Ajouté le: 10 Avril 2017 L'heure: 15:14

Évangile, Évangiles, Évangeliste (2)

Évangiles[gr. εὐαγγέλια] – appellation attribuée aux quatre premiers écrits du Nouveau Testament qui transmettent essentiellement le même message : « la bonne nouvelle » du salut de l’humanité à travers la personne de Jésus-Christ. Même s’il s’agit de quatre œuvres écrites par des auteurs différents et à des périodes différentes, d’après le contenu εὐαγγέλιαest pourtant unique.

Le titre et l’auteur. Dans les manuscrits bibliques les plus anciens, les Évangiles canoniques sont attribués chacun à un auteur portant le nom de Matthieu, Marc, Luc, Jean : l’Évangile selon Marc, l’Évangileselon Matthieu etc. En grec : κατὰ Ματθαῖον εὐαγγέλιον, κατὰ Μᾶρκον εὐαγγέλιον etc. Comme l’affirme Saint Jean Chrysostome (347-407), ces titres n’ont pas été donnés par les auteurs des écrits, mais proviennent de la tradition de l’Église (cf. Homélies sur l’Épître aux Romains 1, 1). Il est probable qu’ils datent du 2siècle apr. J-Chr, plus précisément du moment où l’attribution des Évangiles canoniques des quatre auteurs traditionnels a commencé à être acceptée unanimement dans toutes les Églises. Certains spécialistes proposent même la fin du premier siècle : d’après l’information de l’évangéliste Luc (Lc 1, 1), il y a eu plusieurs tentatives de raconter la vie et l’activité du Sauveur, et l’Église a reconnu dès le début seulement quatre Évangiles. D’ailleurs, l’utilisation du singulier εὐαγγέλιον (évangile) suivi par la préposition κατὰ (selon) n’indiquait pas seulement le titre et l’auteur des écrits, mais aussi le fait que l’Église reconnaît comme canonique un seul Évangile (εὐαγγέλιον) dans quatre formes d’exposition, dont le message « correspond » ou « est conforme avec ce qu’écrit » (κατὰ) saints Matthieu, Marc, Luc ou Jean.

Le problème des auteurs de chaque Évangile a soulevé des contradictions entre les spécialistes. La plupart du temps les différentes études ne conduisent pas à des certitudes absolues, mais seulement à des hypothèses plus ou moins probables. Conformément à la tradition commune de l’Église primaire (cf. Papiasd’Hiérapolis, Irénée de Lyon, Clément d’Alexandrie, Origène), les Évangiles ont été écrits par les personnes dont le nom est mentionné dans le titre. Le premier et le quatrième Évangiles sont écrits par des apôtres, Matthieu et Jean respectivement, qui faisaient partie du groupe des douze disciples. Selon le témoignage de Papias d’Hiérapolis, Marc a écrit son Évangile en qualité d’« interprète de Pierre », transmettant les faits et les expériences que celui-ci a vécus quand il était avec le Sauveur (cf. Eusèbe de Césarée, L’Histoire ecclésiastique V, 10, 3). En ce qui concerne l’auteur du troisième Évangile, selon le témoignage de Saint Irénée de Lyon, celui-ci est Luc, le médecin et le collaborateur de l’Apôtre Paul : "Luc, le successeur de Paul, a mis dans un livre l’Évangile prêché par lui” (Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 1, 1 ; III, 14, 1).

Le nombre. Conformément à l’apôtre Paul, l’essence du témoignage apostolique est qu’il existe un seul vrai Évangile, et celui qui tenterait de parler d’un autre Évangile, qu’il soit anathème (cf. Gal 1, 8). Les premières informations sur l’existence de plusieurs Évangiles comme écrits portant sur les faits et les enseignements de Jésus Christ datent seulement du début du 2siècle apr.J-Chr. Justin le Martyr parle des « mémoires des apôtres, appelés Évangiles » (Apologie I, 66). Et à la fin du 2siècle, Irénée de Lyon, dans son œuvre Contre les hérésies III, 11, prouve clairement le fait qu’à son époque les quatre Évangiles étaient un fait axiomatique, étant comparés aux quatre coins de la terre ou aux quatre vents du ciel.Irénée les désigne par l’expression unique εὐαγγέλιον τετράμορφον (Évangile tétramorphe).

A côté des quatre Évangiles transmis dans le Nouveau Testament, il existe également d’autres écrits nommés « Évangiles », mais qui sont considérés comme « apocryphes ». Ceux-ci gardent les traditions liées à la vie et l’activité du Sauveur Jésus Christ, mais sans dériver des Évangiles canoniques. Parmi ceux-ci seulement quelques-uns nous sont parvenus entièrement, comme surtout l’Évangilede Thomas et L’évangile de la Vérité, grâce aux découvertes récentes près de Nag Hammadi (Égypte). Pour expliquer la multitude d’« Évangiles » apocryphes à cette époque, il faut admettre le fait que les Évangiles canoniques n’avaient pas la même autorité dans toutes les Églises.C’est ce qui se déduit également de la préférence de l’hérétique Marcion d’inclure dans le canon du Nouveau Testament seulement une version « censurée » de l’Évangile selon Saint Luc. C’est valable aussi pour ceux qui, tel Tatien, se sont engagés à harmoniser les différents écrits évangéliques en une seule collection (cf. Diatessaron ou Concordance des quatre Évangiles), un compromis qui a joui d’une grande autorité en Syrie. L’opposition au canon censuré de Marcion et à l’harmonisation des Évangiles en un seul écrit par Tatien fut l’un des facteurs qui ont mené finalement l’Église à établir les livres du Nouveau Testament et à l’acceptation unanime de l’autorité des quatre Évangiles canoniques.

