Ajouté le: 2 Janvier 2018 L'heure: 15:14

Juger l’arbre à ses fruits

Une initiation au discernement spirituel (Mt 7, 15‑21 et 12, 33‑35 ; Lc 6, 43‑45)

Cet Évangile fait partie du Discours inaugural du Seigneur prononcé au début de sa mission publique, aussitôt après avoir appelé ses douze apôtres, et qui constitue la Nouvelle Loi1, la Loi de la vérité et de la sainteté, qui a pour but de conduire l’Homme à « être parfait comme Dieu est parfait » (Mt 5, 48), c’est‑à‑dire à la ressemblance à Dieu1. Le Christ a parlé très longtemps (probablement toute une journée) sur une montagne de Galilée2, proche de Capharnaüm. Le texte complet se trouve uniquement chez Saint Matthieu, mais Saint Luc en donne des extraits. Le passage qui nous intéresse se situe à la fin du discours3, ce qui explique son caractère pratique, pédagogique. Ajoutons que le Seigneur reviendra sur le sujet un peu plus tard, lorsqu’Il délivrera un possédé aveugle et muet et sera accusé par les Pharisiens de faire cela « par Béelzebul, le prince des démons », c’est‑à‑dire par Satan (Mt 12, 22‑37) : après avoir parlé du péché contre le Saint‑Esprit, Il conclura en rappelant qu’un arbre bon ne peut produire que de bons fruits.

 

Cet Évangile est lu en Occident le 7è dimanche après la Pentecôte (rite romain ancien4 et rite des Gaules restauré5), ainsi qu’en Orient, mais jamais un dimanche.

L’introduction est significative : « Prenez garde aux fauxprophètes6, qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui, au‑dedans, sont des loups rapaces… ». Le Christ aborde ici le problème grave et important du discernement des esprits, qui fit tragiquement défaut à nos premiers parents, Adam et Ève, ce qui causa leur chute (et notre chute). Et Il y reviendra souvent, durant ses trois années d’apostolat. Il ne fait guère de doute qu’Il y pense, d’autant plus que la comparaison qu’il va faire porte sur un arbre et ses fruits. Satan en effet, dans le Jardin d’Éden, eut l’intelligence de se dissimuler dans un serpent7, qui était le symbole de la sagesse : sans cette ruse – cette tricherie – il n’aurait probablement pas pu entrer en relation avec Ève, ni dialoguer avec elle pour la tenter. S’il était apparu tel qu’il était, c’est‑à‑dire un loup rapace, elle se serait méfiée et probablement enfuie. Le Fils de Dieu ayant été, avec son Père et l’Esprit, un témoin affligé de la chute spirituelle du couple humain primordial, choisi et choyé par la Divine Trinité, veille bien, dès le début de sa mission, à donner un enseignement spirituel précis sur le sujet ainsi qu’un  remède, un antidote, aux descendants d’Adam et Ève.

Le fait qu’Il nous rappelle cette réalité spirituelle est déjà très important : les loups existent, mais ils se déguisent en brebis pour nous tromper. S’ils apparaissaient comme des loups, nous nous enfuirions. Cela vaut pour les anges déchus – les démons –comme pour les hommes. La première leçon que le Christ nous donne est de rejeter toute naïveté, car c’est la naïveté de notre première Mère qui fut la porte du péché, et le loup s’est introduit dans la bergerie de son cœur. En matière de discernement spirituel, il faut rejeter toute sentimentalité, prendre du recul et examiner froidement les choses, avec notre tête, l’intelligence8.

