La personne du Christ dans le Prologue de l’Évangile de Saint Marc. (3)
Nous nous sommes arrêtés le mois dernier, au verset 8 du Prologue de Saint Marc, lequel annonce le projet divin par la bouche de saint Jean Baptiste :
lui vous immergera dans le Souffle Saint.
Déjà, au verset 1 la ‘formule’ Annonce Heureuse nous avertissait qu’un nouveau roi allait apparaître pour remplacer l’actuel Prince de ce monde, et que ce nouveau roi portait le nom de Yéshoua‘– ce qui signifie rien moins que ‘Dieu sauve’ ;
Que ce roi est le Messie ou Oint de Dieu – celui qui est revêtu de la force divine – et qu’il vient pour une re-création : ceci on le sait par la présence du mot commencement – mot qui fait partie du scénario de création ;
En plus, on nous dit qu’il est Fils de Dieu, titre qui revient au Roi-Messie, et qui signifie de surcroît que ce Fils nous transmettra les Paroles mêmes de son Père divin, toutes les Paroles. Le Fils agit selon la volonté du Père, par le fait même qu’il est vraiment Fils.
Et maintenant au verset 8, saint Jean Baptiste – dont la seule présence authentifie la Messianité de celui qui s’avance, de celui que tout Israël attend, car la Prophétie nous apprend que du fait même que Jean Baptiste le précède, celui qui s’avance est véritablement ‘Le Messager de l’Alliance’, celui qui réconcilie enfin les hommes avec Dieu, et Dieu avec les hommes. (Prophétie de Malachie 3, 1 – sous-entendue au deuxième verset de Saint Marc : Voici j’envoie mon messager devant ta face. Je l’ai expliqué dans la parution précédente, ainsi que dans mon article 10, au numéro 85 d’Apostolia, paru en avril 2015) – maintenant donc, Jean Baptiste annonce que Yéshoua‘ immergera dans le Souffle Saint. On ne sait pas trop à ce stade de l’histoire ce que cela signifie, mais on sait que c’est entièrement nouveau.
Voilà donc introduits les deux Agents de la nouvelle création : le Souffle Saint dans lequel on est immergé, par le fait de l’action du Fils, Yéshoua‘. C’est ici le centre du chiasme : Lui vous immergera dans le Souffle Saint
Alors que la première partie du chiasme nous a fait connaître le Précurseur, la seconde partie que nous abordons maintenant, va nous faire connaître Yéshoua.
Au verset 9, son entrée est remarquable.
Avec le verset 9, le héros apparait.
Que nous apprend-on de lui ?
Verset 9 –
Suivons les mots.
Et il est advenu en ces jours-là Yéshoua’ est venu …
1 - Les mêmes mots introduisent la venue de Moïse en Exode 2, 11 :
Or il est advenu en ces jours-là (nombreux)
Moïse est venu (dehors) …
J’ai trouvé chez Chouraqui1 ce parallélisme entre Yéshoua‘ et Moïse, dans son commentaire de ce verset de Saint Marc. Cette suggestion est-elle porteuse … ? Je l’ai suivie :
Voici donc le nouveau Moïse, voici ‘le prophète-qui-doit-venir’2 selon ce que Dieu a mis dans la bouche de ce même Moïse en Deutéronome 18, 18 : Je leur susciterai (…) un prophète comme toi. Je mettrai mes paroles dans sa bouche et il dira tout ce que je lui commanderai. C’est bien ce que fera le Christ, totalement obéissant au Père.
Moïse fut celui par qui Dieu a fait sortir le peuple de l’esclavage d’Égypte, l’a délivré et lui a fait traverser la mer, symbole de nouvelle naissance – et les juifs commémorent ces évènements fondateurs chaque année à Pessah.
Moïse fut aussi celui par qui Dieu a donné l’Alliance du Sinaï et la Loi. Loi qui est chemin pour aller vers Dieu, et fut donnée dans le souffle violent et le feu. L’évènement s’apparente à la Pentecôte.
Nous apprenons donc, si nous suivons cette suggestion, que celui qui s’avance vient lui aussi pour faire naître à une vie nouvelle, et donner une Alliance Nouvelle. Il sera celui qui nous mènera vers le Père, allant jusqu’à dire en Jean 14, 6 : Je suis le Chemin, et qui enverra l’Esprit Saint dans le souffle violent et le feu. (Ac 2, 2-3).