L’ordre. L’ordre actuel des Évangiles correspond à celui qui est transmis par la majorité des anciens manuscrits et lectionnaires liturgiques : Saint Matthieu, Saint Marc, Saint Luc et Saint Jean. Cet ordre est déjà attesté par Irénée de Lyon (cf. Contre les hérésies III, 1, 1 ; cité ensuite par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique V, 8, 2-4).

Dans certains manuscrits nous trouvons pourtant un autre ordre : au début Saint Jean et Saint Matthieu, considérés comme écrits par les disciples directs de Jésus-Christ, et ensuite Saint Luc et Saint Marc, comme ceux qui ont été disciples des Apôtres Paul et Pierre respectivement. C’est ce qu’on appelle l’ordre « occidental » (cf. Codex Bezae Cantabrigensis, Codex Claromontanus).

A ces deux ordres s’ajoute en Orient un troisième : Saint Matthieu et Saint Luc suivis par Saint Marc et Saint Jean. C’est ce qu’on appelle l’ordre « antiochien » attesté par Clément d’Alexandrie (cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique VI, 14, 5-6) et par Jean Chrysostome (cf. Commentaires sur les psaumes XLIV, 8 ; Commentaire sur l’Évangile selon Jean IV, 1).

Normalement quatre objets peuvent être disposés de 24 manières différentes. Le fait que les manuscrits bibliques nous transmettent seulement trois dispositions des quatre Évangiles montre que ce n’est pas une simple coïncidence dans la constitution du Tetraévangile. Conformément au témoignage de certains Pères de l’Église, l’ordre des Évangiles correspond à la succession chronologique de leur rédaction : Matthieu aurait écrit le premier, suivi par Marc, ensuite par Luc, et finalement par Jean (cf. Origène, Commentaire sur l’Évangile de Matthieu ; Irénée de Lyon, Contre les hérésies ; Le fragment de Muratori ; Augustin, De Consensu Evangelistarum). En revanche, pour Papiasd’Hiérapolis, Matthieu aurait écrit après Marc ; et pour Clément d’Alexandrie, Marc aurait écrit après les deux Évangiles qui contiennent la généalogie du Sauveur, à savoir Matthieu et Luc (cf. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 14-16 ; VI, 14, 5-6).

Il est possible que l’ordre actuel des Évangiles, attesté déjà par les codex Sinaiticus, Vaticanus et Alexandrinus, soit le résultat d’une raison purement matérielle. Souhaitant introduire les textes des Évangiles l’un après l’autre dans un même manuscrit, les copistes commençaient par l’écrit le plus long, et ensuite, selon l’espace, ils ajoutaient un autre écrit. Par exemple, au cas où un manuscrit commençait par l’Évangile selon Saint Matthieu, le plus long, suivait logiquement celui de Saint Marc, le plus court. Les écrits du saint évangéliste Luc, l’Évangile et les Actes, formaient initialement une seule œuvre ; plus tard ils ont été séparés pour mettre ensemble les quatre écrits canoniques sur la vie et l’activité du Sauveur.

Le genre littéraire. Dans l’Antiquité, le genre littéraire avait la fonction d’établir les paramètres qui doivent être respectés dans la rédaction et le commentaire d’un texte. Pour être reconnu comme œuvre littéraire et par conséquent être lu, tout écrit devait non seulement être présenté dans un langage soigné, mais aussi comporter d’abondantes références implicites ou explicites aux philosophes et dramaturges grecs. Leur absence donnait peu de chances à une œuvre d’être lue par un public cultivé. L’aspect littéraire d’un écrit était donc un pont conventionnel entre l’auteur et le lecteur, et un genre complètement nouveau n’aurait pas pu être compris, ou au moins pouvait donner lieu à des interprétations erronées.

