La fête de Soukkot ou fête des cabanes (improprement appelée fête des « tentes » ou des « tabernacles »)1, était – et est toujours – une des fêtes juives les plus populaires et les plus suivies. Elle est de fondation divine, puisque c’est Dieu qui l’institua et la prescrivit à Moïse (en Lv 23, 33-36, complété par 39-43). Son objet principal était de rendre grâces à Dieu pour avoir protégé les enfants d’Israël dans le désert, après leur sortie d’Égypte (et avant leur entrée dans la Terre promise), en les faisant habiter dans des huttes, des cabanes de branchages. C’était aussi un symbole prophétique, parce que cela signifiait implicitement que l’homme était de passage sur cette terre, en chemin, et que sa véritable habitation, éternelle, était le temple céleste, le Royaume de Dieu. Elle était aussi une fête des récoltes, de la fin des récoltes (en septembre-octobre) décrite en Lv 23, 39, et Ex 23, 16, avec, à ce titre, une particularité intéressante concernant l’eau, dont nous allons reparler. Soukkot était une des trois grandes « fêtes de pèlerinage » (avec Pâques et Pentecôte : Dt 16, 16), imposant donc de se rendre à Jérusalem, au Temple, et qui était célébrée le « 15e jour du 7e mois », c’est-à-dire le 15 tishri, cinq jours après celle des Expiations (ou du Grand Pardon : Yom Kippour) et durait 7 jours + 1, c’est-à-dire 8 jours.
Pendant 7 jours, la fête était continue (jour et nuit), ce qui donnait lieu parfois à des débordements, et les Juifs devaient habiter dans leurs cabanes, en plein air, dans tout Israël. A Jérusalem, en plus des sacrifices nombreux accomplis au Temple (décrits longuement et minutieusement en Nb 29, 12-38), il y avait un rite particulier : une procession était faite chaque jour autour de l’autel des sacrifices2 par les prêtres et les lévites, suivis des hommes israélites (autorisés exceptionnellement à fouler le « parvis des prêtres ») en portant et en agitant le « loulav » (bouquet composé de quatre végétaux : palmes, myrte, saule et cédrat, symbolisant la bénédiction accordée par Dieu) au chant des psaumes du « Hallel »3 et surtout du Psaume 118 [Septante 117], qui est le psaume de l’ « Hosannah3 ». Le 7e jour, appelé « le grand jour » (Hosannah rabba), on faisait 7 fois le tour de l’autel.
Il y avait aussi un lien particulier avec l’eau : on rendait grâces à Dieu pour les récoltes achevées, mais on lui demandait aussi de la pluie pour les cultures de l’année à venir. Et cela donnait lieu à un rite spécial : les prêtres (et le peuple) se rendaient en procession à la piscine de Siloé4 où ils puisaient de l’eau avec une cruche d’or, puis la ramenaient au Temple où ils faisaient une libation d’eau sur l’autel des sacrifices. On lisait, entre-autres, Ezéchiel qui prophétise « une source jaillissant sous le seuil de la Maison [le Temple], à l’Orient », et qui s’achèvera « en torrent » : cette eau assainira la mer et portera du fruit (Ez 47, 1-12). Ce « grand jour » était aussi appelé celui de la « joie de la maison du puisage » [de l’eau à Siloé]. Un midrash très postérieur à l’époque du Christ, faisant l’exégèse spirituelle de ce grand jour, utilise une expression magnifique : « …car de là, ils puisaient l’Esprit Saint »5.
A partir du retour de l’Exil (fin du 6e s. av. J-C), cette fête prit un caractère messianique, manifesté dans la lecture d’une prophétie de Zacharie (14, 16-19) : [ils monteront chaque année à Jérusalem]… « pour se prosterner devant le Roi, le Seigneur Sabaoth, et pour célébrer la fête de Soukkot… ». Et dans une des prières de l’office, il est dit « qu’un Rejeton de David viendra annoncer notre salut ». Après la destruction du Temple (en 70 apr. J-C) ces rites seront célébrés dans les synagogues, en les adaptant6.