Oui, je trouve que la suggestion est porteuse.
2 - Avec il est advenu - ce verbe ‘gignomai’ tant employé dans le premier chapitre de la Genèse – il nous est suggéré que la scène du Baptême qui va suivre, fait partie d’un scénario de création – re-création : Dieu vient renouveler le monde3, et en particulier l’Alliance, ce canevas de sa relation avec les hommes.
3 - Et avec ces jours-là, il est suggéré que l’évènement a bien lieu dans l’espace-temps créé par Dieu. C’est historique : Il est arrivé qu’un jour Dieu a envoyé le Messie-Prophète pour recréer et se réconcilier avec sa créature déchue. Créer est une fonction divine – ce qui désigne donc ce Messie-Prophète comme Dieu lui-même.
… Yéshoua‘ est venu de Nazareth de Galilée …
1 – Yéshoua‘, c’est ‘Dieu sauve’, on l’a dit. Ainsi sont annoncées et l’identité et la mission de celui qui apparait maintenant : Il est Dieu et il sauve.
2 - Il vient de Nazareth, bourgade insignifiante de la Galilée. Des descendants de David y étaient installés : Joseph et sa famille, ainsi que des membres de la famille élargie.
Selon Xavier Léon-Dufour4 , le mot ‘Nazareth’, et surtout ‘nazarénien’ – ou habitant de Nazareth – réfère à une racine araméenne qui signifie ‘Rejeton’, ou à une autre très proche qui signifie ‘le Reste’,
En lien avec le mot ‘Nazareth’, Isaïe prophétise quelque chose qui ressemblerait au Règne de Dieu tel qu’on le rêve … un temps et un lieu où les humbles peuvent vivre en paix.
- ou encore, qui nous renvoie à Isaïe 49, 6 (Traduc° NBS) :
Le Nazarénien ne devra pas se contenter de sauver les restes d’Israël, ce serait peu de chose, il est clairement envoyé pour les nations aussi, qui seront elles aussi, bénéficiaires du salut. C’est annoncé dès ici par le fait qu’il vient de Nazareth
3 - Galilée. Le mot vient de ‘gâlîl’, ‘le cercle’ en hébreu5, donc ce qui tourne, qui est mélangé.
La région, à l’époque fait partie de la Tétrarchie d’Hérode Antipas, qui en est le roi pour le compte des Romains. Elle est dite ‘Galilée des nations’ en Isaïe 8, 23 expression reprise par saint Matthieu 4, 15-16, qui interpelle :
‘Galilée des nations’, en souvenir des invasions, assyrienne et chaldéenne, qui avaient entraîné un mélange des populations, et la présence de nombreux païens. La Galilée et ses habitants sont mal considérés par les juifs de race pure : ces judéens de Judée (ou judaëns) méprisent carrément ce ‘melting pot’.
Donc, ce Sauveur vient d’un lieu déconsidéré (De Nazareth, répondit Nathanaël, peut-il sortir quelque chose de bon ? – Jean 1, 46), et d’une province ‘impure’ du fait du mélange avec des populations païennes …
Saint Marc nous le précise ici, dès le tout début de l’Évangile.
Car le Christ est venu pour les juifs, ET pour les nations. Dès le ‘prologue’, cela nous est signalé. Dieu, lui, ne désapprouve pas le ‘melting pot’. Isaïe vient de nous le dire : il sera lumière pour les nations, jusqu’aux extrémités de la terre.
Déjà ici, on nous signale l’humilité de Dieu, qui accepte et assume de passer pour originaire d’un lieu méprisé. Être originaire de Nazareth est un évènement – on peut dire ‘un geste’, un élément de la saga – par lequel Dieu se révèle : Il se fait connaître, non pas comme glorieux, mais comme humble et s’intéressant aux humbles.
Dans ce passage de l’Évangile, nous voyons clairement que Dieu communique non pas au niveau conceptuel, mais par des actes, par des éléments de mise en scène, en référence avec la vie réelle et concrète. On pourrait dire par de la dramaturgie. L’histoire du Salut est une grande Saga.
