenait au manche de la pelle, soutenant son corps fatigué. Tout était silencieux, seul le roi continua à parler :
- Dis-moi, vénérable ancien, quel est le meilleur moment pour agir ?
Quelle est la personne la plus importante dans notre vie ?
Et quelles sont les œuvres essentielles auxquelles il faut s’appliquer avant toutes les autres ?
Le bon moine écouta le roi jusqu’à la fin, sans bouger et ne répondit rien ; un souffle de vent traversa la clairière, doux et tiède. On entendit seulement le bruissement des feuillages tout autour, comme de fines voix glissant sur l’air. Quelques oiseaux s’envolèrent, légers et rapides. Le petit père se frotta les mains et enfonça à nouveau la pelle dans la terre, la releva péniblement et la retourna sur le sol.
- Je vois que tu es fatigué, dit le roi, donne-moi la pelle, je vais travailler pour toi.
- Merci, dit le vieux moine, et il lui tendit la pelle.
Le roi la saisit et vigoureusement il commença à retourner la terre, tandis que le vieil ermite s’assit à même le sol, pas très loin de lui.
Après avoir bêché un carré de terre, le roi s’arrêta et répéta ses questions. Le petit père restait toujours silencieux ; il se leva et tendit les mains vers la pelle.
- Bon, maintenant repose-toi et moi je vais travailler.
Mais le roi ne lui donna pas la pelle et continua à retourner la terre. Une heure passa, puis une autre... jusqu’à ce que le soleil décline et commence à se coucher derrière les arbres. Le roi, tout en continuant son labeur, dit :
- Honorable moine, je suis venu jusque chez toi pour recevoir les réponses à mes questions. Mais si tu ne peux pas me répondre, dis-le moi, et aussitôt je m’en irai...
- Tiens, regarde donc ce qui se passe, n’est-ce pas quelqu’un en train de courir ? questionna soudain le moine, le regard fixé vers la forêt.
Le roi se retourna et vit au loin un homme qui semblait courir avec difficulté. Il sortait de la forêt et se dirigeait vers la maison. Il tenait ses mains contre son ventre et lorsqu’il fut proche, ils virent tous les deux du sang couler et tomber sur le sol. Arrivé près du roi, l’homme s’écroula à terre et sans bouger il se mit à gémir faiblement. Le roi, avec l’aide du moine, ouvrit doucement l’habit de l’homme et virent, stupéfaits, une large blessure. Le roi prit son mouchoir et essuya la plaie doucement, tandis que le moine rapportait une serviette et de quoi faire un pansement. Hélas, le sang continuait de couler et le roi dut nettoyer encore la blessure et remplacer plusieurs fois le pansement. Enfin le sang s’assécha et le blessé ouvrit les yeux. Il semblait retrouver un peu de vie et demanda de l’eau. Le roi partit vite chercher de l’eau fraîche et lui donna à boire.
Maintenant le soleil était tout à fait couché et la fraîcheur du soir s’étendait sur la clairière. Le chant d’une chouette hulotte* traversa le silence. L’homme frissonna soudain et le roi, avec l’aide du vieux moine, transporta le blessé dans une pièce de la maison, là où se trouvait un petit lit. L’homme, épuisé, ferma les yeux et parut s’endormir.
Le roi, très fatigué aussi par la marche et le travail, s’assoupit, assis par terre à l’entrée de la pièce. Son sommeil était si profond qu’il dormit toute la nuit et au matin, une fois réveillé, pendant longtemps il ne put comprendre où il était, ce qu’il faisait là et qui était cet homme étrange, couché sur ce lit, qui le fixait de ses yeux brillants.
- Pardonne-moi ! dit l’homme d’une voix faible.
Étonné, le roi resta un bref moment silencieux, puis lui répondit :
- Mais je ne te connais pas ! Alors, qu’aurais-je à te pardonner ?
- Toi tu ne me connais pas, mais moi, je te connais ! Je suis ton ennemi, celui qui a promis de se venger de toi, parce que tu es un frère et tu m’as volé mon bien ! Tu n’as rien vu mais je t’ai suivi jusque chez le moine. J’étais décidé à t’attaquer dès que tu t’en retournerais chez toi, mais hier, je me suis endormi de fatigue près d’un buisson. J’ai été assailli par deux brigands qui cherchaient de l’argent et n’en trouvant pas sur moi, ils se sont vengés en me blessant au ventre. Ils se sont enfuis me laissant perdre tout mon sang !
