Un précepte divin difficile et mal compris (Mt 7, 1-5 et Lc 6, 37-42)
Cet Évangile fait partie du Discours inaugural du Seigneur prononcé au début de Sa mission publique, aussitôt après avoir appelé Ses douze apôtres, et qui constitue la Nouvelle Loi1, la Loi de la vérité, de l’amour et de la sainteté, qui a pour but de conduire l’Homme à « être parfait comme Dieu est parfait » (Mt 5, 48), c’est-à-dire à ressembler à Dieu1. Le Christ a parlé très longtemps (probablement toute une journée) sur une montagne de Galilée2, proche de Capharnaüm. Le texte complet se trouve uniquement chez Saint Matthieu, mais Saint Luc en donne des extraits. Ce logion3 – Parole de Dieu – se situe vers la fin du discours3, juste après « Ne pas se soucier des besoins temporels » et avant « Ne pas profaner les choses saintes ». Il est plus développé chez Saint Luc. C’est à cette occasion que le Seigneur va parler de la paille et de la poutre, que nous traiterons ultérieurement.
La principale difficulté est d’ordre linguistique, car le terme « juger » a, en français, plusieurs sens et, si l’on n’en tient pas compte, on peut arriver à un véritable contre-sens. Le problème est d’ailleurs le même en grec et en latin. Les termes juger, juge et jugement apparaissent souvent dans les Évangiles (sauf chez Saint Marc, qui les ignore) et ils sont difficiles, non seulement en raison de la polysémie4 mentionnée ci-dessus, mais aussi parce qu’ils comportent des difficultés de compréhension proprement théologiques. Nous allons essayer, avant d’aborder l’exégèse du texte, de faire une étude linguistique et sémantique4 des trois termes concernés en français, en grec et en latin. Nous avons vérifié toutes les formes grecques et latines des trois termes dans les trois Évangiles concernés (Matthieu, Luc et Jean) : cette étude est intéressante parce qu’elle indique que ce sont pratiquement les deux mêmes racines, en grec et en latin, qui sont utilisées partout, mais avec des sens différents. L’exégèse théologique imposait d’ajouter une citation de Saint Paul (« L’homme spirituel juge de tout » 1 Co 2, 15) mais le terme latin est le même que dans les Évangiles et le terme grec est un dérivé du terme évangélique, ce qui confirme notre étude.
Le terme « juger », qui vient du latin judicare, traduction du grec krinein (calqué sur l’hébreu), a deux sens principaux, qui ne sont pas absolument incompatibles, mais néanmoins fort différents. Le premier sens de Krinein est : séparer, distinguer, et aussi choisir. Il a trait à la véracité de l’opinion qu’on peut se faire d’une situation, d’un fait ou d’une personne. Le terme utilisé par Saint Paul « anakrinein » signifie: interroger en justice, instruire une affaire, c’est-à-dire chercher la vérité, ce qui confirme ce sens. Cela signifie avoir une opinion juste sur les situations, les évènements et les personnes, c’est-à-dire avoir du discernement. Or, cette qualité, cette « vertu », proche de la sagesse, est non seulement légitime, mais encore vivement recommandée par le Christ, tout au long de Son enseignement.
L’autre sens,qui est beaucoup plus répandu, est : décider, trancher, juger (prononcer un jugement), et aussi accuser et condamner. On est ici dans le domaine juridique : il s’agit de faire comparaître un accusé et, soit de le condamner, soit de le relaxer. Ce second sens est beaucoup plus redoutable que le premier, car il a un aspect « public », contraignant, et peut avoir un caractère irréversible (une condamnation à la prison à perpétuité ou à mort, c’est-à-dire « éternelle » [relativement]).
