Cette parabole est l’un des textes les plus célèbres du monde, tellement elle a frappé les esprits : dans toutes les cultures, on cite l’exemple de la Brebis perdue. C’est une attestation de la puissance universelle de l’enseignement du Christ, qui est le Didascale1 de l’humanité.
Rappelons d’abord ce qu’est une parabole et l’intérêt de ce mode de prédication : une parabole est une histoire, une fable, à caractère symbolique et à visée spirituelle. Une histoire capte l’intérêt d’un auditoire, parce que les gens veulent en connaître la fin. Et le fait d’emprunter des exemples à la vie quotidienne, de mettre en scène des choses, des personnages et des situations de la vie courante, dans un langage simple, la rend audible par tous, sans barrières de culture ni sociales. C’est un conte spirituel. Et le Christ prend toujours soin de situer ces éléments dans le contexte géographique et historique de Son temps, pour que les gens puissent comprendre (parler de pasteur et de brebis dans la civilisation agro-pastorale de la Palestine du 1er s. après J.C. était parfaitement adapté). Mais, comme tout a une signification symbolique et que le Seigneur conclut toujours par une « morale de l’histoire », sa signification spirituelle (et parfois théologique), ces paraboles valent pour tous les hommes, de toutes les cultures et de tous les temps. Seul le Dieu-Homme pouvait faire cela.
Avant d’entrer dans la parabole elle-même, il faut indiquer son contexte évangélique. En fait, le Christ a raconté trois paraboles successives sur le même thème spirituel :
- la Brebis perdue et retrouvée2 (un animal, mais symbole de l’Homme spirituel, qui porte Dieu en lui)
- La Drachme perdue et retrouvée (un objet, mais précieux, en or, et qui porte l’effigie du roi)
- Le Fils perdu et retrouvé3 (l’Homme lui-même, image de Dieu, mais déchu)
L’ensemble est un chef d’œuvre. Mais seul St Luc rapporte les trois en même temps. St Matthieu rapporte seulement celle de la Brebis perdue et d’une façon plus brève (Mt 18/11-14). Mais il nous permet de la situer historiquement d’une façon plus précise, parce que sa chronologie est la plus exacte des quatre Évangiles (en général corroborée par St Marc [c’est-à-dire St Pierre] : le Christ est à la fin de Sa mission en Galilée (dans le chapitre 19, Il commence Sa montée vers Jérusalem).
Ces trois paraboles, qui n’en font qu’une, ne sont, semble-t-il, jamais lues ensemble liturgiquement, dans aucun rite, ce qui est dommage (parfois l’Église manque d’audace)4. Celle de la Brebis perdue est lue en Occident – avec celle de la Drachme perdue – le 3e dimanche après la Pentecôte (rite des Gaules restauré et ancien rite romain), mais jamais le dimanche en Orient. Quant à la troisième, celle du Fils perdu (appelé « Fils prodigue »), elle est lue le dimanche en Orient (le 2e du Pré-Carême) mais pas en Occident. Les différents rites se complètent.
Seul St Luc nous indique le contexte et la raison des trois paraboles5. Le Christ a déjà parcouru toute la Galilée, et probablement aussi la Judée et les régions périphériques, et Il est extrêmement connu par Ses discours et Ses miracles. On ne parle que de Lui. Où qu’Il aille, les foules se rassemblent (le bouche à oreilles fonctionnait aussi bien que la radio…).
« Tous les Publicains et les gens de mauvaise vie s’approchaient de Jésus pour l’entendre…. » Tous ces gens-là sont ceux qui n’appliquent pas strictement la Loi de Moïse ou qui pratiquent des métiers « impurs » (les Publicains, qui touchent l’argent idolâtre, les prostituées….) ou qui sont de familles mixtes (religieusement) ou même carrément païens : ce sont les laissés-pour-compte de la société juive, nombreux en Galilée, qui était une terre de mélanges ethniques, méprisée par les Juifs de Judée et de Jérusalem. Seul le rabbi Ieshouah de Nazareth s’intéresse à eux et en a de la compassion, image parfaite de Son Père Céleste, qui est la source de miséricorde.
