La parabole de la Drachme perdue fait partie d’un triptyque parabolique sur la chute de l’Homme et ses retrouvailles avec Dieu et par Lui, rapporté uniquement par Saint Luc, dans l’ordre suivant : la parabole de la Brebis perdue et retrouvée1, celle de la Drachme perdue et retrouvée, et celle du Fils perdu et retrouvé. C’est un chef-d’œuvre pédagogique et spirituel, qui ne pouvait sortir que de la bouche même de Dieu, Jésus-Christ. Nous avons déjà fait l’exégèse de la Brebis perdue2 et du Fils perdu3 : nous allons faire celle de la Drachme perdue. Elle n’est jamais lue le dimanche en Orient, mais elle est lue en Occident le 3e dimanche après la Pentecôte, avec celle de la Brebis perdue (dans le rite des Gaules restauré et l’ancien rite romain).
Situons d’abord ce triptyque dans la vie publique du Christ. Saint Matthieu, qui rapporte seulement celle de la Brebis perdue, mais plus brièvement, nous permet de la situer historiquement d’une façon plus précise que chez Saint Luc : le Christ est à la fin de Sa mission en Galilée (dans le chapitre suivant, Il commence Sa montée vers Jérusalem).
Seul Saint Luc nous indique le contexte et la raison des trois paraboles. Le Christ est à la fin de Sa mission en Galilée, qu’Il a sillonnée, et Il est très célèbre : « Tous les Publicains et les gens de mauvaise vie s’approchaient de Jésus pour l’entendre…. ». Mais, dans cette foule, il y a aussi « des Pharisiens et des scribes qui murmuraient et disaient : cet homme accueille des gens de mauvaise vie et mange avec eux » (la Loi interdisait strictement de parler avec des gens « impurs » rituellement, de les toucher, d’entrer chez eux et de manger avec eux). Le Seigneur, qui lit dans les cœurs et entend tout, saisit la balle au bond et va répondre « positivement », constructivement, en racontant ces trois paraboles centrées sur ceux qui sont considérés comme « perdus ». Il va ainsi révéler les pensées du Père céleste, l’intention divine profonde. Comme Il le fait parfois, Il interpelle Son auditoire pour que la Vérité devienne une évidence dans leurs cœurs : Dieu Se met à la portée de l’Homme.
Le Christ a commencé par la parabole de la Brebis perdue, parce qu’Il s’adressait à un peuple de pasteurs, dont l’animal principal était le mouton, richesse essentielle dans cette civilisation agro-pastorale méditerranéenne, et plus particulièrement la femelle – la brebis –parce que c’est elle qui porte l’agneau, symbole utilisé par saint Jean-Baptiste pour désigner le Fils de Dieu, le Messie. Il parlera ensuite de la Drachme perdue, dont nous allons voir la signification symbolique, qui est un objet, mais aussi une richesse, et en lien avec l’homme (le visage représenté). Enfin, Il terminera par l’Homme lui-même, dans son lien avec Dieu, et qui est le vrai sujet des trois paraboles. Il y a une progression pédagogique.
De même qu’Il avait commencé la première parabole par « Quel homme d’entre vous… ? », Il commence la seconde par : « Quelle femme [d’entre vous]4… ?». Il n’est pas anodin qu’il ait parlé ici des femmes, parce qu’il s’agit d’argent et que, dans presque toutes les sociétés antiques, pourtant dominées par les hommes, c’étaient les femmes qui régnaient sur la maison, s’occupaient de la logistique et tenaient les « cordons de la bourse ». Son discours est adapté à la réalité sociale. « Quelle femme….? » : n’importe quelle femme, la femme ordinaire, normale.
« …si elle a dix drachmes…. ». La drachme était l’unité du système monétaire grec5, en argent (3,50g d’argent) et équivalait au denier romain5. L’argent est un métal précieux, qui constitue une valeur en soi, échangeable, parce qu’il est sous une forme petite et légère (ce qui n’est pas le cas lorsqu’on fait du troc).
De plus cette monnaie a un cours légal, universel, parce qu’elle porte un visage humain, l’effigie de l’empereur. C’est le pouvoir impérial qui donne à la monnaie sa valeur légale, officielle. Toute cette riche symbolique indique clairement qu’elle représente l’Homme. L’homme est en effet petit si on le compare à l’immensité cosmique (les 100 milliards d’êtres humains – depuis les origines –sont peu de choses à côté des astres, des végétaux et des animaux, sa taille et sa force ne sont rien à côté des baleines, des éléphants ou des lions) et à l’immensité angélique (les anges sont infiniment plus nombreux, plus puissants et plus intelligents que les hommes). Mais l’Homme a deux richesses, qui sont uniques dans la création, et qui sont d’ailleurs liées : il a été créé par la Divine Trinité – qui s’est concertée avant de le créer (Gn 1, 26) – à Son image et à Sa ressemblance et il réunit le Ciel et la Terre, l’invisible et le visible : il est d’en-haut (céleste) par son âme, et d’en bas (terrestre, cosmique) par son corps. Si la Divine Trinité s’est concertée, c’est qu’Elle avait en vue, dès avant la création de l’Homme, l’incarnation du Fils de Dieu : l’Homme avait pour destin d’être l’instrument de cette incarnation. C’est cela la valeur inestimable de l’Homme. Et ce don gratuit de Dieu a rempli de jalousie, de colère et de haine le chérubin Satanaël qui dira : non, jamais ! car nous, les esprits célestes – images de l’Esprit qu’est Dieu – sommes supérieurs aux hommes. Autre élément symbolique intéressant : l’effigie du roi qui est sur la monnaie est, symboliquement, celle du Roi céleste – le Christ –mais aussi celle de l’Homme qui est roi de la création, image du Roi céleste dans le cosmos. Dieu dit en effet à l’Homme (homme et femme) : « Dominez sur la terre », c’est-à-dire soyez un « Dominus », un seigneur, un roi [à condition d’être unis (Gn 2, 24) et de se comporter comme Dieu dans la création].
