Ajouté le: 10 Avril 2016 L'heure: 15:14

Le sacrement de l’amour : le mariage dans la vision orthodoxe (2)

Mais ledéveloppement et les changements les plus spectaculaires dans la perception des mariages mixtesont eu lieu dans la Diaspora orthodoxe, qui s'expliquetrès clairementpar l'exemple de deux affirmations distantes d'environ 70 ans l'une de l'autre. Dans les années 20 du siècle dernier, l'évêque grec orthodoxe Joachim de Boston affirmaitque lesmariagesmixtes constituentla chute de l'Église dans leurs pays respectifs. Dans les années 90 du même siècle, l'évêque grec orthodoxe Methodios, également de Boston, affirmait que les mariages mixtes constituent une occasion unique pour l'activité missionnaire de son Église et a ajouté que « les membres les plus dévoués de nos communautés sont les convertis, qui avec leurs épouses célèbrent le culte orthodoxe chaque dimanche ».1 Ce changement radical dans la perception du problème des mariages mixtes au cours des dernières décennies du XXe siècle, en particulier aux États-Unis d'Amérique, est également confirmé par les chiffres suivants : selon les données publiées dans l'Annuaire de l'Archidiocèse orthodoxe grec d'Amérique pour l'année 1994, le pourcentage de mariages mixtes dans ce diocèse en 1976 était de 46% et en 1991 de 62%.2

Une première déclaration conjointe sur la question des mariages mixtes du point de vue orthodoxe dans la diaspora a été publiée en 1980 en France, par un groupe de travail mixte orthodoxe-catholique de Marseille. Dans cette déclaration, qui constitue d'une certaine manière la base de tous les accords sur les mariages mixtes du point de vue orthodoxe dans la diaspora, les similitudes et les différences entre les deux traditions ecclésiales concernant la cérémonie du mariage ont été mises en évidence. La première catégorie porte principalement sur la nature sacramentelle du mariage, et la seconde sur le fait que pour les catholiques la partie décisive du mariage est l'échange des consentements, mais pour les Orthodoxes la célébration culmine avec le couronnement des époux par le prêtre. Du point de vue orthodoxe, dans le cas de mariages mixtes, le partage de l'Eucharistie est impossible.3 La déclaration de la commission de Marseille souligne encore « qu'une certaine participation des ministres sacrés des deux églises à la célébration des mariages mixtes nous est apparue comme possible et souhaitable. Cette participation doit respecter trois impératifs :

a) faire une place aux ministres sacrés des deux églises, sans qu'il y ait con-célébration ;

b) ne pas donner l'impression de deux cérémonies et de deux sacrements célébrés l'un après l'autre par chaque ministre séparément, en fait, d'une double célébration ;

c) respecter le rythme propre et le dynamisme de chaque rite, et pour cela, éviter au maximum le mélange de l'un et de l'autre, qui aboutirait à une célébration appauvrie. »4 Pour éviter toute forme de con-célébration, par la participation partielle d'un ministrenon-orthodoxe dans un service de mariage orthodoxe, ou par laparticipation d'un prêtre orthodoxe à un mariage mixte dans une église non-orthodoxe, une Encyclique du Synode des Évêques canoniques des ÉglisesOrthodoxes en Amérique, proposait que si les mariages mixtes impliquentsouvent une telleparticipation, lesprêtres orthodoxes doivent faire attention en particulier dans les paroles et dans les actes, pour qu'ils respectent la position orthodoxe claire sur ce point.5 En ce qui concerne la participation active de membres du clergé non-orthodoxes au mariage orthodoxe des couples mixtes, le clergé non-orthodoxe peut direune prière, une lecture ou un discours à la fin de la cérémonie de mariage orthodoxe, cardans l'Église orthodoxe il n'y a pas de « mariage œcuménique », mais une cérémonie de mariage orthodoxe en présence d'unministre d'une autreéglise.6

En revenant à la déclaration de la commission de Marseille, il faut souligner qu'elle a fait aussi référence au Décret de la Congrégation romaine pour l'église orientale sur les mariages mixtes entre catholiques et orientaux non-catholiques, en date du 22 février 1967 et a constaté qu'aux termes de ce décret, l'Église catholique reconnaît la « validité » d'une union mixte célébrée par l'Église orthodoxe, même en l'absence d'une dispense de forme canonique délivrée par l'évêque catholique du lieu. En revanche, il n'y a pas de réciprocité.7 En raison de ces considérations, le Groupe de travail français a proposé les trois modèles suivants pour la mise en œuvre d'une cérémonie de mariage orthodoxe – catholique :

1) « on adopte entièrement la célébration selon le rite orthodoxe dans sa structure comme dans ses textes. Il doit être évident que le ministre orthodoxe est l'unique président de l'assemblée ;

2) le ministre catholique préside la première partie de la liturgie (office de l'arabon ou de l'engagement) et le ministre orthodoxe préside la deuxième partie (office du couronnement) ;

3) comme dans la deuxième proposition, le ministre catholique préside la première partie de la liturgie et le ministre orthodoxe la seconde, mais on fait un emprunt au rituel français de l'église catholique. Au cours de la première partie, présidée par le prêtre catholique, on introduira dans le déroulement du rituel orthodoxe le dialogue préliminaire entre le prêtre et les fiancés, ainsi que l'échange des consentements emprunté au rituel français de l'église catholique (sans la formule de ratification) entre les deux prières de l'arabon et immédiatement avant l'échange des alliances qui, justement, symbolise cet échange des consentements »'8.

