Le Christ rouvre nos oreilles et délie nos langues (Mc 7, 31-37)
Cette guérison est l’une des plus originales de tout l’Évangile et sa richesse spirituelle mérite qu’on la scrute attentivement. Ce miracle n’est rapporté que par saint Marc1 [c’est-à-dire par saint Pierre1, qui en est un témoin oculaire], ce qui est assez rare. Cet Évangile est lu en Occident le 11e dimanche après la Pentecôte (ancien rite romain et rite des Gaules restauré).
Le Christ est à la fin de Sa mission en Galilée et Il revient de la Phénicie [le « territoire et Tyr et de Sidon »], où Il a délivré la fille de la Cananéenne (Mc 7, 24-30) et saint Marc nous dit, curieusement, qu’Il est « revenu vers la Mer de Galilée en traversant le pays de la Décapole2 », ce qui semble signifier qu’Il aurait contourné la mer de Galilée par le Nord pour arriver en Décapole (au lieu d’aller directement en Galilée). Or la Phénicie et la Décapole sont deux territoires païens (phénicien et grec), c’est-à-dire idolâtres, aux antipodes d’Israël. Et, dans ces deux territoires, Il ne prêchera pas, parce qu’Il ne pouvait pas leur parler du Dieu unique – adoré par Israël seul – mais fera exclusivement des miracles, surtout des exorcismes, pour montrer la puissance de ce Dieu unique et Sa bonté, sans oublier que Sa présence physique est, pour ces lieux et leurs habitants, une grâce inestimable (Jésus est Dieu). Cela ressemble à une mission chez les païens, juste avant de sauver « la Brebis perdue d’Israël » (Mt 15, 24) à Jérusalem, mais sans le dire expressément à Ses disciples, car ils n’auraient pas pu le comprendre à ce moment-là, comme si le Seigneur avait voulu leur annoncer, en filigrane, leur future mission universelle.
Mais, même en Décapole, Jésus est connu, car Il y est déjà venu et y a fait un exorcisme extraordinaire en délivrant le terrible possédé de Gergesa3. Il ne fait aucun doute que tout le monde a entendu parler du célèbre rabbi Ieshoua de Galilée.
Les gens amènent à Jésus un sourd-bègue4, en Le suppliant « de lui imposer la main », dans l’espoir évident – mais non exprimé – qu’Il le guérisse. Même à notre époque, si savante et si technique, qui pourrait guérir un sourd-bègue ? A combien plus forte raison il y a 2000 ans !
Comme à chaque fois que les hommes se trouvent en peine, impuissants face aux épreuves (les forces de la nature, les maladies, les guerres, les calamités…), ils se tournent vers « le Haut », même lorsqu’ils adorent de faux-dieux ou qu’ils ne croient à rien : l’homme retrouve alors sa conscience spirituelle de créature de Dieu, d’enfant de Dieu5. Mais souvent, aussitôt après avoir reçu le bienfait désiré, il oublie son Bienfaiteur… Quelle tristesse pour Dieu !
Cette maladie, cette infirmité, a une signification spirituelle : Ève et Adam furent sourds au commandement de Dieu de ne pas manger du fruit de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, dans le jardin d’Éden. Mais Ève ouvrit grande ses oreilles pour écouter Satan, dissimulé dans le symbole de sagesse qu’était le serpent, et elle fut ensemencée spirituellement par lui, car la parole est une semence (alors qu’elle était destinée à être ensemencée par le Saint-Esprit pour engendrer, selon la chair, le Fils de Dieu). Chassés du jardin des délices, pour ne pas être éternellement mauvais, l’Homme -mari et femme- devint sourd, d’une surdité spirituelle. Et lorsqu’on est sourd à Dieu, on ne peut plus parler : on n’a plus rien à exprimer, car tout vient de Lui (l’Homme n’est rien par lui-même, comme toutes les créatures). Cependant ce sourd semble bégayer encore6 : il n’a donc pas tout perdu. Nous pourrions attribuer ce bégaiement à la proximité d’Israël, la « Terre sainte » qui a cru dans le vrai Dieu – par Abraham, Moïse et David – et dont la sainteté rayonne naturellement.