Avec l’apparition de la critique biblique moderne les exégètes ont manifesté un grand intérêt pour établir le genre littéraire des Évangiles. La question principale était de savoir si du point de vue du genre littéraire les Évangiles représentent un unicum ou bien s’ils sont dépendants des genres de la littérature gréco-hellénistique ? Ainsi, à partir du 20siècle, les exégètes ont cherché des textes similaires aux Évangiles dans la littérature sémitique, dans la littérature antique et dans les théories critiques en général. On a essayé de découvrir le genre ou les genres qui ont le plus probablement donné naissance aux Évangiles. On a analysé une grande variété de possibles genres littéraires, tels que : a) les écrits biographiques gréco-romains anciens (œuvres portant sur la vie d’un personnage historique important comme Les vies des hommes illustres de Plutarque, Les Vies des Césars par Suétone, Vie d’Apollonios de Tyane de Philostrate) ; b) l’arétologie (histoires des exploits accomplis par les dieux ou les héros humains dotés de pouvoirs surnaturels et qui ont comme personnage principal « l’homme divin grec ») ; c) les lectionnaires (textes lus dans le cadre du culte religieux judaïque et qui présentaient parfois des commentaires) ; d) le Midrash judaïque (exposition des Écritures hébraïques ou d’une partie de celles-ci partant d’éléments historiques et légendaires) ; e) les biographies vétérotestamentaires (tel que l’écrit hébraïque Les vies des prophètes,où apparaissent des détails de la vie des prophètes de l’Ancien Testament) ; f) le roman grec (histoires inspirées d’un fait historique marginal et sans grande importance, comme Les aventures de Chairéas et de Callirhoé par Chariton d’Aphrodise, Satiricon de Petrone) ; g) Memorabilia (collection de petites histoires individuelles ou de dires d’une personne célèbre comme Memorabilia ou Souvenirs de Socrate de Xénophon) ; h) Hypomnemata (carnet de notes rédigées pour permettre aux disciples de retenir la multitude de faits et d’enseignements de la vie d’un philosophe ou d’un maître, développées et regroupées ensuite dans un écrit) etc.

Toutes ces tentatives théoriques renforcent la conviction que les Évangiles appartiennent à un genre littéraire unique. Même si dans le monde antique il y a des parallèles littéraires, il paraît qu’aucun évangéliste ne s’est "a priori" préoccupé d’encadrer son écrit dans un genre littéraire des époques passées ou contemporaines. D’ailleurs, il est peu probable que les Évangiles aient été considérés comme des œuvres littéraires à l’époque où ils ont été écrits. Pour décrire le genre littéraire des Évangiles, on devrait prendre en considération non seulement les relations aux autres œuvres de l’Antiquité, mais aussi l’objectif qui a guidé les auteurs dans leur rédaction et l’importance accordée à ces textes par leurs premiers destinataires : « Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. » (Jean 20, 31).

La rédaction. Dans la période primitive de l’Église, le contenu des Évangiles canoniques a été transmis et prêché pendant longtemps sous leur forme orale. Avec le temps, une partie des faits et des enseignements du Sauveur ont été notés par écrit directement par les apôtres ou par ceux qui les ont connus (cf. Luc 1, 1-2), le reste étant gardé seulement dans la tradition (cf. Jean 20, 30 ; 21, 25). Les raisons concrètes qui ont déterminé les évangélistes et en général les apôtres à mettre par écrit le message évangélique étaient d’ordre missionnaire, apologétique et liturgique. L’apparition des premières collections écrites contenant les enseignements et les faits de Jésus Christ répondait ainsi à une nécessité interne de l’Église primaire. Il semble que le premier Évangile ait été écrit directement en langue araméenne, vers l’an 44, par le saint évangéliste Matthieu, mais il s’est perdu (cf. Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 1, 1). C’est toujours l’évangéliste Matthieu qui a écrit ou traduit cet Évangile en grec vers l’an 60, texte qui s’est gardé jusqu’à aujourd’hui. En ce qui concerne les autres Évangiles, ils ont été écrits plus tard : l’Évangileselon Saint Marc vers 62, l’Évangile selon Saint Luc vers 63, l’Évangile selon Saint Jean vers 96. Malgré le caractère particulier des quatre Évangiles canoniques, leur importance générale a été de transmettre aux lecteurs du premier siècle (comme à ceux d’aujourd’hui) un témoignage vivant sur Jésus-Christ, qui ne disparaît pas avec les témoins oculaires.

Cette vision traditionnelle du processus de rédaction des Évangiles a suscité de vifs débats et de nombreuses hypothèses surtout pendant les dernières décennies du 20e siècle et les premières années du 21e siècle. Certains exégètes modernes considèrent qu’aucun des événements mentionnés dans les quatre Évangiles ne semble avoir été noté par un témoin oculaire. Ainsi, la critique littéraire considère que chaque auteur a rédigé son écrit en se basant sur les traditions de sa propre communauté ou sur les différentes sources qu’il a trouvées et ensuite compilées et rédigées.

Même si les Évangiles offrent une preuve assez claire de l’existence de nombreux documents qui ont été repris par les évangélistes dans des formes presque identiques, les avis des spécialistes sont partagés sur le rôle qui devrait être accordé aux sources écrites comme documents de travail pour Matthieu, Luc ou même Marc. On peut dire la même chose sur la date de la rédaction finale des Évangiles. Il y a deux écoles de pensée qui s’opposent diamétralement : la première place la date de la composition des Évangiles canoniques dans la période qui a suivi immédiatement l’activité de Jésus Christ, supposant qu’ils ont été achevés avant la guerre judaïque de 66-74 apr. J-Chr., tandis que la seconde tend, au contraire, à leur attribuer une datation beaucoup plus tardive, vers le début du 2siècle apr. J-Chr. Une autre hypothèse possible serait une solution de compromis entre ces deux positions extrêmes.

A suivre

Prof. Ștefan Munteanu

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