C’est cette dramaturgie que nous rejoignons quand nous apprenons par cœur, comme des conteurs ou des acteurs qui s’identifient à l’histoire qu’ils transmettent, qui en deviennent participants. Et c’est ce que le Seigneur attend des baptisés : que nous vivions en Christ, que nous soyons engagés, participants.
… et il a été immergé par Yôhânân dans le Jourdain …
Son abaissement, ou sa ‘kénose’ selon le mot grec, est encore plus marqué, quand saint Marc souligne qu’il a été immergé[6] dans le Jourdain. En effet, le mot Jourdain signifie : ‘celui qui descend’, qui descend vers le lieu le plus bas de la terre créée. Ça, c’est un fait géographique, comme le sont aussi les noms de la province et du village dont il est issu. Le Jourdain aboutit à la Mer Morte, à moins 300 mètres en dessous du niveau des océans. A ciel ouvert, on ne peut pas plus bas.
La kénose de Dieu s’inscrit jusque dans la géographie. Comme c’est concret ! Incarné.
Il faut noter aussi que par cette immersion, symboliquement Jésus descend dans les eaux abyssales, au plus bas de la création et y maîtrise les créatures qui y sont tapies. S’abaissant totalement, il accomplit son œuvre purificatrice y compris dans la nature. Ainsi faisant,
(Ménées7 du 6 janvier, Vêpres, 3ème strophe de Litie.)
C’est le fondement du sacrement du Baptême. Ce sacrement nous renouvelle, nous recrée : il fait de nous des créatures nouvelles. L’emploi de ‘advenir’ comme premier mot de ce verset est donc justifié.
Apprendre par cœur ce texte avec ‘advenir’ nous aide à garder la conscience du don qui nous est fait, et de la renversante humilité de notre Créateur et Sauveur.
Versets 10 et 11 –
Le Dieu Trinitaire nous est révélé.
C’est remarquable : il nous est dit ici que l’homme perçoit Dieu avec son corps, par le moyen de ses sens, de la vue et de l’ouïe.
C’est par les portes sensorielles de son être que l’humain rencontre et fait connaissance avec ce qui n’est pas lui-même, y compris avec Dieu : c’est par le corps et nos organes sensoriels que Dieu se fait connaître à nous. Nous ne pouvons pas mépriser le corps : il nous est utile et même indispensable pour rencontrer Dieu lui-même. La connaissance vient par le corps, un corps charnel, capable de sensations. Ce qui le rend infiniment précieux et respectable.
Revenons aux mots :
L’être humain ici, voit les cieux se déchirer – ce qui dévoile le véritable lieu où Dieu réside, le Saint des Saints céleste– et il voit le Souffle sous forme de colombe descendre en lui. Le Souffle-colombe, par un mouvement physique et charnel, rejoint le corps du Christ et y entre. Puis la voix du Père se fait entendre, délivrant un message parfaitement intelligible.
Ce qu’on nous relate ici, ce ne sont pas des concepts, mais des gestes. Des gestes qui nous concernent parce qu’ils nous enseignent.
Ces gestes révèlent au monde la mission de Yéshoua‘, son appartenance à la Divine Trinité et l’existence même de cette Divine Trinité. Il est l’un de ces Trois, et les Trois Personnes sont chacune à sa manière propre, participantes de la mission terrestre – le Fils s’abaisse ;
- aussitôt, l’Esprit Saint vient demeurer dans la chair8. Il vient se loger dans le corps du Christ – et nous savons que le Corps du Christ, c’est aussi l’Église … ;
- tandis que le Père dit : ‘je l’aime, ce Fils dans la chair, en lui je me plais’, révélant ainsi, et son amour et l’intensité de son contentement à l’occasion de ce Fils abaissé dans la chair jusqu’aux abysses.
Pourquoi ? Est-ce que ce n’est pas choquant que le Père prenne plaisir à l’humiliation du Fils ? Non, il y a une autre réponse. On le découvrira en approfondissant les mots Bien-Aimé, et en toi je me plais, une prochaine fois.
Ici, remarquons encore que c’est par nos sensations d’abord que nous recevons les gestes de Dieu : l’homme voit et il entend. Et ce qu’il entend fait sens. On ne reste pas dans la pure sensation : il y a aussi un message destiné à l’intelligence : Celui-ci est mon Fils le Bien-Aimé, écoutez-le.
