Ajouté le: 2 Décembre 2016 L'heure: 15:14

L’appel de Matthieu à devenir Apôtre

Pédagogie et miséricorde du Christ (Mt 9, 9-13 ; Mc 2, 13-17 ; Lc 5, 27-32)

Depuis neuf ans que nous avons l’honneur et la joie de tenir la rubrique « Parole de l’Évangile » dans Apostolia, nous nous sommes efforcés de commenter en priorité les Évangiles des fêtes et des dimanches, dans un but pastoral. Maintenant que ce cycle est pratiquement achevé, nous allons aborder des péricopes qui ne sont jamais lues le dimanche ou même jamais lues du tout dans la liturgie. Pour ce faire, nous nous efforcerons de commenter simultanément les récits des trois Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) ou même, exceptionnellement, des quatre Évangiles.

L’appel de Lévi-Matthieu à être Apôtre est particulièrement instructif sur la façon de faire du Seigneur dans Son œuvre missionnaire et nous aide à mieux connaître le socle de l’Église, sur lequel nous sommes édifiés, à savoir le collège des Douze Apôtres.

La scène se passe à Capharnaüm, après que le Christ y eût installé Son « quartier général »1, au début de Sa vie publique, après l’appel des quatre premiers disciples (André et Simon-Pierre, Jacques et Jean) et probablement des sept autres (sur lesquels nous n’avons aucune information explicite dans l’Évangile, à l’exception de Philippe)2 et, d’une façon plus précise – chez Saint Marc et Saint Luc – après la guérison du Paralytique de Capharnaüm3. Il faut noter néanmoins que Saint Matthieu, qui raconte son propre appel, le situe après le discours inaugural4 (le Sermon sur la montagne), tandis que Saint Marc et Saint Luc le situent avant, ce qui est plus plausible puisque ce discours de fondation était destiné d’abord au collège des Douze, puis au peuple.

Jésus vient de guérir le Paralytique de Capharnaüm, auquel Il a d’abord remis ses péchés, devant une foule nombreuse, dans la maison où Il vit en communauté avec Ses disciples (et probablement aussi avec Sa mère et Ses « frères », probablement Ses cousins). Puis Il sort de la maison et va marcher au bord de la Mer de Galilée. Il passe alors devant le poste de la douane (entre les États de Galilée et d’Iturée. Cf. note 1) et « remarque » un péager installé à son comptoir, dont Saint Luc nous précise qu’il était un « publicain5 », c’est-à-dire un collecteur d’impôts indirects pour le compte des Romains, un Juif appartenant à une corporation qui affermait les péages à l’Etat5. Ces publicains étaient assimilés à des pécheurs publics6 en raison de leurs liens avec l’occupant païen (ils touchaient l’argent impur, idolâtrique7). Ils étaient aussi méprisés, parce qu’ils avaient un genre de vie hellénisé, luxueux (de style « nouveaux riches ») et détestés parce qu’ils s’efforçaient de récupérer beaucoup plus que ce qu’ils avaient avancé à l’Etat8. Les Juifs pieux ne leur parlaient pas9, ne les touchaient pas, n’entraient pas dans leurs maisons et ne mangeaient pas avec eux (un peu comme avec les Samaritains et les lépreux).

