Ajouté le: 3 Octobre 2016 L'heure: 15:14

Apprendre par cœur l'Evangile (25)

La personne du Christ dans le Prologue de l’Évangile selon Saint Marc (1)

Petit rappel :

Comme beaucoup le savent, j’apprends par cœur et je transmets l’Évangile selon Saint Marc depuis de nombreuses années. Je connais Saint Marc par cœur dans son entier, chanté-rythmé-gestué selon la méthode mise en œuvre par la Fraternité Saint Marc, impulsée par Anne et Bernard Frinking, les fondateurs.

Pour les autres Évangiles, et pour l’Ancien Testament, je connais certaines péricopes, selon qu’il m’a été donné de rencontrer des personnes capables de me les transmettre chantées-rythmées-gestuées.Il y a en effet, plusieurs associations en France qui promeuvent ce mode de familiarité avec l’Écriture Sainte.1 Elles sont toutes issues des travaux de Marcel Jousse, SJ, anthropologue-chercheur, disparu en 1961. Anne Frinking, elle aussi a commencé en apprenant et transmettant tout ou partie des 52 ‘récitatifs’ façonnés par Marcel Jousse et son équipe, depuis l’entre-deux guerres.

En ce qui me concerne, j’ai découvert la méthode et me suis mise à apprendre Saint Marc par cœur en 1981, dans la traduction de Bernard Frinking. Et depuis, je mâchonne ce texte, je le rumine, et le laisse m’entraîner à de multiples découvertes, tant en ce qui concerne les mots de la Parole, qu’en ce qui concerne la Personne qui parle par ces mots, les deux intimement unis : le Christ, et sa Parole. Ma fréquentation n’a pas été linéaire bien sûr, mais a subi une alternance de moments de grande ferveur, et de périodes de mise à distance, allant même jusqu’à l’oubli volontaire à une époque. Actuellement, c’est plutôt une période de grande ferveur, dont je remercie le Seigneur.

Un mot sur la traduction utilisée :

Disons d’abord que la traduction est concordante. Elle s’est efforcée de toujours traduire le même mot grec par le même mot français, et elle y est parvenue dans quatre vingt quinze pour cent des cas.

Le mot grec ‘eûaggelion’ est généralement traduit de façon translittérée par ‘Évangile’. Mais Bernard Frinking a choisi de traduire ‘eûaggelion’  par ‘Annonce Heureuse’. Nous lui laisserons ce choix, car ‘Annonce Heureuse’ donne un sens concret à ce vocable dont on ne sait plus ce qu’il veut dire, tant il est usé. ‘Évangile’ n’est pas seulement un livre, un recueil dont certains adeptes ont une idée plus ou moins vague de ce qu’il contient, car on en lit certains passages à l’église le dimanche. Non : l’Annonce Heureuse porte un message réellement révolutionnaire, la bonne nouvelle du renouvellement radical du monde, mis en œuvre par une personne hors du commun.

C’est véritablement une Annonce Heureuse.

Qui est cette personne ?

Venons-en au Prologue de l’Évangile selon Saint Marc.

J’ai lu chez plusieurs auteurs que les 13 premiers versets de Saint Marc forment le Prologue de son Évangile, mais le Père John Breck2 dans son ouvrage « The shape of biblical language » – St Vladimir – 1994, fait la démonstration d’un chiasme pour les 14 premiers versets de ce même Marc :

les versets 1 et 14 se répondent du fait de la présence des mots ‘annonce heureuse’

‘Commencement de l’Annonce Heureuse’au verset 1

et‘ayez foi en l’Annonce Heureuse’, prononcé par Jésus au verset 14.

et ils encadrent le  verset 8 :

Moi je vous ai immergés dans l’eau,

mais lui vous immergera dans le Souffle Saint,

qui est le centre du chiasme, le moment du passage de l’Ancien au Nouveau : de la purification rituelle avec saint Jean Baptiste, dernier des prophètes de l’Ancien Testament, à la promesse de l’émergence du Souffle Saint, avec ‘Lui’.

Qu’est-ce qu’être immergé dans le Souffle Saint pour un juif de l’époque ? C’est l’inconnu qui est annoncé, et aussitôt Jésus entre en scène.