Mais, dans cette foule, il y a aussi « des Pharisiens et des scribes qui murmuraient et disaient : cet homme accueille des gens de mauvaise vie et mange avec eux » (la Loi interdisait strictement de parler avec des gens « impurs » rituellement, de les toucher, d’entrer chez eux et de manger avec eux). La majorité des Pharisiens (qui sont de grands ascètes) et des scribes (qui sont des docteurs de la Loi, des théologiens) détestent Jésus, pratiquement depuis le début de Sa prédication, parce qu’Il enseigne à pratiquer la Loi selon l’esprit (et non à la lettre), qu’Il a un comportement libre et un langage « vrai », et qu’il est bon et miséricordieux avec tous, en un mot, dont l’activité missionnaire leur fait de l’ombre : ils sont là uniquement pour Le surveiller, Le dénoncer et Le calomnier. C’est une véritable « croix » intérieure pour le Christ d’avoir à supporter constamment ceux qui se comportent en ennemis, et qui Le haïssent sans raison. Les Apôtres en souffrent aussi beaucoup : cette expérience leur sera utile dans leur futur ministère. Le Seigneur, qui lit dans les cœurs et entend tout, saisit la balle au bond et va répondre « positivement », constructivement, en racontant ces trois paraboles centrées sur ceux qui sont considérés comme « perdus ». Il va ainsi révéler les pensées du Père céleste, l’intention divine profonde. Comme Il le fait parfois, Il interpelle Son auditoire pour que la Vérité devienne une évidence dans leurs cœurs. Dieu Se met à la portée de l’Homme.
« Quel homme d’entre vous [n’importe qui, l’homme ordinaire, normal], s’il a 100 brebis…. ». Il s’agit donc d’un berger, et qui a un grand troupeau (dans le contexte palestinien). Le Christ prend souvent comme symbole la brebis -femelle du mouton, qui engendre l’agneau-. Dans les pays méditerranéens, c’est l’animal à tout faire (il donne du lait [et donc aussi du beurre et du fromage], de la viande, de la laine et de la peau [pour faire des vêtements et des chaussures] et même de la corne) parfaitement adapté au relief et au climat. C’est la richesse par excellence, celle qui permet de vivre (se nourrir et se vêtir). Le Seigneur ne fait jamais allusion aux béliers (les mâles reproducteurs, peu nombreux dans les troupeaux, ni aux agneaux (pas encore adultes). La brebis symbolise – entre autres – l’Homme, qui a reçu de Dieu d’immenses dons et richesses, et qui est appelé à porter « l’Agneau de Dieu », le Fils incarné. Le nombre 100 est, de même que 10 ou 1000, le symbole de la perfection créée, et représente « la totalité des êtres raisonnables [doués de conscience et d’intelligence] » comme le dit St Cyrille d’Alexandrie6 et « la nature des anges et des hommes », comme le dit St Grégoire le Grand7, c’est-à-dire le monde angélique et l’humanité. Au plan symbolique « un » et « zéro » représentent l’être et le non-être : la créature (zéro) n’est rien par elle-même ; elle n’est que par Dieu et unie à Dieu (« un »).
« ….et qu’il en perde une … » : dans les régions montagneuses ou dans les steppes désertiques, il peut toujours arriver qu’une brebis s’égare ou tombe dans un ravin : c’est courant. L’expression « en perde » est équivoque, parce qu’elle peut laisser supposer que le berger ait été inattentif. St Matthieu est plus précis théologiquement : « et que s’égare l’une d’elle » : c’est la brebis qui s’est égarée et le berger n’y est pour rien ; les termes « perdre » et « perdue » ne doivent pas être pris dans un sens absolu, mais relatif (« égaré » est plus exact). Les pères sont unanimes : la brebis perdue, c’est l’Homme qui a péché, par désobéissance et manque de confiance en Dieu, et qui « s’est échappée de la main du Berger suprême [Archi-pasteur] » (St Cyrille), qui « en péchant quitta le pâturage de la vie » (St Grégoire). Il faut remarquer que, même égarée, celle qui s’est perdue demeure une « brebis », parce que l’Homme, même déchu, demeure l’image de Dieu, qui est indélébile.