De qui s’agissait-il ? Les trois évangélistes donnent des noms différents : Matthieu : « un homme dit Matthieu » ; Marc : « Lévi, fils d’Alphée » ; Luc « du nom de Lévi ». Il est extrêmement difficile de s’y retrouver dans l’Évangile avec les noms juifs, parce que des personnages différents portent souvent le même nom, que l’indication du patronyme n’apporte pas toujours de précision (ils sont souvent les mêmes pour des personnes différentes), et surtout qu’ ils ont en général plusieurs noms (nom réel avec la filiation, nom usuel, surnom…). Par ailleurs, l’Évangile n’est pas un livre d’histoire, ni un reportage : il est exclusivement centré sur la personne du Christ, Ses œuvres et Ses paroles, et de façon extrêmement concise10. On y trouve donc très peu de renseignements sur les différents personnages mentionnés, sur leurs relations – notamment familiales –, sur la géographie et sur le mode de vie. Lorsqu’on veut en savoir plus, il est nécessaire d’utiliser d’autres sources : les Pères de l’Église (les plus anciens, parce qu’ils avaient connu des Apôtres – tel Polycarpe de Smyrne, qui avait connu saint Jean – ou leurs disciples – tel saint Irénée, disciple de Polycarpe – et constituaient l’un des premiers chaînons de la Tradition vivante), les livres apocryphes11 et enfin la tradition hagiographique (certains hagiographes ont eu accès à des sources perdues). Lévi12, fils d’Alphée, dit Matthieu12, était probablement un galiléen de Capharnaüm, qui menait une vie dissolue (comme beaucoup de publicains) : il était cultivé [son Évangile sera le plus structuré et le plus précis]13, éloquent, et avait une bonne mémoire13.

Le Christ ne l’a pas seulement « vu » (Mt et Mc), mais « remarqué » (Lc). Le Christ voit vraiment les gens14. Dieu nous voit, Dieu me voit. Il ne passe pas à côté de nous sans nous voir. Souvenons-nous-en, surtout dans les moments de dépression ou de désespoir. Et le Seigneur lui dit : « Suis-moi ». C’est l’appel de Dieu dans la Puissance de Son autorité. « Et, quittant tout, s’étant levé, il Le suivit » (Lc). Sa conversion est fulgurante. Les Apôtres sont stupéfaits, car ils avaient le même dégoût que tous les Juifs pour les publicains (et pour celui-ci en particulier, à qui ils devaient payer beaucoup d’impôts pour le poisson pêché). Et Matthieu n’avait certainement pas l’apparence d’un disciple du Messie. Le Christ fait preuve ici d’une audace folle. Pour parler familièrement, nous pourrions dire qu’Il ne recule devant rien. Mais la suite de l’histoire va faire comprendre à Ses disciples (et à nous-même) pourquoi Il a agi ainsi.

Matthieu, comme un homme habitué à vivre dans le luxe et à faire la fête, va vouloir « terminer en beauté » : il organise chez lui un grand banquet avec tous ses amis et relations (qui sont comme lui, des « gens de mauvais vie »), en présence de Jésus et de Ses disciples. Les « scribes et les Pharisiens » (c’est-à-dire les théologiens et les ascètes) sont dans une colère noire. Comment le rabbi Ieshouah de Nazareth, qui guérit les lépreux et les paralytiques, marche sur la mer, délivre les possédés, prédit l’avenir et qui affirme être le Messie, peut-Il « manger avec des publicains et des pécheurs » ? Ils sont scandalisés (pour eux, c’est la preuve qu’Il n’est pas le Messie : ils s’en souviendront lorsqu’ils Le jugeront, deux ans plus tard). Ils n’osent pas, bien sûr, aller Le reprendre personnellement, au milieu des convives, mais ils se plaignent vivement auprès de Ses disciples. Jésus entend, et Il va alors leur répondre directement, à haute voix, et donner un enseignement divin, qui va renouveler profondément la démarche spirituelle et la conscience religieuse de toute l’humanité, en nous faisant passer de la lettre à l’esprit. Il répond : « Ce ne sont pas les gens bien-portants qui ont besoin de médecins, mais les mal-portants [les malades]. Et Il cite le prophète Osée : « Je désire la miséricorde et non le sacrifice15 » (Os.6, 6). Et Il conclut : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir » (Lc). Quelle leçon !