Donc, je ferai ma démonstration sur les versets 1 à 14. Mais aujourd’hui, je ne parlerai que du verset 1.

Verset 1 –

Commencement
de l’Annonce Heureuse
de Yéshoua’ Messie
Fils de Dieu 3

« Commencement … »

En tant que premier mot d’un Livre, ce mot revient à trois reprises dans la Bible :

 - en Genèse 1, 1 : « Dans un commencement, Dieu a créé les cieux et la terre » (Traduc° B.Frinking) ;

 - en Jean 1, 1 « Au commencement était le Verbe (Traduc° Marcel Jousse) ;

 - et ici, en Marc 1, 1 : « Commencement de l’Annonce Heureuse » (Traduc° B. Frinking).

e rappelle qu’il y a une controverse sur le bien-fondé de cette traduction : le mot grec ‘èn archi’ peut se traduire par ‘commencement’, ‘en-tête’, ou bien par ‘dans le principe’. Certains privilégient ‘dans le principe’ car, disent-ils, Dieu est éternel, immatériel et sans commencement. C’est vrai.

Pourtant ici, le traducteur a choisi ‘commencement’. Parce qu’il le trouve plus concret. En effet, il est réellement arrivé que Dieu a créé, faisant advenir l’espace-temps comme cadre à la création, et nous ne connaissons rien d’autre, nous baignons dans l’espace-temps. La création est concrète, l’histoire est concrète et dans ce contexte, ‘commencement’ ne nous choque pas. Il ne faut pas l’envisager comme un point sur la ligne du temps, mais comme le projet qui sort du cœur de Dieu.

D’où le geste : pour ‘commencement’, on mettra la main gauche repliée sur le cœur (de Dieu) : c’est là que tout commence. Et la main droite, tournée vers l’extérieur, se superposera à sa jumelle pour marquer le début de ‘la ligne du temps’. La ‘ligne du temps’ se décrit en déployant le bras droit vers l’oblique-avant-droit4, désignant ainsi le temps créé auquel l’humanité participe.              

Du point de vue du vocabulaire, ‘commencement’ fait partie du lexique de la création. Le mot est attaché au scénario de création. C’est une ‘formule’5. Ici placé, il nous annonce donc que le Livre va parler d’une nouvelle création. D’une re-création. Jésus vient pour renouveler l’humanité déchue, et le Livre va nous décrire comment il s’y prend pour recréer.

Créer est une fonction divine. Seul Dieu crée. On nous apprend donc ici, dès le premier verset, qu’il va être question dans ce livre du Dieu Créateur, et de son projet de renouvellement de la création.

« …de L’Annonce Heureuse …»

A l’époque, que signifie cette expression ? Quelle formule est-ce ?

L’expression dans le monde ancien était utilisée pour annoncer des nouvelles concernant la vie publique, par exemple une victoire ou la mort d’un ennemi, ou la mort du roi et l’avènement du nouveau roi –  comme les français disaient : « Le roi est mort, vive le roi. »

Cherchons dans l’Ancien Testament une occurrence significative de cette formule, pour qu’elle nous éclaire : en quoi consiste une Bonne Nouvelle. Nous avons Isaïe 52, 7 :

Qu’ils sont beaux sur les montagnes,
les pieds du porteur de bonnes nouvelles
qui annonce la paix, qui annonce le bonheur,
qui annonce le salut,
qui dit à Sion :
« Ton Dieu règne. » (Traduc° BJ)

‘Bonne Nouvelle’ est ici clairement associé à ‘avènement du Règne de Dieu’.

Voilà donc ce qui nous est annoncé dès le premier verset. Par l’avènement du Règne de Dieu, va avoir lieu le renouvellement de la création.

Et qui va l’opérer ?

« … de Yéshoua’ Messie, Fils de Dieu. »

 Yéshoua’ signifie : « Dieu sauve », on le sait. Tel est le nom du nouveau roi annoncé : Dieu sauve. Ce nom souligne encore le projet de renouvellement. Et sa bonne probabilité, puisque c’est Dieu qui s’en occupe.