Aussitôt après avoir rappelé cette réalité spirituelle, le Christ révèle l’antidote : « vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». Il est en effet impossible d’avoir un jugement objectif, une opinion juste sur les apparences d’une personne, angélique ou humaine. Une personne, qui a l’air bien gentille, bien élevée et qui a de bonnes manières peut cacher une grande impureté spirituelle et un esprit de meurtre : tels sont les faux‑prophètes. On peut rappeler que, lors des nombreuses hérésies qui déchirèrent l’Église pendant les huit premiers siècles, allant parfois jusqu’à mettre en danger son existence, les hérésiarques furent souvent de grands ascètes et des hommes de prière9 (du moins en apparence)... Le Seigneur nous incite à la prudence : « gardez‑vous » : prenez garde à vous, soyez sur vos gardes ; regardez quels sont les fruits de leur comportement : sont‑ils porteurs de paix, de réconciliation, de guérison, d’amour…? Et cela dans la durée, car les fruits ne sont pas toujours visibles immédiatement. Et, comme Il le fait souvent, le Christ utilise une comparaison agricole (on était en milieu agro‑pastoral), parce qu’elle parlait au cœur des gens : est‑ce qu’on ramasse des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? Évidemment, non ! Encore fautil avoir la sagesse et la patience dattendre pour voir quels sont les fruits dun arbre qui a belle apparence, mais dont on ne connaîtpas la vraie nature.

Et Il proclame ensuite la règle spirituelle, la sentence divine (logion) en comparant l’Homme à un arbre, ce qui est un symbole extrêmement riche10 : « Ainsi tout arbre bon11 produit de bons11 fruits et l’arbre mauvais12 de mauvais12 fruits ». « Tout arbre bon… » : quel qu’il soit, quels que soient son apparence, sa variété, la terre, le climat. Quant à « l’arbre mauvais… », il est identifié et singularisé, parce qu’il est une anomalie dans la nature : Dieu‑Père ne l’a pas planté. Le Seigneur va plus loin (Il « enfonce le clou ») : « Un arbre bon ne peut pas porter de mauvais fruits…. » (demême, un cœur pur et bon ne peut pas proférer demensonges, être laid, ni semer la division et la haine) ; « …ni un arbre mauvais porter de bons fruits ». Il y a entre ces deuxétats spirituels un« abîme infranchissable », comme le Christ la dit, par la bouche dAbraham, dans la parabole du Mauvais riche et du Pauvre Lazare(Lc 16, 26), et cela correspond à la prophétie qu’Il a faite sur le Jugement dernier : les brebis seront placées à droite [de Dieu] dans le Royaume céleste, et les boucs – stériles, laids et sentant mauvais – seront placés à gauche [de Dieu], dans l’Enfer. Le bien et le mal ne sont pas mélangés : il n’y a aucune confusion. Saint Jean Chrysostome, qui est un des rares Pères de l’Église à avoir commenté cette péricope, insiste beaucoup sur le fait qu’il ne faut pas confondre le bien et le mal, les bons et les méchants, car cette confusion est une arme des démons13. « Ainsi donc, vous les reconnaîtrezàleurs fruits ». Le terme « reconnaître » est un terme fort : on reconnaît la vérité ou on reconnaît quelqu’un : on ouvre les yeux après avoir fait un effort d’observation et de réflexion et l’on découvre la réalité – la vérité –qui nous apparaît comme une révélation, une évidence intérieure. Mais cela suppose d’avoir la sagesse et la patience d’attendre le temps des fruits et aussi d’avoir cultivé le discernement, afin d’être capables de reconnaître les bons fruits… La vie spirituelle s’apprend et s’expérimente (« ascèse », en grec, signifie : s’exercer à), car, dans le monde déchu, elle n’est pas innée.

Le Seigneur conclut par un jugement : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits est coupéet jetéau feu », c’est‑à‑dire, brûlé. Il s’agit ici du jugement dernier, qui confirme ce que son Précurseur, Jean‑Baptiste avait prophétisé : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu » (Mt 3, 10). Cet enseignement du Seigneur est corroboré par ce que rapporte Saint Luc du Discours inaugural, mais avec une précision complémentaire, car, ici, le Christ profère ce logion après celui de la paille et de la poutre. Cela confirme ce que nous avons dit plus haut : pour pouvoir juger des fruits que porte un arbre, il faut avoir une bonne vue [spirituelle] : il faut d’abord avoir retiré la « poutre » qui est dans notre œil intérieur (pour pouvoir retirer la paille qui est dans l’œil intérieur de notre frère), afin de pouvoir discerner les fruits des arbres (Lc 6, 41‑44). Outre l’humilité et le repentir – nécessaires – il faut aussi avoir acquis du discernement spirituel.