Je suis venu sur Terre pour sauver l’Homme, qui a perdu son unique trésor, l’intimité avec Dieu, mais Je ne peux guérir que ceux qui reconnaissent leur maladie et qui M’accueillent, Moi, l’unique médecin, le thérapeute divin. Si vous vous considérez comme justes, parce que vous accomplissez formellement et extérieurement les préceptes de la Loi, au lieu de changer votre cœur, de la pratiquer en esprit, et si vous Me rejetez, Moi le Sauveur du monde, Je ne peux rien faire pour vous. C’est ce qui se passera : ils ne L’écouteront pas, ils Le condamneront et Le tueront, Lui le Prince de la vie. En fait les scribes et les Pharisiens étaient beaucoup plus malades que les publicains, parce qu’ils n’avaient plus besoin de Dieu (ils n’ont pas voulu voir Dieu, en Jésus de Nazareth, parce qu’ils avaient pris la place de Dieu). Comme le dit l’admirable Canon byzantin du Samedi Saint, dans l’hirmos de la 6e Ode : « Vous ne gardez que la vanité et le mensonge, mais vous avez laissé échapper la miséricorde ». Cet évènement historique réel correspond exactement à la parabole du Pharisien et du Publicain que le Christ racontera ultérieurement16 (Lc 18, 9-14).

A nous de savoir où nous nous situons. Avons-nous conscience de notre maladie originelle -qui est d’avoir voulu devenir des dieux sans Dieu, recevoir la grâce en rejetant le Donateur de la grâce- pour pouvoir crier vers l’unique Médecin des âmes et des corps, ou demeurons-nous dans la cécité spirituelle en nous croyant en bonne santé, alors que nous avons rejeté Celui est la Vie ?

Matthieu se convertira vraiment et deviendra un des piliers du collège apostolique17, parce qu’il avait beaucoup de qualités et d’expérience. Il écrira un Évangile remarquable, le plus complet et le plus structuré, en hébreu, pour ses frères juifs, avant de partir en mission. La Tradition dit qu’il évangélisera la Syrie, la Perse, l’Éthiopie… et il donnera sa vie pour le nom du Christ, probablement en Ethiopie18.

Notes :