« …ne laisse les 99 autres dans le désert….. ». Les Pères sont aussi unanimes : les 99 autres représentent le monde angélique demeuré fidèle à Dieu (9 est le nombre des cercles angéliques) : «les 99 sont les troupeaux innombrables des anges… qu’Il a laissé dans les hauteurs (St Ambroise de Milan8). Ceci est confirmé par St Matthieu qui dit qu’Il les laisse « sur les montagnes », comme le souligne St Grégoire. St Luc parle de « désert » parce que le Pasteur divin n’est plus là : Il s’est incarné pour aller à la recherche de la Brebis perdue. Mais les 99 demeurées fidèles et sages [qui ne se sont pas égarées] demeurent néanmoins autour du trône de Dieu, et sont donc en sécurité.
Arrêtons-nous un instant sur le symbolisme des 99 + 1. Le rapport entre les créatures invisibles (les anges) et les créatures visibles (l’Homme, et le cosmos qu’il porte en lui) est de 99 à 1 (ou de 9 à 19, ou de 999 à 1) : le monde angélique est infiniment grand tandis que l’Homme, et le cosmos dont il est issu et qu’il porte en lui, sont infiniment petits. Ce qui est extraordinaire, c’est que Dieu ait voulu s’unir à ce qui est petit, le plus éloigné de Lui : Il ne s’est pas fait « Ange », parce que les esprits que sont les anges sont proches de Lui, qui est Esprit. Il a voulu s’unir à ce qui est petit et le plus éloigné de Lui, parce que Dieu est humble (le Père est la source de l’humilité, le Fils est l’humilité, l’Esprit est l’esprit d’humilité) et bon, et qu’Il veut élever ce qui est petit. Mais, si l’Homme est petit (tiré de la poussière du sol – poussière cosmique), il a reçu de Son créateur ce caractère unique de réunir le Ciel et la Terre, d’être simultanément d’en-haut – invisiblement, dans son âme – et d’en bas – visiblement dans son corps. C’est pour cela que Dieu a mis son sceau dans l’homme,Son image, et l’aptitude à Lui ressembler. Dieu a créé l’Homme en vue de l’Incarnation de Son Fils, pour pouvoir s’unir à toute Sa création. Le chérubin Satanaël, qui était à l’origine la plus belle et la plus intelligente de toutes les créatures, n’a pas supporté l’humilité divine et a chuté. D’où sa haine de l’Homme et du Christ, en tant que Dieu incarné.
« …pour aller vers celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’Il la trouve…. ». St Matthieu est plus précis : « …pour aller à la recherche de celle qui est perdue…. » : le Berger part à la recherche de la brebis perdue : Il ne se contente pas d’attendre qu’elle revienne ; elle s’est perdue : il faut la sauver. Le Berger divin s’incarne, comme Son Père le Lui demande, par le Saint-Esprit, et Il part courageusement à la recherche de l’Homme déchu, condamné à la mort éternelle par sa désobéissance au commandement divin.
« Lorsqu’Il l’a trouvée, il la met avec joie sur Ses épaules… ». Pourquoi ? Parce qu’elle est « fatiguée et chargée », qu’elle a faim et soif et qu’elle est peut-être blessée. Et Il fait plus que ce qu’Il a fait comme Bon Samaritain : Il la prend sur Ses épaules (et non sur sa monture) : « Il a mis la brebis sur Ses épaules, parce qu’ayant assumé la nature humaine, Il a porté Lui-même nos péchés (St Grégoire) ; « Les épaules du Christ sont les bras de la croix » (St Ambroise). L’Homme est porté sur les épaules de Dieu, comme un enfant sur les épaules de son papa. Il y a un ornement liturgique épiscopal, qui en est le symbole, c’est le pallium10 ou omophore10 : il représente la brebis perdue et retrouvée, symbole de la fonction archi-pastorale de l’Évêque.