Messieest un mot qui vient de l’hébreu Messiah, – traduit en grec par Christos, prononcé ‘Christ’ en français – et qui signifie le ‘oint’ : il désigne celui qui a reçu l’onction rituelle, celui qui est consacré et a reçu la force de l’Esprit-Saint. Est oint celui qui est choisi par Dieu. L’onction le met à part et lui confère la puissance de l’Esprit-Saint. Ça peut être le roi, le prêtre ou le prophète.

A l’époque du Christ, le Messie était attendu comme un roi, un descendant de David, chargé d’une mission politique de restauration du royaume d’Israël tel qu’à son apogée.

Mais aussi on attendait un Messie-prophète : un nouveau Moïse. Moïse est pour les juifs le personnage le plus important de leur histoire, plus important que David ou qu’Abraham ; Moïse a été le bras de Dieu pour les tirer de l’esclavage subi dans Égypte idolâtre, symbole de la mort spirituelle, et pour les mener vers la Terre Promise par Dieu à Abraham. Moïse est celui qui a transmis la Loi, ou comment rester dans la relation de filiation avec Dieu, dans la paix avec Dieu, dans l’Alliance.

Or, dans le Deutéronome (Dt 18, 18), Dieu avait dit par la voix de Moïse : « Je leur susciterai un prophète comme toi. Je mettrai mes paroles dans sa bouche et il dira tout ce que je lui commanderai »

Ce prophète - nouveau Moïse est attendu lui aussi, et on voit en Jean 6, 14 qu’après le signe époustouflant de la multiplication des pains, les gens se disent entre eux en parlant de Jésus : « C’est vraiment lui, le prophète qui doit venir dans le monde ».

Donc, un Messie royal et un Messie prophète. Un Messie prêtre aussi, selon l’ordre de Melchisédek, (Hébreux 7, 17) mais de cela on ne parlera pas maintenant. En tout cas, il peut être bon de savoir qu’à l’époque du Christ et depuis le temps historique du retour d’Exil, en l’absence de roi oint, c’est le Grand Prêtre qui était oint – ce qui lui conférait un rôle de chef de la communauté.6

Fils de Dieu.

Pour nous chrétiens orthodoxes, vingt siècles après le début de l’histoire, le Christ est le ‘Fils et Verbe de Dieu’7 incarné, lui l’engendré du Père sans mère dans l’éternité, et engendré d’une Vierge sans père dans l’accomplissement des temps. Pour nous il paraît évident que c’est cet élément de la Christologie qui est confessé et prophétisé ici.

Pourtant dans l’Ancien Testament, ‘Fils de Dieu’ est employé à de multiples reprises et n’a pas ce sens.

Au début de l’histoire, dans la Torah, cette formule traduit en terme de parenté humaine les rapports du Seigneur avec son peuple choisi : En Exode 4, 22, Dieu dit à Pharaon : Mon fils premier-né, c’est Israël, et au verset suivant : Laisse aller mon fils, qu’il me rende un culte.

Puis quand Israël devient un Royaume, avec Saül, David, Salomon et les autres, le roi représente le peuple, et la formule s’attache au lignage royal : au Psaume 88 (89), 27 il est dit à propos du roi David, choisi par Dieu : Il m’invoquera : Tu es mon père. Et en 2 Samuel 7, 14 Dieu dit à propos du roi Salomon : Je serai pour lui un père, et lui sera pour moi un fils.

Puis, le titre, qui est donc devenu un titre royal devient tout naturellement un titre messianique. Au Psaume 2, lu à Noël et annonçant l’Avènement du Messie il est dit : Les rois de la terre se sont dressés contre le Seigneur et contre son Christ (…) Mais moi j’ai été établi par lui comme roi sur Sion (…) Le Seigneur m’a dit : Tu es mon Fils. (Ps 2, 2, 6 et 7.)

Christ-Messie, Roi, et Fils de Dieu, dans ce Psaume 2, on a toute la messianité royale.

Dans notre verset 1 de Saint Marc, avec Fils de Dieu, on peut soupçonner encore un autre sens, qui n’exclut ni la christologie, ni la messianité royale, mais référerait à la messianité prophétique.