Le 8e jour était une « fête de clôture » (un accomplissement) assez mystérieuse, avec un sens eschatologique (le règne de Dieu sur la terre) exprimé par la lecture du jour (Za 14, 9). Dans le judaïsme postérieur à la destruction du Temple, elle deviendra une fête du don de la Loi (Simhat Torah : fête de la joie de la Loi) : on fait une joyeuse procession en portant les rouleaux de la Torah, en dansant et en chantant, notamment le Ps. 118 [Septante 117].
Dans toute cette fête de Soukkot, la symbolique des nombres est particulièrement intéressante. Tout est basé sur 7 (le nombre de la création, des dons du Saint-Esprit et du Sabbat [c’est-à-dire de l’union de l’Homme avec Dieu, dans le plan divin initial]) : la fête est le 7e mois, elle dure 7 jours, on fait 7 fois le tour de l’autel le 7e jour. Le 7e jour, le « grand jour », devait être celui de l’union de l’Homme avec Dieu, c’est-à-dire le jour du Royaume céleste. Mais il y a un 8e jour, conclusif, en raison de la chute spirituelle d’Adam et Eve. L’Homme ayant péché, l’Économe divin changera son plan7 pour arriver au but prévu : le Christ ressuscitera le jour suivant du Sabbat, qui deviendra donc un « 8e jour », celui du Royaume réel, accompli. On peut voir aussi un autre symbole : le 8e jour est devenu, chez les Juifs, celui du Don de la Torah. Or le Christ est la Loi vivante, incarnée et éternelle, la Nouvelle Loi, celle de la vérité et de l’amour (l’Évangile). C’est Lui qui nous fait devenir des « adorateurs du Père en esprit et en vérité »(Jn 4, 23). Cette fête de 7 jours avec son 8e jour symbolise toute l’histoire spirituelle de l’humanité7. C’est cet accomplissement que le Christ annonce aujourd’hui devant tout Israël rassemblé dans le Temple7.
Saint Jean seul rapporte ce long Évangile (Jn 7) qui n’est lu qu’en partie dans l’année liturgique : le passage où le Christ annonce l’Eau vive – c’est-à-dire le Saint-Esprit – est lu dans le rite byzantin le jour de la Pentecôte (Jn 7, 37-52). Il n’est pas possible de commenter la totalité de ce long Évangile dans un court article, mais il est nécessaire d’en indiquer le contexte et les grandes lignes, avant d’aborder la partie essentielle. La chronologie de l’Évangile selon Saint Jean est très difficile, parce qu’il a complété les trois autres, écrits environ 40 plus tôt, en rapportant ce qu’ils avaient omis ou ce dont il était le seul témoin, d’une façon discontinue, sans que l’on puisse discerner toujours un lien chronologique entre les différents passages. Les biblistes situent cet évènement la dernière année du ministère du Seigneur. Il semble, d’après ce que rapporte saint Jean au début du Chapitre 7, que le Christ eût déjà accompli sa « montée à Jérusalem », résidant donc, en principe, en Judée, mais qu’Il eût dû se retirer momentanément en Galilée (et en Samarie) parce que les Juifs voulaient s’emparer de Lui pour Le tuer (Jn 7, 1)8.
Au début, il y a un certain différent entre les « frères » de Jésus9 et Lui-même à propos de la fête des Cabanes. En effet, il leur semblait évident qu’un Juif pieux comme Lui devait se rendre à Jérusalem, à l’occasion d’une aussi grande fête, pour Se manifester, notamment « à ses disciples » [de Judée] et accomplir des miracles (« afin qu’ils voient tes œuvres… »). Le Seigneur leur fait une réponse mystérieuse : « Mon temps n’est pas encore venu… » (mon Père ne m’a pas encore révélé le temps qu’Il a choisi pour que J’accomplisse mon sacrifice) et Il ajoute que les Juifs de Judée Le haïssent et qu’il est donc inutile, pour l’instant, qu’Il Se manifeste là-bas publiquement. Il était difficile pour les membres de sa propre famille (biologique) de comprendre Jésus (« même ses frères ne croyaient pas en Lui ») : sa solitude de Messie était grande… Ses frères montent donc à Jérusalem pour la fête, bien avant la fête (le trajet était long)10.