Et le berger ramène la brebis au bercail, avec le reste du troupeau : elle est sauvée. St Cyrille dit : « la bergerie, c’est l’Église ». Mais, in fine, c’est le Royaume de Dieu. Alors le berger fait la fête avec ses amis et ses voisins, parce qu’il « a retrouvé sa brebis qui était perdue ». Le même scénario se passe avec la Drachme retrouvée et le Fils retrouvé : il y a une grande fête. St Grégoire souligne : il ne dit pas « réjouissez-vous avec la brebis retrouvée », mais « réjouissez-vous avec Moi », parce que Dieu est dans la joie d’avoir sauvé l’Homme, la Brebis égarée. Cela signifie : partagez Ma joie. A qui le Seigneur s’adresse-t-Il ? À Ses amis angéliques, selon St Grégoire, les 9 cercles qui entourent le trône de Dieu, et qui sont donc des amis et des voisins du Roi de Gloire.
La réponse à la question du Christ est évidente : bien sûr que nous ferions de même. Car les bergers de Palestine étaient des professionnels sérieux, sages et courageux.
Après cette interpellation amicale, qui n’a rien d’un discours abstrait, le Seigneur conclut en révélant la « morale » de l’histoire, la clé spirituelle, la pensée divine. « De même Je vous le dis [logion divin, vérité éternelle ; chez St Matthieu : « Amen, Je vous le dis », qui est une des expressions favorites du Christ] il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentance ». C’est d’abord une réponse cinglante à ceux qui murmuraient contre le Christ, à ceux qui s’érigeaient en juges de Dieu. Ici, chez St Luc, le Christ met l’accent sur la responsabilité spirituelle de l’Homme : la Brebis perdue, c’est l’Homme déchu. Dieu n’y est pour rien. Et Il a envoyé Son Fils à la recherche de l’Homme perdu, « séduit par la fourberie du serpent et tué par ses propres passions », comme le dit St Basile dans sa très belle anaphore. Mais pour réintégrer le bercail céleste, le Paradis-Royaume, il doit se repentir. Le Christ-Berger a fait l’essentiel du travail, mais il y a une chose qu’Il ne peut pas faire, c’est se repentir à notre place. Pourquoi y-aura-il « plus de joie » dans le Ciel – c’est-à-dire autour du trône de Dieu – pour ce « seul pécheur » repentant qu’est l’humanité, que pour la totalité des anges ? L’évêque Jean de Saint-Denis11, qui avait une connaissance très élevée de la symbolique sacrée et qui a souvent commenté cette parabole, répond : les 99 brebis angéliques n’ont pas besoin de se repentir parce qu’elles n’ont pas péché ; mais la destinée finale de l’humanité, après sa chute, ses épreuves, ses souffrances, est supérieure à celle des anges, et sa joie sera plus grande, parce qu’elle sera prise sur les épaules du Christ et que sa joie sera complète : le nombre sacré [100] sera accompli. L’Ascension en est une préfigure, puisque notre nature humaine, en Christ, est élevée au-dessus des 9 cercles angéliques, qui s’en étonnent, mais qui acclament, sans comprendre12.
St Matthieu nous rapporte une conclusion plus théologique : « De même, il n’y a pas de vouloir13 chez votre Père céleste que se perde un seul de ces petits ». Le Christ révèle ici une pensée de notre Père céleste, capitale pour nous -l’Église- et pour tous les êtres humains : l’intention profonde de Dieu (Son « vouloir ») est que tous soient sauvés. Mais cela ne peut pas se faire sans notre coopération, sans notre vouloir, c’est-à-dire sans la repentance. Ce que n’ont pas vu les scribes et les Pharisiens, c’est que le Christ appelaient les « gens de mauvaise vie » au repentir (Il ne les a pas confortés dans leurs péchés, mais Il leur a « ouvert les portes de la miséricorde »14). Le Christ ne cessera pas de dire qu’Il est venu sauver tout ce qui était perdu, c’est-à-dire tous les hommes. C’est d’ailleurs le premier verset de la péricope chez St Matthieu (18/11), qu’il ait été interpolé ou non.
L’Église orthodoxe fera sien ce dogme, en l’exprimant magnifiquement par la bouche de St Silouane de l’Athos et que l’on peut résumer ainsi : personne n’est perdu pour toujours. Le Christ lui révéla, dans sa terrible et longue expérience de l’enfer, qu’Il était aussi là, présent invisiblement, et qu’Il attendait patiemment que les damnés se repentent et retrouvent l’espérance en la miséricorde de Dieu. Sublime !
Père Noël TANAZACQ
Notes :

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