Et l’on trouve ces deux sens dans l’Évangile, avec l’utilisation des mêmes termes. Dans la majorité des cas, le sens est juridique : juger avec la possibilité de condamner. Mais il y a quelques cas où le contexte nous permet d’affirmer qu’il s’agit d’avoir une opinion exacte. Citons-en quelques-uns. Lorsque le Christ fut invité à dîner chez Simon le Pharisien et qu’une « femme pécheresse » vînt arroser de ses larmes puis oindre de parfum Ses pieds, ce qui conduisit Simon à avoir des doutes sur la qualité de prophète du Rabbi (« il saurait que cette femme est une pécheresse ») et que le Seigneur lui posa une « colle » sous la forme d’une courte parabole, Simon répondit bien et le Christ lui dit : « Tu as bien jugé » (orthôs ecrinas, en latin : recte judicasti) (Lc 7, 43). Il s’agissait bien, ici, d’avoir une opinion exacte, c’est-à-dire du discernement. Et, lorsque le Christ s’adressa à la foule des Juifs de Galilée en leur disant qu’ils étaient capables de prédire le temps en observant les vents, mais incapables de discerner au plan spirituel, Il leur dit : « Mais pourquoi ne jugez-vous pas par vous-même ? » (Lc 12, 57). Ici encore, il s’agissait de discernement, en utilisant le terme juger (krinete, en latin judicatis).
Après ces précisions linguistiques sur le terme « juger », il faut ajouter une précision purement sémantique : la plupart du temps, lorsque le Christ parle de « juger », dans un sens juridique, il veut dire « condamner ». Les exemples sont nombreux : citons-en trois. Lorsque Nicodème le Pharisien – membre du Sanhédrin – vint voir Jésus en secret, de nuit, le Christ l’initia d’abord au mystère de la nouvelle naissance, de l’eau et de l’Esprit [la « re-naissance »], puis Il lui dit : « Dieu en effet n’a pas envoyé Son Fils dans le monde pour qu’Il condamne le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui » (Jn 3, 17 ; que l’on retrouve aussi en Jn 12, 47 : « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde »). Dans les deux cas, le verbe est « krinein, judicare ». Le même Nicodème essaiera courageusement de prendre la défense de Jésus devant le Sanhédrin en disant : « Notre Loi condamne-t-elle un homme sans l’avoir entendu ? » (Jn 7, 51). Le verbe est « krinein, judicare, juger ». Enfin, lorsque le Christ parle, dans Son « dernier discours », de la venue du Consolateur, après Son départ, Il dit : « Et quand le Consolateur sera venu, Il convaincra le monde en ce qui concerne le péché, la justice et le jugement, …le jugement, parce que le prince de ce monde [Satan »] est jugé [condamné : « Kekritai, judicatus »]. Pourquoi le Seigneur assimile-t-Il juger et condamner ? Pour une raison ontologique. Dans la volonté créatrice de Dieu -la Divine Trinité- il n’y avait pas de place pour le péché, ni donc pour un jugement, car la relation qu’Il voulait avoir, tant avec les anges qu’avec les hommes était une relation de confiance et d’amour. C’est la désobéissance des anges, puis des hommes – leur chute – qui a rendu nécessaire le jugement, pour que le « mal » ne devienne pas éternel. Nous pouvons même oser dire que ces notions de jugement et de justice juridique sont étrangères aux pensées divines, à l’Être divin. Lorsque Dieu se révèle, dans l’ancien comme dans le Nouveau Testament, Il se révèle comme Père, frère, maître, ami, époux, pasteur, mais jamais comme juge. Cette notion n’intervient que lorsque le peuple pèche dans l’Ancien Testament (l’adoration du veau d’or), comme dans le Nouveau, lorsque le Christ est pris à partie par « les Juifs ». Cela pourrait expliquer cette parole surprenante, lorsque Jésus dit que ni Son Père, ni Lui « ne jugent personne » (cf. ci-dessous).
Maintenant que nous avons explicité les termes importants, nous pouvons revenir à la péricope évangélique. « Ne jugez pas… » : ne vous érigez pas en juge de vos prochains [ni de vous-même]. Chez Saint Luc on trouve, aussitôt après : « ne condamnez pas ». Les deux sont liés. Le seul juge du Ciel et de la Terre est celui qui a pouvoir de vie et de mort sur toutes les créatures, Dieu. Seul Celui qui donne la vie peut la reprendre. Ne jugez pas, parce que vous n’en n’avez pas la capacité : seul Dieu connaît le cœur de chaque personne, son destin, sa place dans une lignée, les circonstances de sa vie (notamment atténuantes), les conséquences ultimes de toutes ses pensées, ses paroles et ses actes. Ne prenez pas la place de Dieu. On peut aussi ajouter :ne jugez pas, parce que vous êtes tous pécheurs. Seul celui qui est juste peut juger avec droiture, justice : Jésus-Christ est le seul homme juste, parfait.