Dans le monde ancien, en effet, est fils celui qui reçoit d’un père et le pain et la parole, nourriture matérielle et enseignement spirituel (à charge pour lui de transmettre à son tour à ceux qui seront ses fils.) Cette transmission fonde la relation père-fils.

Ici nous pouvons comprendre que Jésus en tant qu’il est le Fils de Dieu, ne dit que ce que, et tout ce que le Père met dans sa bouche. C’est le propre d’un fils. Et c’est ce que Moïse a prédit : Je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il dira tout ce que je lui commanderai.

Jésus est donc Fils de Dieu aussi dans ce sens-là.

Engendré par le Père éternellement au sein de la Divine Trinité, en tant que Fils de Dieu incarné il transmet ici-bas les paroles qu’il reçoit  de son Père. Cela nous rappelle que Saint Jean dans son Évangile, nous rapporte que Jésus, à de multiples reprises martèle qu’il est, et l’image du Père : Qui m’a vu a vu le Père (Jean 14, 9), et la bouche du Père : La parole que je vous ai dite n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé (Jean 14, 24).

Ainsi saint Marc dès le premier verset, et avec la sobriété qui lui est propre, annonce en filigrane, que ce Yéshoua, héros de son histoire, est le Fils divin qui transmet la parole de Dieu son Père.

Quelques versets plus tard, lors du Baptême au Jourdain, cette filiation sera confirmée par la parole audible du Père lui-même, mais n’anticipons pas !

Conclusion :

Pour ce qui est de la personne du Christ,

dès ce premier verset de Saint Marc, nous apprenons que ce ‘Dieu sauve’, ce Yéshoua’,

 - va faire advenir une création nouvelle (commencement)

 - et l’avènement du Règne de Dieu (Annonce Heureuse) ;

 - qu’il est le Messie, l’Oint dans tous les sens du terme,

 - et qu’il est le divin Fils, porteur et transmetteur de la Parole du Dieu-Père lui-même.

Il va tout chambouler. Et telle est la volonté de Dieu.

Gloire à Dieu !

Notes :

1. Outre la Fraternité Saint Marc, il existe : l’Association Marcel Jousse, qui fait aussi d’autres choses que la seule transmission de l’Évangile gestué ; l’Institut de Mimo-Pédagogie de Yves Beaupérin ; Parole Vivante-Pierre Scheffer, qui n’a pas de site internet ; Parole & Geste, dont le fondateur Pierre Davienne est un disciple de Pierre Scheffer. Et l’Association Canadienne du Récitatif Biblique, ACRB, animée par Louise Bisson et son équipe, au Québec. Pour ce qui est de l’association Eecho, l’apprentissage et la récitation se font sans chant et sans gestes. 
2. Théologien orthodoxe contemporain, le Père Jean ou John Breck a enseigné et à l’Institut Saint Serge à Paris, et à l’Institut Saint Vladimir de New-York.
3. Pour le texte de  ’Évangile, je garderai la mise en page de Bernard Frinking, qui rend sensible le balancement, le rythme du texte, élément primordial de l’apprentissage par cœur, et qui conditionne la stabilité pérenne du texte dans la mémoire de l’apprenant.
4. C’est une convention du langage gestuel : le passé se trouve vers mon épaule gauche, l’aujourd’hui se trouve devant moi, et l’oblique-avant-droit signifie le futur : c’est ‘la ligne du temps'. Comme tout langage, le langage gestuel est un code.
5. Une ‘formule’ est un mot, ou un groupe de mots, qui réfère au sens qu’il avait lors de ses précédentes occurrences. Les auditeurs qui appartiennent à cette culture-là comprennent facilement. Nous pas. Il nous faut découvrir ces raccourcis de sens. C’est une nouvelle langue que nous devons apprendre, comme aime à le dire B. Frinking. La langue de la Bible.
6. Vocabulaire de Théologie Biblique – Le Cerf – 2009 – Article Messie.
7. Liturgie de Saint Jean Chrysostome, hymne attribuée à l’Empereur Justinien, chantée en première partie de la Liturgie avant les Béatitudes. C’est en quelque sorte un Credo, une confession de la foi, que toute l’assemblée devrait proclamer.

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