1. Capharnaüm (Kefar Nahum) signifie ville de Nahum, c’est-à-dire ville de la consolation : à l’extrême Nord de la Mer de Galilée, à 4km à l’Ouest de l’embouchure du Jourdain. Poste frontière aux confins des États des tétrarques Hérode Antipas (Galilée) et Philippe (Iturée et Gaulanitide), d’où la présence d’un poste de douane avec des péagers (publicains). Ville florissante à l’époque romaine, dont on a retrouvé de nombreux vestiges (et notamment la synagogue) et qui fut détruite par les Arabes musulmans au 7e s. Le Christ viendra s’y installer (avec sa famille) après avoir été rejeté violemment par les gens de Nazareth (qui voulurent Le tuer) (Lc 4, 16-31).
2. Nous n’avons de récits explicites dans l’Évangile que de l’appel de six Apôtres : André et Simon-Pierre, Jacques et Jean, Philippe, Matthieu. Selon la tradition, Barthélémy est en fait Nathanaël. Nous ne savons rien des quatre autres, sauf le fait que Jacques et Jude d’Alphée étaient les cousins du Christ (les « frères du Seigneur »).
3. Cf. Apostolia n° 12 (mars 2009) p. 2-5.
4. On peut supposer que saint Matthieu ait situé son appel après le discours inaugural pour une raison pédagogique, parce qu’il est le « plan-programme » du Seigneur pour le salut du monde, la nouvelle Loi, et par humilité, en tant que dernier appelé (voir ci-dessous, note 17).
5. Publicain vient de publicanus, homme s’occupant des deniers publics. Il s’agissait des impôts indirects (douane, octroi). L’État romain sous-traitait la perception des impôts indirects à des fermiers généraux qui avançaient l’argent et récupéraient, avec un intérêt, leur mise à l’aide de percepteurs locaux (les publicains) qui étaient des subalternes juifs, regroupés en général en corporations locales (cf. Zachée qui était le chef des publicains de Jéricho).
6. Ceci est confirmé par le Christ, lorsqu’Il dit à Ses disciples à propos d’un frère qui aurait péché contre eux : « Si, à la troisième fois, il ne veut pas écouter [et se repentir], qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain » (Mt 18, 17).
7. Le denier romain d’argent était gravé de la tête de Tibère. Cf. l’affrontement entre le Christ et les Hérodiens à propos du tribut à payer à César. Le Seigneur dit : « De qui sont cette effigie et cette inscription ? De César lui répondirent-ils ». (Mt 22, 19-21). Il s’agissait de Tibère César, l’empereur.
8. Lorsque des publicains viendront demander à saint Jean-Baptiste « ce qu’ils doivent faire », il répondra : « N’exigez rien au-delà de ce qui vous a été ordonné » (Lc 3, 13). Cela en dit long. On pourrait aussi citer Zachée qui s’engage à rendre quatre fois plus que ce qu’il avait extorqué aux autres (Lc 19, 8).
9. Lorsque le centurion de Capharnaüm, qui est païen, voudra demander à Jésus de venir guérir son fils, il n’osera pas venir lui-même trouver le rabbi, de peur d’être repoussé : il enverra des amis juifs vers lui (Lc 7, 3).
10. Ce sont quatre petits livres qui tenaient dans un seul rouleau de papyrus, qu’on appelait un volumen [qui sera traduit par « volume », entité physique d’un livre]
11. Apocryphe = écrit dessous. C’est un texte, en fait anonyme, qui a été écrit « sous » le nom d’un grand personnage, pour avoir de l’audience. Il y a de très nombreux évangiles et écrits apocryphes, dont certains sont de bonne qualité et d’autres des horreurs. Le plus intéressant de tous est le Proto-Evangile de Saint Jacques, qui raconte la vie de Marie (c’est notre principale source).
12. « Lévi » indique qu’il est bien juif. Matthieu est une forme hellénisée (Maththaios ou Mathaios) d’un nom juif, Mattithiah, qui signifie « don de Dieu » (comme Théodore en grec ou Dieudonné en latin).
13. Saint Matthieu rédigea son Évangile dans les années 50 (selon la tradition, il est le 1er des Évangiles, le plus ancien) en hébreu (attesté par saint Irénée de Lyon), pour laisser un témoignage écrit à ses frères juifs, avant de partir en mission. Il est le seul à rapporter dans son intégralité le discours inaugural du Christ (Sermon sur la montagne), et la prière du Seigneur (Notre Père). Son symbole (lié à la vision des « Quatre-vivants » d’Ezéchiel et de l’Apocalypse) est l’homme, que saint Jérôme explique ainsi : « l’homme a été attribué à Matthieu, parce qu’il commence son Évangile par une généalogie humaine de Jésus » [Mt 1, 1-17].
14. Comme cela est souvent mentionné dans l’Évangile : Il a « vu » les pêcheurs au bord du lac, avant de les appeler, Il a vu Nathanaël sous le figuier, Il a vu la veuve qui donnait son obole au Temple, Il a vu Zachée, perché sur le Sycomore. Pour Lui, ceux qu’Il croise ne sont ni des choses, ni des étrangers.
15. Sacrifice est employé ici dans le sens de pratique rituelle, rite canonique (sacrifice des animaux, offrande de l’encens,…)
16. Cf. Apostolia n°22-23 (1-2/2010) p. 2-5.
17. Dans les listes des Apôtres données par les Évangiles et dans les Actes, saint Matthieu est classé en 7e position (Mc et Lc) ou en 8e (Mt, où il a l’humilité d’écrire « Matthieu le publicain », et Ac).
18. Ses reliques auraient été ramenées en Italie, à Salerne en 954. Il est fêté en Occident le 21 septembre, et en Orient le 16 novembre.

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