Le Père est la source de la justice : Lui‑même « ne juge personne », mais « Il a remis tout jugement au Fils… » (Jn 5, 22), « Et Il Lui a donné le pouvoir de juger, parce qu’Il est Fils de l’Homme » (Jn 5, 27). Ce n’est pas par favoritisme, mais parce qu’Il a fait l’abnégation totale de Sa toute-puissance divine pour s’incarner, expérimenter l’homme de l’intérieur – en Se faisant lui-même créature – et qu’Il a été obéissant jusqu’à la mort. Il est vrai que le Christ a dit : « Je ne juge personne » (Jn 8, 15), mais cette parole, qui peut paraître contradictoire, doit s’entendre à la lumière d’une autre parole que Jésus a dite : « qui Me rejette a son juge : la parole que j’aie annoncée, c’est elle qui le jugera au dernier jour » (Jn.12, 48), et qui, avec la prophétie du jugement dernier (Mt 25, 31-46), signifie : vos œuvres vous jugent. Lorsqu’une âme se trouve devant le « redoutable tribunal du Christ »5, elle est face à la Lumière incréée de Dieu : la moindre tache ou imperfection, le moindre péché est un jugement de fait, sans qu’il soit nécessaire de prononcer une sentence juridique explicite.
Mais le Père n’a pas seulement institué un Juge, Son Fils bien-aimé -Lui qui fut jugé, condamné et tué par les hommes- Il a aussi institué un Avocat divin, un « Paraclet », le Saint-Esprit, qui défend les hommes contre leur éternel accusateur, Satan. Nous pourrions dire que le Père préside, le Fils juge et l’Esprit défend. Les choses ne sont pas contradictoires : s’il n’y avait pas de jugement, c’est-à-dire de vérification spirituelle, l’homme pourrait rester éternellement mineur – infantile – et mauvais. Et s’il n’y avait pas un avocat divin, nous ne pourrions jamais être justifiés : Dieu veut, en effet, que « tous les hommes soient sauvés » (1 Tim 2, 4)6. Admirable Cour de justice divine ! Admirable Trinité !
Le Christ ajoute : « …afin que vous ne soyez pas jugés » (chez Saint luc : « et vous ne serez pas jugés »). Saint Jean Chrysostome7 fait le parallèle avec le Notre Père. On retrouve ici la même réciprocité qui est dans le Notre-Père à propos du pardon : il vous arrivera la même chose que ce que vous faites aux autres. Si vous ne les jugez pas, vous n’aurez pas à subir de jugement. Mais la phrase n’est pas explicite et peut s’entendre dans plusieurs sens. On peut penser, en première approche, qu’on n’aura pas à subir le jugement des autres, mais rien n’est moins sûr8. Au plan divin, le sens est plus difficile, car tout homme aura à connaître un jugement personnel après sa mort, et un jugement universel à la fin des temps avec toute l’humanité. Les Pères de l’Église, et en particulier Saint Hilaire de Poitiers9 et Saint Jean Chrysostome, ont bien vu la difficulté et, outre la distinction que nous avons mentionnée entre jugement juridique et jugement-opinion, ils se sont efforcés de relativiser la notion de jugement, même juridique. On peut supposer que cela signifie : si vous avez été respectueux des autres et bienveillants avec eux, en ne vous érigeant pas en juge, le Christ aura la même bonté envers vous : Il sera un juge bénin. La conclusion est d’une limpidité redoutable : « car, à la mesure dont vous mesurez, il sera mesuré pour vous en retour » (Luc).
