L’apparition aux deux disciples d’Emmaüs (Luc 24/13-35)
Avant d’aborder le contenu de cet Évangile, il faut au préalable donner une précision sur le titre qui lui est donné dans la littérature et l’art, à savoir « Les pèlerins d’Emmaüs »1 : il ne s’agit pas de « pèlerins », mais de disciples du Christ – comme le dit l’Évangile – qui n’indique pas non plus le lien qu’ils ont avec Emmaüs, mais qu'ils s’y rendent. Et le plus important n’est pas ceux qui sont qualifiés improprement de « pèlerins », mais bien le Christ ressuscité, qui va leur apparaître. Nous touchons du doigt, avec cette anecdote, une des grandes difficultés de cette période « pascale » de la vie terrestre du Christ : ayant définitivement Son corps glorieux (sur lequel nous reviendrons plus loin), Il devient « insaisissable » pour les yeux et l’intelligence des hommes, ce qui rend la chronologie des évènements très difficile à saisir.
Cette apparition n’est relatée que par Saint Luc, ce qui est assez étonnant, puisque ni lui, ni Saint Paul, dont il été le compagnon, ne furent des témoins oculaires de la Résurrection (contrairement à Saint Matthieu, Saint Pierre [Marc] et Saint jean). Toutefois, il y a deux versets de Saint Marc qui y font allusion (Mc 16/12-13). Cette péricope est lue, dans la plupart des rites2, le Lundi de Pâques (appelé Lundi Radieux en Orient).
« Et voici, ce même jour,… ». Or le chapitre 24 commence par :« Le premier jour de la semaine… » ; nous sommes donc bien le dimanche de Pâques. A quel moment de la journée ? Cela n’est pas précisé. Mais le « et voici » fait référence à ce qui précède : il s’agit de la visite-éclair de Pierre au tombeau (avec Jean), qui est juste mentionnée par Saint Luc (alors qu’elle est très détaillée chez Saint Jean). Par ailleurs, Saint Marc nous apporte une précision : l’apparition « à deux d’entre eux » (Mc 16/12) eut lieu après l’apparition à sainte Marie de Magdala3 (tôt le matin, à l’aurore) et avant l’apparition aux onze, le soir, puisqu’ils « étaient à table »4 (Mc 16/14), ce qui est confirmé par Saint Jean (« Comme c’était le soir… » Jn 20/19). Nous avons, de plus, une précision dans la péricope, car, les disciples insistent pour que le personnage mystérieux qui leur a parlé reste dîner avec eux « car le soir approche ». L’apparition s’est donc passée probablement dans l’après-midi, et jusqu’en début de soirée.
Qui sont ces « deux disciples » ? Il s’agit bien de disciples et non d’Apôtres. En dehors de ces derniers (les Douze), le Christ avait appelé 72 autres disciples, pour les relayer. Mais il avait beaucoup d’autres disciples, non chargés d’une mission spécifique : sa famille, ses amis (Lazare, Marthe et Marie…), les « femmes-disciples », les Bergers de Bethléem, ceux qu’Il avait guéri… En fait le Christ avait un important réseau de disciples, au sens large du terme, dans tout Israël, qui l’aideront beaucoup dans Sa mission et qui constitueront, autour des Apôtres et des Saintes Femmes, le noyau de l’Église juive (les « Judéo-chrétiens »). Sa mission fut beaucoup plus structurée qu’on ne le pense. Son ineffable bonté ne doit pas nous faire oublier qu’Il était un « maître », un chef, qui avait en Lui – pour parler un langage humain – une intelligence organisatrice et qui avait un plan d’action : les choses n’ont pas été faites au hasard.
Saint Luc nous révèle le nom d’un des deux : Cléophas5. Il est difficile de s’y retrouver avec les noms hébreux, car beaucoup de personnes d’un même lieu ou d’un même groupe, portent le même nom6. Nous connaissons un Cléophas dans l’Évangile, qui est l’époux de Marie « femme de Cléophas » (Jn 12/25), sœur de la Vierge Marie et mère des Apôtres Jacques le Mineur et Jude, mais il est aussi appelé « Alphée » (« Jacques, fils d’Alphée » en Lc 6/15) : il ne peut donc pas s’agir de lui. Lorsque l’Évangile ne nous éclaire pas sur un personnage ou un lieu, nous pouvons nous tourner vers d’autres sources : les évangiles apocryphes, les Pères de l’Église, les hagiographes anciens et les visionnaires. Origène (3e s.) dit que Cléophas était originaire d’Emmaüs, et que le deuxième disciple s’appelait Simon (et non Saint Luc lui-même, comme on l’entend dire souvent). Les hagiographes anciens, Théodose l’Archidiacre (6e s.) et saint Adon de Vienne (9e s.) mentionnent Cléophas et disent qu’il a été martyrisé (vers 44 ?) dans la maison où il avait reçu Jésus à sa table. Tout ceci est confirmé par les visionnaires, qui apportent d’autres précisions : Cléophas était le fils d’un autre Cléophas, qui avait été chef de la synagogue d’Emmaüs, et qui avait eu l’occasion de rencontrer Jésus, et l’autre disciple, Simon, était son beau-père7.Que faisaient-ils ? Ils rentraient chez eux, après avoir vécu tous les grands et tragiques évènements de Jérusalem (le jugement, la passion et la mort du Christ).