Puis, le Saint-Esprit pousse Jésus à monter à Jérusalem, « mais en secret » : le Christ obéit à son Père céleste. A Jérusalem, tout le monde « Le cherche », car le rabbi Ieshouah de Nazareth était le personnage le plus célèbre d’Israël. En fait, on ne parle que de Lui et les avis sont divergents : certains pensent que, compte tenu de ses miracles et de ses paroles, Il est le Messie, d’autres, influencés par « les chefs » Lui sont catégoriquement hostiles. Le Christ est « un signe qui provoque la contradiction », comme l’avait prophétisé Siméon l’Ancien à Marie lors de la Présentation de Jésus au Temple (Lc 2, 34), « une pierre d’achoppement » comme l’avait prophétisé Isaïe (Is. 8, 14), confirmé par saint Paul (Ro 9, 32-33) et par saint Pierre (1 Pi. 2, 8)11. Vers le milieu de la fête (probablement le 3e jour), Il monte au Temple et enseigne ouvertement. Il y a alors un affrontement très fort entre la foule12 et Lui (qui ressemble à celui qui arrivera après son entrée messianique à Jérusalem, lors des Rameaux), et tout le monde s’étonne qu’Il puisse parler ouvertement, puisque les chefs (grands prêtres, scribes et Pharisiens) avaient décidé son arrestation et sa mort. Mais personne ne met la main sur Lui « parce son heure n’était pas encore venue »13. Cette situation étonnante et troublante dure plusieurs jours.
Nous arrivons alors au « dernier jour », le 7e, le plus solennel, le « grand jour ». Le Christ va Se révéler publiquement et faire une prophétie étonnante, nouvelle et universelle. Jésus se met « debout » (alors que d’habitude Il enseigne assis, dans « la chaire de Moïse », comme le font les rabbis) parce qu’il s’agit d’une proclamation solennelle, une prophétie unique, pour toute l’humanité. Et Il « s’écrie », c’est-à-dire, qu’Il crie, proclame, Lui le Verbe du Père, la « Bouche du Silence », en s’adressant à la totalité de l’humanité, passée (défunts), présente (vivants) et à venir (ceux qui pré-existent dans les pensées du Père) :
« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne et qu’il boive…. »
Pour boire, il faut avoir soif. Avoir soif signifie avoir soif de Dieu : cela dépend de nous. Dieu ne fait pas les questions et les réponses : Il propose et il appartient à l’Homme de répondre et d’accepter. On pourrait rétorquer que la soif est un comportement vital, « automatique ». Non ! On peut très bien avoir un besoin physiologique de boire et ne pas boire (la médecine connaît cela). Il faut donc vouloir boire, vouloir Dieu. Dieu, ne nous force pas à Le vouloir : Il ne s’impose pas.
