Ce passage très court de l’Évangile se trouve dans le Discours inaugural du Christ, qu’Il fit « sur la montagne »1 (Mt 5, 1) en Galilée, au début de Son apostolat. La profondeur et la puissance de l’enseignement du Christ ne se mesurent pas à la longueur des versets dans le Nouveau Testament. Chaque parole du Christ – logion2 divin – a une valeur éternelle, car c’est Dieu Lui-même qui nous enseigne directement, sans voile, face à face.
Aussitôt après avoir été révélé comme « Messie » par Son Père céleste et l’Esprit-Saint lors de Son baptême en Judée3, après avoir vaincu Satan, en tant qu’homme4, dans le désert de Judée, lorsqu’Il fut tenté par ce dernier, le Seigneur a commencé à prêcher partout en Galilée (et à guérir les malades), tout en appelant simultanément Ses disciples5, mais Il n’a prononcé Son grand discours-programme, inaugural, qu’après avoir pu rassembler un auditoire significatif, capable de transmettre ces vérités divines à tout Israël et, in fine, au monde entier. Saint Matthieu dit clairement qu’il y avait une foule venant de partout en Israël6 (Mt 4, 25) et aussi « Ses disciples » qui « s’approchèrent de Lui » (ils font cercle autour du Maître). Il est remarquable de constater qu’Il a enseigné simultanément Ses disciples, les futurs enseigneurs de l’univers, et le peuple : le Christ n’était pas clérical… Le lieu choisi pour faire cette révélation, unique depuis la chute de l’Homme, est aussi remarquable : le Christ a conduit tout ce peuple sur une haute montagne1, parce que c’est Lui qui, par Ses paroles divines, va élever toute l’humanité jusqu’à cette montagne céleste et spirituelle qu’est le Royaume de Dieu.
Ce long discours, qui dura probablement toute une journée, sinon plusieurs jours, ne nous est rapporté dans son intégralité que par Saint Matthieu et, en partie, par Saint Luc (donc par Saint Paul7). Il constitue la « Nouvelle Loi », qui ne remplace pas l’ancienne, la Loi de Moïse, mais qui l’accomplit, comme le dit expressément le Seigneur au début de Son discours. Cette nouvelle Loi est extrêmement difficile, à comprendre et à mettre en pratique, parce que, contrairement à l’ancienne, qui avait pour but de rendre les hommes moins mauvais8, celle-ci a pour but de les amener à la sainteté, à la ressemblance parfaite avec Dieu, la déification.
Le Seigneur commence par les Béatitudes, qui sont la synthèse de cette nouvelle Loi, les 8 degrés d’ascension vers la sainteté9. Puis Il compare ceux qui L’écoutent et Le suivent au sel et à la lumière (« Vous êtes le sel de la terre…vous êtes la lumière du monde ») et il indique clairement qu’Il n’est pas venu pour abolir « la Loi ou les Prophètes », mais pour les accomplir et termine en mettant en garde contre « la justice des Scribes et des Pharisiens », qui ne permet pas « d’entrer dans le Royaume des Cieux ». Ensuite, Il aborde de nombreux points du Décalogue et de la Loi, sous cette forme : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens [dans la Loi de Moïse]….Mais Moi, Je vous dis.… ». Les critères nouveaux que le Maître enseigne peuvent nous paraître impossibles, mais il faut comprendre l’esprit dans lequel Il aborde ces sujets : l’ancienne Loi, en effet, ne s’attachait qu’à l’aspect extérieur, physique, moral, social des actes et des comportements, tandis que le Christ, Lui, va s’attacher à leur aspect intérieur et spirituel, c’est-à-dire au cœur des hommes, à leurs intentions profondes.
Le premier concerne le 6e commandement du Décalogue. Le Christ rappelle que la Loi de Moïse avait dit : « Tu ne tueras pas (Ex 20, 13) ; celui qui tuera mérite d’être puni par le tribunal » (la sentence était la mort – Ex 21, 12). Puis Il ajoute : « Mais Moi Je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par le tribunal ». Cela peut sembler disproportionné. Saint Jean Chrysostome commente10 : la colère est souvent le préalable du meurtre… Ne pas se mettre en colère est, par rapport à ne pas tuer, la perfection, le couronnement. Le péché est d’abord dans notre cœur (cf. ce que le Christ dira pour l’adultère, dans la péricope suivante – v.28). N’oublions pas que le Christ a en vue de nous rendre parfaits, comme Dieu est parfait. Et Il ajoute : « …que celui qui dira à son frère « Raca »11 [stupide] mérite d’être puni par le sanhédrin ». En fait la sentence sera certainement la même (la mort), mais il y a une gradation : dans le cas précédent, la sentence était rendue par un tribunal local, ici c’est le tribunal suprême d’Israël, le Sanhédrin, qui juge sans appel : c’est un bannissement religieux. Et Il termine par quelque chose d’encore plus difficile à comprendre : « … et que celui qui lui dira « insensé » [fou] mérite d’être puni par le feu de la géhenne ». Il faut en discerner le sens spirituel : « Insensé » est beaucoup plus grave, parce que cela revient à dénier à un autre le fait d’être homme, ce qui implique la négation de l’intention du Créateur divin, comme le souligne saint Jean Chrysostome10 (« tu ôtes à ton frère ce qui distingue les hommes d’avec les bêtes, sa dignité [d’homme] »). C’est un « jugement » de valeur sur Dieu, qui empêche d’entrer dans Son Royaume et a pour conséquence d’être jeté dans ce qui est l’inverse, à savoir la « géhenne de feu », l’enfer12.
Tout ce que le Seigneur dit sur le meurtre nous donne la mesure de la sainteté exigée par Dieu, c’est-à-dire la parfaite ressemblance à Dieu Lui-même.