Dixa la même signification symbolique que « 100 » pour les brebis : il s’agit de la plénitude naturelle, la perfection de la création. 10, c’est 1 et zéro, c’est-à-dire être et non-être : la création ne tient son être que de Dieu, qui, seul, « est ». Et tous les multiples zéros que l’on peut mettre derrière le 1 symbolisent la fécondité de Dieu, qu’Il a transmise à Sa création, et notamment aux êtres vivants (végétaux, animaux, hommes, qui sont capables de se reproduire, pro-créer).
La femme, qui est étourdie, perd une drachme. Quoi de plus banal ? Ces pièces de monnaie étaient petites et légères (il n’y avait ni chèques, ni cartes bancaires !), le propre des pièces rondes est de rouler, et il n’y avait pas d’électricité (on voyait mal dans les maisons). Ainsi la pièce se perd sous un meuble, un tapis, ou dans un recoin poussiéreux. Ici cette parabole diverge de celle des brebis. En effet, le Berger n’était pour rien dans la perte d’une des brebis : Dieu avait donné aux hommes la liberté, et Il n’était pas « sur leur dos » ; la brebis humaine s’était égarée elle-même. Ici, c’est la femme qui en perd une. La pièce de monnaie est un objet sans vie et n’a pas la conscience (contrairement à l’animal, qui a une certaine autonomie). C’est l’étourderie de la femme, sa non-vigilance qui est cause de la perte d’une drachme. Nous pouvons conjecturer que cette femme symbolise simultanément Ève et Marie : dans cette première partie, elle représente Ève, qui fut naïve6 et qui, sans le vouloir, a ouvert la porte au Loup.
Par contre, elle prend conscience qu’elle a perdu une drachme, ce qui représente 1/10e de son trésor domestique, et a donc une grande valeur. Elle ne se dit pas « tant pis », mais elle va changer de comportement : elle « allume une lampe » à huile (pour y voir clair), elle « balaie la maison » et « elle cherche avec soin ». Celle qui porte la « Lumière du monde » (le Christ) c’est Marie : là nous pouvons considérer que la femme, dans cette deuxième partie, représente la Théotokos. D’autant plus que balayer veut dire « nettoyer », c’est-à-dire faire pénitence. Marie sera entièrement vierge, pour Dieu, et la plus humble de toutes les créatures : elle rachète Ève. La femme cherche avec soin, la lumière à la main : Marie est comme un chandelier vivant portant la lumière divine qui est son Fils. D’ailleurs, saint Cyrille d’Alexandrie dit que c’est le Christ qui retrouve la drachme perdue, parce qu’Il est la Lumière du monde7. Saint Grégoire le Grand fait une belle comparaison entre la lampe et le Christ : « la lampe est en effet une lumière dans un vase de terre cuite…c’est la divinité dans la chair »8. Il faut noter qu’en agissant ainsi, la femme laisse les 9 autres drachmes dans la bourse, ce qui correspond à « l’abandon » des 99 autres brebis, mais qui, toutefois, sont en sécurité autour du trône de Dieu : le sens est le même ici pour cette bourse non mentionnée. Ces 9 drachmes non perdues représentent les 9 cercles angéliques (le symbolisme est encore plus fort que pour les 99 brebis). On pourrait objecter : mais ces 9 cercles angéliques n’ont pas été créés « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». D’abord, remarquons que la Bible ne nous dit rien sur la création du monde angélique (simplement : « …Dieu créa les Cieux… » – Gn 1, 1). Ensuite, les anges sont appelés plusieurs fois dans la Bible « fils de Dieu » (comme par ex. en Job 1, 6, Da 3, 25 ou Ps 88 [He 89], 7) : leur ressemblance à Dieu tient au fait qu’ils sont des « esprits » semblables à l’Esprit, qu’est Dieu (le Christ dit : « Dieu est Esprit » – Jn 4, 24) ; elle est différente de la nôtre.
Et la femme retrouve la drachme perdue. Elle symbolise l’Église, qui continue l’œuvre du Christ et s’efforce d’apporter le salut à tous les hommes, comme le pense saint Ambroise de Milan9. Pour saint Grégoire le Grand « elle figure la Sagesse divine »10.
La scène qui suit correspond à celle de la Brebis retrouvée : c’est une fête avec les amies et voisines, qui représentent la cour céleste. On y retrouve la même expression : « Réjouissez-vous avec Moi… ». C’est le Christ Lui-même, le chef de l’Église et Fils de Marie, qui parle, par la bouche de Sa mère et par la voix de l’Église. Saint Éphrem le Syrien dit que cette joie céleste fait suite à la tristesse de voir l’Homme pécheur et déchu (tristesse de Dieu, qui s’est repenti d’avoir fait l’Homme – Gn 6, 6-7 et tristesse des anges)11. Prenons conscience du fait que nous sommes – chacun de nous – la drachme perdue et retrouvée, et suivons ce conseil de saint Ambroise : « nous sommes des drachmes, gardons notre valeur » !
Père Noël TANAZACQ
Notes :

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