« …Celui qui croit en Moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein, comme le dit l’Écriture ».Il faut d’abord croire dans le Christ, le « seul Sauveur du monde » pour recevoir le Saint-Esprit. Car c’est le Fils qui révèle et montre Dieu. Comment un homme, qui reçoit des dons de Dieu, pourrait-il savoir que ces dons viennent de Dieu, s’il ne reçoit pas Celui qui révèle Dieu, Jésus-Christ ? Celui qui croit dans le premier Paraclet – Jésus-Christ – recevra «l’autre Paraclet » (Jn 14, 16), l’Esprit-Saint. La façon dont le Christ parle de la venue de l’Esprit est ineffable, incompréhensible, inimaginable, car l’Esprit surgit en nous, ineffablement, de l’intérieur de notre être, du centre de notre être total – le cœur14 – et, non seulement Il nous donne la grâce – les énergies divines incréées – mais en plus, Il devient en nous source de grâces. L’eau est un des grands symboles du Saint-Esprit, parce qu’elle est la condition de la vie, et que l’Esprit est le donateur de la vie ; mais, ici, il ne s’agit pas d’une eau stagnante, polluée, fétide et non potable, mais d’une eau « vive », jaillissante, fraîche, puissante, désaltérante, une source d’eau. Le Saint-Esprit, dont le caractère hypostatique est de donner Dieu, devient en nous source de grâces : nous devenons ainsi « des dieux, par la grâce »15.
Cette prophétie rejoint ce que le Christ avait révélé à la Samaritaine, deux ans avant : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est Celui qui te dit : donne-Moi à boire, c’est toi qui Lui aurait demandé et Il t’aurait donné de l’eau vive » ; « …qui boira de l’eau que Moi Je lui donnerai n’aura plus jamais soif, mais l’eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle » (Jn 4, 10-13). Mais ici, le Seigneur fait cette prophétie devant tout le peuple, devant cette foule des croyants réunis à Jérusalem pour la fête de Soukkot et qui symbolise l’humanité.
« Comme le dit l’Écriture » : nous ne le trouvons pas textuellement dans l’Ancien Testament ; il est possible que cela soit dit en filigrane dans deux ou trois passages de l’Ancien Testament (?). Saint Jean précise, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté : « Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui ». Il s’agit bien de l’Esprit-Saint – Dieu. Et saint Jean ajoute : « Car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié [ressuscité et monté aux Cieux, à la droite du Père céleste] ; cela signifie : car l’Esprit-Saint n’avait pas encore été révélé, en tant que Personne divine. Tant que le Christ n’avait pas accompli son économie, qui était de sauver l’Homme de la mort éternelle et de le réconcilier avec Dieu, l’Homme était incapable de discernement spirituel et de recevoir consciemment l’Esprit de Dieu, même si cet Esprit poussait les hommes vers le christ, dans le secret.
Beaucoup de Juifs, entendant cette prophétie, seront ébranlés et croiront en Lui, en tant que Messie, Christ. D’autres douteront parce qu’ils savaient que le Christ ne pouvait pas venir de Galilée, mais de Bethléem de Juda, selon la prophétie de Michée. Mais aucun ne Lui a demandé : Où es-Tu né ? Ni : Quels sont tes ancêtres ? Alors le Seigneur n’a rien dit, pour ne pas contraindre les hommes à croire en Lui. Il voulait être cru sur parole, car c’est ainsi que le Père aime ses enfants humains.
Les gardes envoyés « par les Pharisiens » (en fait, par le Sanhédrin : grands-prêtres, scribes et Pharisiens) n’osent pas l’arrêter, parce que « Jamais un homme n’a parlé comme cet homme ». Les sanhédristes sont furieux et maudissent la foule, qu’ils méprisent. Un seul prendra la défense de Jésus en arguant du fait qu’on ne pouvait pas condamner un homme avant de l’avoir entendu, ce qui relève du bon sens et de la justice élémentaire : Nicodème le Pharisien16. On lui répondra vertement qu’aucun prophète ne vient de Galilée. Mais les sanhédristes n’iront pas poser la question à Jésus : ils Le condamneront a priori, sans L’avoir écouté et sans avoir rien vérifié. Attention à nous ! Nous avons les moyens de tout vérifier : encore faut-il prendre la peine de le faire. La vérité et l’amour nous sont proposés par Dieu, mais pas imposés. L’Homme doit faire des efforts pour « conquérir Dieu », comme l’avait fait notre père, le patriarche Jacob-Israël.
Notes :

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