Et c’est dans ce cadre que le Christ va parler de l’Offrande agréable à Dieu. Il commence par « Si donc…», ce qui signifie qu’il y a un rapport avec ce qui précède. « Si donc tu présentes ton offrande à l’autel… » : il s’agit de l’autel des holocaustes (sacrifices) à Jérusalem, qui se trouve devant le sanctuaire (sur la gauche), visible du parvis des Israélites, et sur lequel on sacrifiait13 des animaux offerts par une personne, une famille ou une communauté, et dont une partie était brûlée, conformément à la Loi de Moïse. Cela n’évoque plus rien pour nous maintenant, mais c’était au cœur de la religion juive et rappelait qu’Abraham avait accepté de sacrifier13 son fils Isaac à Dieu, sur le lieu même où se trouvait l’autel ; c’était aussi une préfigure du sacrifice du Christ13, qui sera le dernier des sacrifices sanglants (Il y mettra fin en donnant Sa vie et en ressuscitant). Les prêtres procédaient aux sacrifices, mais les fidèles offraient les animaux (ce qui leur coûtait cher !). Le but de cette offrande était d’être agréable à Dieu, et symbolisait l’offrande de soi-même, de son cœur, en vue d’entrer en communion avec Lui.
« ….et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi… ». Ton frère, c’est « le prochain ». S’il a quelque chose contre toi, cela signifie qu’il a été blessé, physiquement ou moralement, ou méprisé ou injurié ou volé… L’expression utilisée semble indiquer que la personne qui fait l’offrande soit coupable et non un prochain qui serait gratuitement méchant, jaloux ou menteur (dans ce cas la personne qui fait l’offrande serait victime, et il ne lui appartiendrait pas, a priori, de faire une démarche vers son persécuteur). Toutefois, saint Jean Chrysostome se pose longuement la question et le débat n’est pas tranché, car le Seigneur ne précise pas. Nous y reviendrons plus loin, avec l’ajout fait par le Christ.
« …laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande ». Cela signifie : va d’abord demander pardon à ton frère, repens-toi. Tu ne peux pas présenter une offrande à Dieu si ton cœur est impur, si tu n’es pas un homme de paix. Dieu ne pourra pas agréer ton offrande, car l’offrande la plus importante est d’offrir à Dieu un cœur pur, l’offrande de soi-même. Et cela n’est possible que si on se comporte bien avec son prochain, car on ne peut pas prétendre aimer Dieu, si on n’aime pas son prochain. En fait, c’est un enseignement tout à fait nouveau et fort, car il relativise le rituel religieux, qui était très important chez les Juifs. Le Christ dit : le plus important n’est pas le rituel en lui-même, mais l’état de votre cœur. C’est cela que Dieu regarde, plus que l’offrande extérieure elle-même. Le Christ ne cessera pas, pendant tout Son apostolat, de prêcher dans ce sens : pratiquer la Loi en esprit, c’est-à-dire en ayant conscience de sa finalité spirituelle, et non formellement, extérieurement. C’est un enseignement qui a certainement irrité les prêtres et les grands-prêtres, qui étaient ritualistes et formalistes, oubliant le contenu spirituel et la finalité des rites. Mais le seigneur s’adresse, ici, à tout le monde : cet enseignement vaut aussi pour nous, les prêtres de la nouvelle Alliance. Saint Jean Chrysostome souligne l’humilité divine, car le Seigneur préfère suspendre l’offrande, qui Lui est destinée, pour que les hommes s’efforcent de faire la paix entre eux.
Le Christ insiste en ajoutant : « Accorde-toi promptement avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui… ». Là encore on peut supposer que la personne soit en tort, car si c’était l’adversaire qui l’était, il serait bien difficile de s’accorder avec lui. Toutefois, Il ne précise pas. Les termes importants sont : « pendant que tu es en chemin avec lui », c’est-à-dire pendant que vous allez dans la même direction, ou pendant que vous œuvrez ensemble : il faut profiter de cette proximité et de cette coopération pour retrouver la paix ; « en chemin » signifie que la situation est évolutive, qu’elle peut changer et que les jeux ne sont pas faits. Mais il ne faut pas perdre de temps, car la rancune peut pervertir le cœur. Sinon, l’adversaire risque « de te livrer à la justice », qui te mettra en prison, et tu devras « payer » (ce n’est plus évolutif : c’est un châtiment). Cette phrase peut avoir aussi un sens parabolique : profitez de votre chemin terrestre pour changer, et faire la paix avec les autres, tant que c’est possible, car, après la mort, vous connaîtrez un jugement définitif, et il faudra « payer ». On peut estimer que l'imprécision du discours -voulue- concerne aussi le cas où l’offrant serait innocent, et donc victime. Dans ce cas, il n’y a pas d’autre voie pour faire la paix que d’aimer son ennemi. On peut seulement objecter qu’il y a une part qui ne dépend pas de nous : le fait d’aimer un ennemi et de lui offrir le pardon ne l’oblige pas à changer, ni donc à accepter la paix.
On se rend compte, après l’étude de cette péricope, que le très long discours du Seigneur qui, au premier abord, semble « libre » et à caractère aléatoire, est en fait très structuré. La péricope dont nous venons de parler concernait le meurtre, mais dans une acception spirituelle, et qui est le 6e commandement du Décalogue. La péricope suivante concernera l’adultère, toujours dans une acception spirituelle (des versets 27 à 32), et elle est le 7e commandement du Décalogue.
Comme le dit le Seigneur vers le milieu de Son discours-programme, cette nouvelle Loi a pour but de nous rendre parfaits, comme notre Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Qu’Il soit béni à jamais !
Père Noël TANAZACQ
Notes :

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