Le Christ ne dit rien, ne pose pas de questions, contrairement à son attitude face au possédé de Gergesa, mais Il s’était adressé alors aux démons qui le phagocytaient. Comment aurait-Il pu le faire, puisque l’homme était muet ? Et comment aurait-Il pu faire un discours théologique à des gens idolâtres qui ne croyaient pas en Dieu ? Mais ils ont fait la démarche d’aller vers Lui avec espérance, certainement avec l’accord du muet (on a pu lui écrire sur une tablette, puisqu’il a la vue, et il était capable de bafouiller « oui »). Alors, Il agit, et promptement, car personne ne s’adresse à Dieu – « Le Bon7 » – en vain. Il emmène le malade à l’écart, parce qu’Il n’était pas venu pour épater les gens, ni leur imposer de croire en Lui : le Christ n’est pas médiatique, Il respecte toujours la liberté personnelle. Mais Il ne va pas imposer Sa main sur le malade. Il va agir autrement, d’une façon adaptée à la maladie, et nous enseigner ainsi une méthode sacramentelle (les sacrements ne doivent pas être stéréotypés, mais adaptés aux maladies et aux personnes).
Il accomplit la guérison en trois temps-actions :
-« Il lui mit les doigts dans les oreilles » [on peut supposer les auriculaires, créés par Dieu, notamment pour cela] comme pour les déboucher symboliquement, « et, ayant craché, Il toucha sa langue » : la langue humaine est une muqueuse qui ne peut fonctionner normalement qu’en étant lubrifiée sans cesse. Une langue muette est, symboliquement, une langue sèche. Le Seigneur a déposé un peu de salive – salive divine – avec Son doigt sur la langue du malade, pour l’humidifier. La salive est de l’eau, symbole du Saint-Esprit : la salive divine est une image de l’eau du baptême8.
- Il « leva les yeux au Ciel » : Il se tourne vers Son Père céleste, qui est la source unique de tout et, en l’occurrence, de toute guérison ; « et soupira » : soupirer c’est gémir9, exprimer sa douleur et donc supplier. Le Christ est notre unique intercesseur devant Dieu.
-« et lui dit Ephphata10 » ce qui signifie « ouvre-toi », comme saint Marc l’a traduit dans son Évangile. Le Christ est le Verbe du Dieu-Père : Il nous révèle et nous montre Dieu, notamment en exprimant les pensées de Son Père. La parole est créatrice (cf. dans la Genèse : « Dieu dit » et cela existe). Lorsque le Christ dit – certainement avec force – « Ephphata », Il commande à la maladie de quitter ce malade et à la nature de retrouver sa pureté, la santé : c’est une re-création. L’Église s’en souviendra : le rite de l’Effeta sera introduit dans le rituel du baptême romain ainsi que, selon Mgr Duchesne, dans celui du baptême gallican11.
« Et aussitôt ses oreilles s’ouvrirent et sa langue se délia, et il parlait correctement ».
L’homme entend la voix de Dieu : il peut alors parler. Le Seigneur l’a d’abord guéri de son mutisme, ce qui a délié sa langue et lui a rendu la parole : c’est un rachat, une restauration d’Ève et Adam. Il y a dans cette guérison un caractère nettement exorciste (comme le Christ l’avait fait lorsqu’Il avait chassé un démon muet en Mt 9, 33).
Le Seigneur, selon Son habitude, recommande la plus grande discrétion, parce qu’Il ne veut pas être considéré comme un magicien (comme ce fut le cas avec le possédé de Gergesa, dans la même région), ni s’imposer aux gens par des actes extraordinaires : Il voulait être cru sur parole, en raison de son contenu spirituel, et toucher le cœur des hommes. Mais c’était peine perdue : les gens étaient tellement heureux qu’ils criaient de joie et de gratitude, en disant : « Il fait entendre les sourds, et parler les muets »12.
« Que Dieu ouvre nos oreilles, afin que nous entendions ce que l’Esprit dit à l’Église »13 et que nous puissions « raconter toutes Ses merveilles »14 !
Père Noël TANAZACQ
Notes :

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