La principale difficulté spirituelle est que cette parole est souvent mal comprise parce que l’on confond -sciemment ou inconsciemment- les deux significations de « juger ». Les Pères reconnaissent que ce passage du Discours inaugural n’est pas facile et peut sembler un peu contradictoire. L’Église n’est pas du monde, mais elle vit dans le monde et se trouve parfois polluée, contaminée par les pensées du monde et surtout par ses idéologies10.. On entend assez souvent dire : « il ne faut pas juger » ou « il ne faut pas dire du mal des autres », sur un ton moralisateur et sentencieux. Parfois, on va même plus loin : on met sur le même plan les bons et les méchants ; il n’y a pas de coupable, c’est la société qui est coupable et l’on croit être « spirituel » en disant du bien de personnes iniques, méchantes ou destructrices (cela vaut pour les vivants et pour les défunts, car il n’est pas rare d’entendre des panégyriques publics pour des défunts ayant gravement péché, même dans l’Église). Or, ces comportements, soi-disant spirituels, ne sont pas conformes à celui du Christ. Il nous a, certes, enseigné à aimer – même nos ennemis – mais Il ne nous a pas demandé de dire du bien d’eux, ce qui reviendrait à les encourager dans leurs iniquités ou à les absoudre sans repentir. Saint Hilaire et Saint Jean font remarquer que le Christ nous a enseigné à reprendre ceux qui péchaient (« si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le… » (Mt 18, 15). Aimer ne signifie pas « faire risette à tout le monde », ni dire que « tout le monde est beau et gentil ». Le Christ nous donne l’exemple : Il dit toujours la vérité et nous enseigne à le faire, Il n’utilise jamais un langage mondain ou convenu et nomme les erreurs. Il dira à Son apôtre Pierre : « Arrière, Satan » (Mc 8, 33) ; Il dira aux scribes et aux Pharisiens : « Serpents, Engeance de vipère » (Mt 23, 33). Il dira aussi à Judas : oui, c’est toi qui Me trahiras (Mt 26, 25). Lorsqu’on est amené à dire d’un homme voleur qu’il vole, on ne dit pas du mal de lui : on ne dit que la vérité. Le Seigneur nous a enseigné à nous reprendre les uns les autres et à pardonner à notre frère autant de fois qu’il le faut « s’il se repent » (Lc 17, 3-4 ; ce deuxième membre de phrase est en général oublié, comme si le pardon était automatique et pouvait être reçu sans repentir !).
Et le Seigneur recommandera sans cesse d’acquérir et de cultiver le discernement. Lorsqu’Il nous dit : « ne jugez pas », c’est dans le sens juridique et spirituel, mais cela ne signifie pas : ne discernez pas. Saint Paul, Son 13è Apôtre, enseignera : « l’homme spirituel juge de tout », c’est-à-dire qu’il a la capacité – par le Saint-Esprit – d’avoir une opinion exacte sur tout, sur les évènements et les personnes.
Cette confusion, souvent volontaire, entre le jugement juridique et le discernement provient d’une idéologie que l’on peut qualifier d’« humaniste »11, issue de la philosophie des lumières du 18è siècle et en particulier de Jean-Jacques Rousseau, qui niait le péché originel, et donc le repentir : l’homme serait bon par nature et c’est la société qui serait mauvaise, ce qui est une ineptie intellectuelle et même philosophique. Cette confusion conduit souvent à des contre-sens. Lorsqu’on se refuse à tout discernement, au nom d’une soi-disant spiritualité, et à toute reprise fraternelle (qui coûte beaucoup et demande un grand courage), cela revient en fait à abandonner les victimes à leur bourreau et à ne pas prendre la défense des faibles (je n’ai rien vu, je ne sais rien, je ne « juge » pas, il faut être « bon »…). La « bonne conscience » est en fait de la lâcheté, comme celle de Pilate.
Terminons sur le but ultime du discernement. Lorsqu’on a été capable de discerner le bien du mal et qu’on a la possibilité de vérifier son prochain, nous devons le faire exclusivement en vue de l’aider, et non de le détruire ou de le dominer. Saint Jean Chrysostome insiste beaucoup sur ce point : « Reprenez-le, non comme un ennemi qui cherche à se venger, mais comme un médecin qui veut guérir un malade. Jésus-Christ ne vous dit pas : ne l’empêchez point de pécher, mais « ne le jugez pas », c’est-à-dire ne le condamnez pas avec aigreur ».
Père Noël TANAZACQ, Paris
Notes :

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