Où se trouve Emmaüs8 ? Il y en a trois en Israël. Contrairement à ce que pensait saint Jérôme (4e-5e s.), qui l’identifiait avec Nicopolis (à 30 km à l’Ouest de Jérusalem) et qui fut suivi, sur ce point, par les Croisés et par de nombreux biblistes occidentaux, il s’agit certainement de l’actuelle El-Qubeibeh8, à environ 12 km à l’Ouest de Jérusalem (qui correspondent aux « 60 stades » indiqués par Saint Luc), dans les monts de Judée.
Les deux compagnons rentrent tristement à Emmaüs (le Christ leur demandera pourquoi ils sont « tout tristes ») « en s’entretenant de tout ce qui s’était passé ». Comme beaucoup de disciples, ils sont écrasés, parce qu’ils avaient réellement cru que Jésus était le Messie et qu’Il allait rétablir la royauté davidique, prémices du Royaume de Dieu. Mais leur Maître très aimé, le rabbi Yeshouah, est mort et déposé dans un sépulcre. Tout s’est effondré ! Nous devons nous représenter et comprendre la douleur immense de tous ces gens, qui avaient tant espéré en Jésus-Messie ! Bien sûr, Il avait annoncé qu’Il devait souffrir et mourir, puis ressusciter. Mais ces disciples sont comme les Apôtres, qui se terrent dans le Cénacle, transis de peur : ils n’ont retenu que la première partie du discours, car le concept de « résurrection des morts » dépasse l’intelligence humaine. Il en est de même pour nous, après 2000 ans de Christianisme… Nous pouvons avancer raisonnablement qu’une seule personne a vraiment cru à la résurrection, Marie la Mère de Jésus, parce qu’elle était « toute à Dieu » et croyant tout de Dieu, même si elle a eu la souffrance atroce de voir son Enfant bien-aimé cloué sur la croix et tué.
Alors qu’ils parlent entre eux, le Christ surgit de nulle part (bien qu’en général, des marcheurs entendent venir ceux qui marchent derrière eux et les rattrapent), se joint à eux et commence à parler avec eux. Mais ils ne « Le reconnaissent pas » (ce qui suppose qu’ils L’avaient déjà vu, probablement lors de Son entrée messianique, le dimanche précédent, et pendant Sa passion, peut-être même sur la Croix). Voilà un point-clé de l’enseignement théologique de cette péricope. En effet, depuis Sa résurrection, le Christ a Son corps glorieux d’une façon permanente et définitive, pour l’éternité. En fait, Il l’a toujours eu, car Sa nature humaine est parfaite, immaculée (comme celle du premier Adam) et, en tant qu’homme, Il l’a portée à la perfection, ce que le premier Adam n’avait pas fait, en désobéissant9 : Il a ainsi accompli – en tant qu’homme – la volonté de Dieu-Père (« Que Ta volonté soit faite sur la terre… »). Mais Il a choisi librement de porter, dans Sa nature humaine (corps et âme), les conséquences de la chute d’Adam et Ève (c’est pour cette raison qu’on Le voit fatigué, avoir faim et soif, être triste ou angoissé….)10 pour pouvoir souffrir pour nous – librement – et mourir pour nous – librement –. Sans cet endossement, cela eût été impossible : personne n’aurait pu porter la main sur Lui, ni Lui faire le moindre mal.
Contrairement à notre corps déchu, qui est corruptible, opaque et limité, le corps glorieux est un corps déifié, une matière spiritualisée, qui est entièrement libre par rapport à l’espace-temps : il peut passer à travers les murs et les portes – ce que le Seigneur fera au Cénacle –, il n’est pas tenu d’avoir toujours la même forme ni le même aspect (les deux disciples ne Le reconnaissent pas, comme Marie de Magdala, le matin, qui L’avait pris pour le jardinier), parce qu’il ne s’impose pas, et il a le don d’ubiquité11. Avant Sa résurrection, le Christ ne manifestait Sa nature divine (unie à Sa nature humaine déifiée) qu’exceptionnellement (lors de la Transfiguration, lorsqu’Il marcha sur les eaux, lors des deux multiplications des pains, aux Noces de Cana, et lors de Ses innombrables guérisons miraculeuses). Mais, le reste du temps, Il avait toutes les apparences d’un homme normal, ordinaire. Le Seigneur s’est acquis le « droit » de manifester de façon permanente Sa nature humaine déifiée, parce qu’Il a été obéissant jusqu’à la mort et qu’Il est ressuscité : ce n’est pas par faveur divine, mais par Son obéissance personnelle.