Le Christ Lui‑même nous donne une confirmation de son enseignement lorsqu’Il guérit un possédé aveugle et muet et que les « scribes et les Pharisiens » présents diront, dans leur cœur et entre eux, qu’Il accomplissait ce miracle « par le prince des démons, Beelzébul » ; après les avoir repris, parce qu’ils « blasphémaient contre l’Esprit‑Saint » – péché irrémissible –, Il ajouta : « Ou dites que l’arbre est bon, et donc que son fruit est bon, ou dites que  l’arbre est mauvais et donc que son fruit est mauvais, car l’arbre est connu à son fruit » (Mt 12, 33). Ce qui signifie : si Moi, Je délivre un homme de lemprise de Satan, cestàdire que Je le sauve de la mort éternelle, cela veut dire que, produisant ce bon fruit, Je suis le Bon arbre, le Messie, le Sauveur du monde et que, si vous Me rejetez et Me reniez, si vous confondez la puissance de lEspritSaint qui agit dans Ma nature humaine avec celle de Satan, qui pourra vous sauver ? Vousêtes perdus pour toujours. Comme le dit saint Jean Chrysostome, Il demande à ceux qui Le rejettent, davoir un minimum de cohérence et de ne pasêtre contradictoires. Cela rejoint ce quIl dira, avec une humilité proprement divine : si vous ne croyez pas en Moi, en tant que personne, croyez du moins dans lesœuvres que jaccomplis [guérir les malades incurables, ressusciter les morts,…] (Jn 10, 38).

Dans tous ces enseignements le Christ insiste sur un point précis, même s’il n’est pas nommé en tant que tel : le cœur. Le bon arbre, qui a une sève abondante, vivante et saine, c’est l’Homme dont le cœur est et vit en Dieu, dans l’Esprit‑Saint. C’est cela le vrai trésor. Il ajoutera, à l’intention de ses calomniateurs : « Engeance de vipères [= fils de Satan] comment pouvez‑vous dire de bonnes choses en étant mauvais ? Car c’est de l’abondance du cœur [= de ce qui déborde du cœur] que la bouche parle. L’homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor, et l’homme mauvais tire de mauvaises choses de son mauvais trésor » (Mt 12, 34‑35). Saint Jean Chrysostome commente : « Il donne au cœur le nom de trésor ». Le trésor, cest ce quon a de plus précieux, et cela dépend de nous. Chacun de nous est libre de devenir un bon arbre ou de demeurer un mauvais arbre (conformément à la chute), produisant de bons fruits ou de mauvais fruits. Cestànos fruits que Dieu nous jugera, nous « reconnaîtra »

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :


1. L’ancienne Loi – la Torah – avait pour but de rendre les hommes moins mauvais, comme le dit saint Paul. La Nouvelle Loi – l’Évangile – a pour but de rendre les hommes parfaits, comme leur Père céleste est parfait. Le discours inaugural du Christ est une synthèse structurée de tout ce qu’Il va enseigner pendant trois ans : c’est un programme spirituel.
2. D’où le nom donné par les biblistes de « Sermon sur la Montagne ». « La » montagne, c’est‑à‑dire celle qui était proche de la ville où résidait le Seigneur, Capharnaüm : la tradition la situe au mont Korun Hattin, qu’elle appelle le « Mont des Béatitudes », et qui se trouve à quelques kms au Nord‑Ouest de Capharnaüm, dominant la plaine de 50 m (ce qui est élevé par rapport à la mer de Galilée toute proche). Au sommet, il y a un plateau permettant d’accueillir une foule.
3. Les biblistes considèrent qu’il y a 25 logia, qui suivent les Béatitudes, – qui sont elles‑mêmes un condensé initiatique de cette révélation divine, une véritable échelle de la sainteté. Ce logion – parole divine – est le 23e.
4. Le rite romain « classique » se situe entre le Concile de Trente (1563) et le 2e Concile du Vatican (1965).
5. L’ancien rite des Gaules a été restauré dans l’Orthodoxie entre 1929 et 1960, dans le cadre de « l’Orthodoxie occidentale », par la Confrérie Saint‑Photius et l’Évêque Jean de Saint‑Denis (1905‑1970).
6. Dans le texte grec : pseudoprophêtôn : les soidisant prophètes.
7. Dans la plupart des religions païennes antiques, le serpent était un symbole de sagesse, comme c’était le cas dans la religion égyptienne (la plus grande de toutes les civilisations pré‑chrétiennes). Mais c’est aussi une réalité dans l’Ancien Testament, puisque Moïse, inspiré par le Saint‑Esprit fera un serpent d’airain, pour guérir les Hébreux piqués par les « séraphs », ou serpents brûlants, dans le désert, après qu’ils se fussent révoltés contre Dieu (Nb 21). Le Christ est le « Serpent divin », la Sagesse pré‑éternelle. Satan s’efforce toujours de singer le Christ, pour prendre sa place dans le cœur des hommes, tant l’Incarnation du Fils de Dieu le rend fou de rage.
8. D’où le péché d’Adam de ne pas avoir été uni à sa femme Ève, lorsque le Serpent s’approcha d’elle. Après la distinction des deux personnes, masculine et féminine, issues de l’Homme primordial – androgyne – (Ge 2, 21‑22), la femme, au plan idéal, fut centrée sur le sentiment, l’intuition, le cœur, et l’homme, au plan idéal, sur l’intelligence rationnelle, la pensée, la tête. Les deux étaient complémentaires et avaient vocation à s’unir. De même qu’au plan de chaque personne, c’est l’intelligence qui doit descendre dans le cœur, de même au plan du couple, c’était l’homme qui devait s’unir à sa femme et non l’inverse (Gn 2, 24). C’est pour cette raison que le Serpent – rusé – s’est adressé à Ève seule. Mais l’homme n’était pas là ! Eux deux, unis, auraient pu déjouer la ruse du Serpent. Marie triomphera du Serpent parce que son cœur sera constamment uni à Dieu, l’Époux céleste.
9. Il y a beaucoup d’exemples dans l’histoire de l’Église : on peut citer, entre autres, le prêtre Arius, qui niait la divinité du Christ, et qui était entouré d’une cohorte de vierges sacrées, ou même Nestorius, ancien moine devenu patriarche de Constantinople, qui niait que Marie fût la Mère de Dieu, séparant totalement les deux natures du Christ, divine et humaine, ou encore Eutychès, un vieux moine, qui affirmait la dissolution de la nature humaine du Christ dans sa nature divine. Mais il y en eut bien d’autres. Saint Basile dira des Manichéens qu’ils étaient « la pourriture des Églises » (et pourtant Mani, le prophète de ce syncrétisme dualiste et spiritualiste, était mort sous la torture, comme un pseudo‑martyr) et saint Jean Damascène fustigera le Trisagion, modifié par les Monophysites, en disant : «…et que les démons en crèvent » [Foi orthodoxe, livre III, 11. Ed. Ponsoye, p. 115). Les Pères de l’Église – disciples du Christ –avaient conscience du fait que les mauvais fruits étaient pourris, immangeables et puants.
10. Un arbre a des racines solidement implantées dans la terre, mais son feuillage est dans le ciel. Comme l’arbre, l’Homme a les pieds sur la terre, mais la tête dans le ciel : il est terrestre par son corps et céleste par son âme ; Il réunit le Ciel et la terre. C’est sa vocation ontologique. C’est pour cela que le Fils de Dieu se fera Homme, pour unir les créatures au Créateur. En fait, le véritable fruit de l’Arbre‑Homme est d’avoir engendré – selon la chair – le Fils de Dieu.
11. Le grec utilise deux termes différents : pour l’arbre : agathos, bon, de bonne qualité, et pour les fruits : kalos, beau, physiquement et moralement, noble, excellent, parfait. La célèbre expression grecque kaloskagathos représente la plénitude (beau et bien).
12. Les termes grecs sont plus forts et plus précis : pour l’arbre, c’est sapron, pourri, et pour les fruits, c’est ponêros, mauvais, méchant, pervers, qui est le terme utilisé à la fin du Notre Père pour qualifier le Malin, le démon.
13. Saint Jean Chrysostome, Commentaire sur Saint Matthieu, Éd. Artège, 2012, homélies 23 (p. 174‑176) et 42 (p. 266‑269). Ces deux homélies sont remarquables.

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