Dans ce bref récit, c’est par toutes les dimensions cognitives de notre humanité que Dieu s’offre à notre connaissance, se révèlant comme Père, comme Fils et comme Esprit Saint.
Comme est grande notre reconnaissance9 !
C’est un véritable tableau vivant qui nous est offert dans ce récit : la Divine Trinité différencie ses Personnes, et se met en scène en quelque sorte. On peut facilement se représenter la scène, et l’être humain qui est fondamentalement un mime aura envie de la jouer.10 Vous savez que c’est en imitant qu’on connait. En imitant les gestes, et les émotions de quelqu’un, je ressens ce que ressent cette personne : je la connais. C’est ce que fait l’enfant : en jouant à être la maman, la maîtresse, le chauffard, le policier, … il peut acquérir une certaine connaissance de ces personnes.
Je trouve que par sa dimension sensitive, la manifestation divine décrite en ce verset, nous encourage à mettre toutes nos capacités cognitives au service de la Parole – le sensoriel comme l’intellectuel et même l’émotionnel, – et à ne pas craindre de chanter et de gestuer l’Évangile, de le jouer. Ceci donne vie à la Parole et l’incarne. C’est ce que veut le Seigneur : se communiquer à nous, par son Corps et son Sang dans l’Eucharistie, et aussi par sa Parole, laquelle veut toujours s’incarner, être mise en pratique. C’est même un ordre qu’il nous donne : la Parole (…) est sur ta bouche, dans ton cœur, etdans tes mains pour la faire11 (Deutéronome 30, 14 – Traduct° B. Frinking.)
Conclusion
Qu’avons-nous appris concernant la personne du Christ ?
Déjà nous savions qu’un certain ‘Dieu-Sauve’ (Yéshoua‘) doit venir pour recréer (Commencement), renouveler l’Alliance (J’envoie mon Messager), et ‘immerger dans le Souffle Saint’.
Et voici qu’il entre en scène, auréolé par l’évocation de Moïse (Il est advenu en ces jours-là). Moïse fut agent de la genèse du Peuple de Dieu, lui faisant quitter l’Égypte, lieu de mort spirituelle, et lui transmettant l’Alliance telle que Dieu la veut.
Quel nouveau peuple de Dieu va générer la Geste de Yéshoua‘ ?12
Quelle nouvelle Alliance instaurera-t-il de la part de Dieu ?
Par l’évocation de la figure de Moïse, nous comprenons que Yéshoua‘ sera porteur d’une telle mission. C’est ce que développera la suite de l’Évangile.
L’histoire du Christianisme est lancée, l’histoire de l’Église, le nouveau peuple élu de Dieu, peuple des baptisés, corps du Christ – avec lesquels l’Alliance est telle qu’ils sont appelés à devenir enfants de Dieu13, frères et sœurs du Christ par adoption, cohéritiers du Royaume.
Le Christ ici, se présente comme
- un homme historique,
- instigateur d’un Règne de Dieu dans lequel les humbles et les étrangers seront pris en compte (Il vient de Nazareth de Galilée) – comme le furent autrefois les asservis-étrangers en Égypte,
- Homme–Dieu, qui à son geste initial d’abaissement voit le Ciel répondre par la manifestation de la Divinité en Trois Personnes, dont chacune révèle sa façon spécifique de participer au Salut de l’Homme : qui par la force de l’abaissement, qui par la communion dans l’inhabitation, qui par l’amour total.
Nous allons laisser pour une prochaine fois la fin du verset 11, attendant un peu pour découvrir ce qu’est la vocation du Bien-Aimé en qui se plait le Père.
Puis en nous approchant des derniers versets, 12 à 14, nous verrons que le Seigneur associe l’être humain comme acteur dans la Saga du Salut. Dans cette histoire, nous avons un rôle à jouer : nous ne sommes ni des spectateurs, ni des êtres passifs, des végétaux, ‘des légumes’, que les Grands Maîtres arroseraient ou laisseraient sécher selon leur gré ! Non. Autre est le plan de Dieu.
A lui la gloire dans les siècles des siècles.

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