Tout le dialogue qui va suivre entre le Christ et les deux disciples est admirable, parce que le témoignage des disciples sur Lui est remarquable (nous voyons comment le Messie était perçu par Ses fidèles, à ce moment-là), et parce que le Christ manifeste une délicatesse extraordinaire pour Se révéler à eux petit à petit, sans
s’imposer12. Il leur demande d’abord de quoi ils parlaient en marchant « pour que vous soyez tout tristes ». Et les disciples s’étonnent qu’un homme venant apparemment de Jérusalem puisse ignorer les évènements d’une importance et d’une gravité exceptionnelles qui viennent de s’y dérouler. Ils font une magnifique confession de « Jésus le Nazaréen, qui fut un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, et comment nos grands-prêtres et nos chefs L’ont livré pour Le faire condamner à mort, et L’ont crucifié », mais ils expriment leur douleur, proche du désespoir, car ils « espéraient qu’Il délivrerait Israël », surtout que « voici le 3e jour que ces choses se sont passées » [sous-entendant que la prophétie du Christ ne s’accomplissait pas]. Ils ajoutent quand même que « quelques femmes d’entre-nous », ont trouvé le tombeau vide (« n’ont pas trouvé le corps ») de même que « quelques-uns » [Pierre et Jean], et que des anges auraient dit aux femmes « qu’Il était vivant ». Mais ils n’y croient pas vraiment, parce qu’ « ils ne L’ont pas vu, Lui ». Voilà le point crucial : voir la personne de Jésus vivante.
Le Seigneur aurait très bien pu reprendre Son aspect habituel et leur dire : c’est Moi. Mais Il a fait beaucoup mieux, dans Sa Sagesse divine. Après s’être exclamé : « Ô hommes sans intelligence13 et dont le cœur est lent à croire ce qu’ont dit les prophètes », Il leur a fait une catéchèse admirable « en commençant par Moïse et par les prophètes, et leur expliqua ce qui Le concernait, dans toutes les Écritures». Heureux hommes qui
furent enseignés par la bouche même de Dieu14. Quelle pédagogie ! Il va les amener à comprendre petit à petit, par Ses paroles (Il est le Verbe), qu’Il est le Messie, bien que n’en ayant pas l’apparence : Il va toucher leur cœur, avant de Se révéler explicitement. Le Christ est conforme à ce qu’Il a toujours enseigné et fait : s’attacher d’abord au contenu, à l’esprit, plus qu’à la forme extérieure. Il se révèle aux yeux du cœur avant les yeux physiques. Ils sont émerveillés et comprennent tout, l’économie du salut voulue par Dieu-Père, accomplie par Dieu-Fils, en Dieu-Esprit.
Ils arrivent chez eux, à Emmaüs, mais le Christ veut continuer son chemin (Il n’avait pas de raison de s’arrêter). Alors ils Le retiennent et Lui demandent instamment de dîner avec eux, probablement dans leur maison. Le Christ leur a tendu la main : ils L’ont prise. L’homme doit toujours faire un effort pour recevoir la vérité, conquérir ce qui lui est donné gratuitement (c’est la synergie entre Dieu et l’Homme) : nous devons « conquérir Dieu », comme le patriarche Jacob-Israël l’avait fait. Le Christ accepte de bon gré (chaque fois que l’Homme invite Dieu, Il vient, car Il veut le bonheur de Ses créatures). Le Seigneur va alors refaire les gestes de la Sainte Cène avec le pain et, comme ils le diront plus tard aux Apôtres et comme le chante la Liturgie : « Ils reconnurent le Seigneur, dans la fraction du pain »15. Leur cœur était prêt (ils diront plus tard : « notre cœur brûlait au-dedans de nous lorsqu’Il nous parlait… »), maintenant leurs yeux se sont ouverts. La « fraction du pain » est un signe christique absolu, parce que Jésus-Christ est le Grand-Prêtre unique et éternel. Cela suppose qu’ils aient entendu parler de la Sainte Cène, qui eut lieu trois jours plus tôt (à laquelle ils ont peut-être même participé16). Ils ont enfin connu le bonheur absolu : voir le Christ ressuscité. C’est non seulement « voir Dieu », ce qui est l’unique obsession légitime de l’Homme, mais encore avoir la certitude du salut, de la guérison de la mort éternelle.
Mais aussitôt le Seigneur « disparaît » : le texte grec est beaucoup plus précis théologiquement : « Il devint invisible » : le corps glorieux a la liberté totale. Ils laissent là le repas et se dépêchent de repartir à Jérusalem pour informer les Apôtres et tous les disciples, au Cénacle, qui eux-mêmes leur affirment que « le Seigneur est vraiment ressuscité, et qu’Il est apparu à Céphas (Pierre) ». Aussitôt après, le Christ se tient au milieu d’eux, alors que les portes étaient fermées, « par peur des Juifs » (Jn 20/18). Ainsi les deux disciples d’Emmaüs ont vu le ressuscité deux fois, une fois pour eux seuls, et une autre fois avec tous.
On peut remarquer qu’à chaque fois que le Christ ressuscité apparaîtra, Il le fera d’une façon adaptée aux personnes qui recevront cette grâce et Il donnera un enseignement nouveau. Sa résurrection était simultanément l’aboutissement de l’économie du salut et le commencement de la vie de l’Église.
Christ est ressuscité !
Père Noël TANAZACQ
Notes :

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