L’homme respirait rapidement, encore très ému par ce qui lui était arrivé. Des larmes coulèrent sur son visage fatigué et angoissé. Le roi abaissa son regard, bouleversé par ce que lui révélait l’homme. Tous deux restèrent silencieux un moment, puis l’homme continua, soudain plus vigoureux, les yeux brillants et étonnés :
- Je ne sais par quel miracle j’ai pu me relever et retrouver le chemin de la clairière ! Et sûrement maintenant je serais mort si tu n’avais pas soigné ma blessure. J’en voulais à ta vie, et c’est toi qui m’as sauvé la vie ! Si maintenant Dieu me garde vivant, alors avec repentir*, et si tu le veux, je serais ton serviteur le plus fidèle. Aussi je te prie, accorde-moi ton pardon !
Le roi ressentit de la joie dans son cœur et pardonna à celui qui en voulait à sa vie. Non seulement il lui pardonna, mais il lui promit de lui rendre son bien et même trois fois plus ! Et dès son retour, il enverrait ses serviteurs et son médecin pour le soigner et le ramener.
Après avoir dit au revoir au blessé, devenu maintenant son ami, le roi sortit de la petite pièce et chercha le vieux moine. Avant de le quitter, il voulait lui demander une dernière fois de répondre aux questions qu’il lui avait posées.
Le petit père était dans le jardin, accroupi près du carré de terre retourné la veille, il enfouissait dans le sol des semences de légumes pour l’hiver.
Le roi s’approcha et lui dit :
- Pour la dernière fois, ô sage ermite, je te demande de répondre à mes questions !
Le vieux moine s’agenouilla et la tête relevée vers le roi, debout devant lui, il répondit :
- Mais la réponse, elle t’est déjà donnée !
- Comment, j’ai la réponse ? demanda le roi.
- Certainement !
- Mais enfin, quelle réponse ? dit le roi, déconcerté.
Le vieux moine baissa la tête quelques instants puis se pencha ; il enfonça un doigt dans la terre et de l’autre main attrapa quelques graines, les déposa dans le petit trou laissé ouvert et le recouvrit. Il se releva un peu et toujours à genoux, il répondit au roi :
Écoute, si hier tu n’avais pas eu pitié de ma faiblesse et n’avais pas bêché pour moi ce jardin, tu t’en serais retourné seul, déçu, très malheureux et sûrement ton ennemi t’aurait attaqué... et tu aurais beaucoup de remords de n’être pas resté avec moi. Alors le meilleur moment pour agir c’était lorsque tu retournais la terre, et moi j’étais la personne la plus importante... car tout le bien que tu m’as fait a été la bonne œuvre accomplie. Et ensuite, quand l’homme est accouru, le meilleur moment était lorsque tu le soignais, car si tu n’avais pas pansé sa blessure il serait mort sans se réconcilier avec toi. Quelle tristesse et quel tourment ! Alors l’homme le plus important c’était lui et ce que tu lui as fait était l’œuvre la plus importante. Ainsi, souviens-toi que le temps le plus précieux est celui que l’on vit maintenant, à chaque instant ; la personne la plus importante est celle que l’on rencontre à ce moment-là, connue ou inconnue, et l’œuvre la plus essentielle, la meilleure, c’est de lui faire du bien, d’être bon autant que nous le pouvons. Mais vois-tu, souverain roi, tout cela ne se fait pas sans la grâce de Dieu, sans être tourné sans cesse vers la lumière du Seigneur, car c’est Lui qui nous donne le temps, qui permet de rencontrer les personnes, nous inspire et nous guide pour faire les meilleures choses et tout ce qui est bon pour le bien de chacun.
Le roi s’en retourna dans son royaume le cœur plein de paix et d’espérance, rempli de force pour vivre dorénavant avec foi et l’aide de Dieu, et aussi fortifié par les bonnes paroles de sagesse du bon petit père, lui qui priait sans cesse le Seigneur pour que chaque personne se tourne vers Lui, Le prie et reçoive sa grâce pour vivre chaque jour avec bonté et joie !
Histoire écrite par Hélène Dragone inspirée d’un récit de Léon Tolstoï
*Baie : nom donné à certains fruits non-cultivés que l’on trouve dans la nature, par exemple, la myrtille, les framboises sauvages et les fraises des bois.
*Chouette hulotte : oiseau nocturne qui chasse pour se nourrir après le coucher du soleil jusqu’à son lever. Pendant la journée la chouette hulotte somnole, dans un abri caché dans la végétation. Quand on entend son chant, on dit qu’elle hulule.
*Repentir : mouvement de retour vers Dieu après s’en être éloigné. L’Évangile nous dit que le Seigneur et ses anges éprouvent une grande joie à chaque fois que nous retournons vers Lui.

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