Sur la base de réflexions théologiques de la déclaration du groupe de Marseille, une Commission mixte entre orthodoxes et catholiques en Suisse a publié sa propre déclaration communeen 1985 sur la question des mariages entre les fidèlescatholiques et orthodoxes. Cette déclaration appuie les mariages mixtes entre catholiques et orthodoxes, mais pour assurer la validité de ces mariages mixtes, la déclaration de 1985 recommande que :

1) soit le mariage mixte sera célébréexclusivement dans l'Église orthodoxe, ce qui est acceptable pour l'Église catholique romaine ;

2) ou bien oncélébrera un service commun, qui contiendra tous les éléments essentiels des rites des deux églises et seraeffectué par les clergés des deux églises, sans pour autant créer un doublement du sacrement.9

Un autre accord œcuméniquesur les mariages mixtes a été conclu entre la Fédération des Églises Protestantes de la Suisse et les Églises Orthodoxes en Suisse. Cet accord propose un « rituel d'une célébration œcuménique du mariage » en deux parties : la première partie contient l'échange des consentements et elle peutêtre présidée par un ministre protestant, et la deuxième partie est l'office du couronnement, qui est le rituel proprement dit de la tradition orthodoxe et qui doit être présidé exclusivement par un prêtre orthodoxe. Dans l'introduction de cet accord, il est souligné que « la cérémonie bipartite telle que nous la proposons représente un accord auquel peu de pays sont parvenus dans la phase actuelle du dialogue œcuménique. Elle nous paraît être une solution pastorale recommandée et applicable en Suisse, qui permet d'éviter que deux célébrations indépendantes et successives aient lieu dans deux Églises, selon deux rites différents – pratique, hélas, encore considérée comme normale en bien des endroits. »10

Les contraintes pour le mariage mixte, du point de vue orthodoxe, sont davantage précisées par les prescriptions pastorales que l'on trouve sur le site de l' Archidiocèse grecque orthodoxe d'Amérique où il est bien spécifié que les époux d'un tel couple « devraient être d'accord pour que leurs enfants soient baptisés dans l'Église orthodoxe et par conséquent soient éduqués aussi à la foi orthodoxe. »11 Dans ces prescriptions,il est également précisé qu'un(e) « chrétien non-orthodoxe qui épouse un(e) chrétien orthodoxe ne devient pas membre de l'Église orthodoxe ; il ne reçoit pas les sacrements de l'Église orthodoxe, pas même la sainte communion ; il ne peut pas bénéficier d'un enterrement selon la traditionorthodoxe ; il ne peut pas être élu membre du conseil paroissial et ne peut pas voter aux réunions de l'église ni participer aux élections ecclésiastiques orthodoxes »12 .Ce statut departenairesnon-orthodoxesdans un mariage mixte est pour certains chrétiens très difficile à supporter, de sorte que certains membres du clergé orthodoxe et même certains diocèses orthodoxes ont tenté de trouver un rôle plus actif pour ces chrétiens dans la vie des paroisses orthodoxes.

Une formulation légèrement plus sophistiquée se trouve dans un texte général sur la foi orthodoxe du site del'Église orthodoxe en Amérique (Orthodox Church in America – OCA), qui souligneque le sacrement chrétien du mariage (couronnement) peut évidemment être reçu que par ceux qui appartiennent à l'Église, celaveut direseulement par les croyants orthodoxes. Cette affirmation est aujourd'hui considérée comme « la doctrine et la pratique strictesde l'Église », mais « en raison de la tragédie de la division chrétienne, un croyant orthodoxepourrait être marié dans l'église avec unechrétiennenon-orthodoxe baptisée, ou une femme orthodoxe avec un non-orthodoxe baptisé, à la condition que les deux conjoints œuvrentsincèrement pour leur pleine unité dans le Christ et prient sans coercition ou domination de force de l'un sur l'autre. »13 L'aspect positif dans ce texte estl'inclusion du partenaire non-orthodoxe dans un mariage orthodoxe pour un rôle plus actif.

Une brochure sur la question du mariage dans l'Église orthodoxe, publiée par l'Archevêché Orthodoxe Roumain d'Amérique en 2012, précise que les parrains/marraines témoins d'un mariage mixtedoivent être orthodoxeset mariéseux-mêmes dans l'Église orthodoxe.14 Une précision supplémentaire sur les mariages mixtes du point de vue orthodoxe peut être trouvée sur le site de l' Archidiocèse grecqueorthodoxe de l'Australie, qui précisequel'église peut bénir le sacrement du mariage entre un chrétien non-orthodoxe et entre un orthodoxe, à la condition que le partenaire non-orthodoxe soit une personne qui appartienneà uneconfession chrétienne"acceptable". Dansla liste des dénominations chrétiennes considérées comme acceptables sont mentionnées : l'Église catholique romaine, l'Église anglicane, l'Église de l'Union (Uniting Church), les méthodistes, les presbytériens et les congrégationalistes.15

Toutes les déclarations sur la question des mariages mixtes du point de vue orthodoxe montrent clairement qu'une réponse officielle àce sujet, au plus haut niveau de l'Église Orthodoxe, est trèsurgent. Par conséquent, il n'est pas un hasard que cette question setrouveà l'ordre du jour duSaintet Grand Synode de l'Église Orthodoxe. Déjà, lors de la deuxième Conférence Pan-orthodoxe Pré-conciliaire, qui a eu lieu du 3 au 12 Septembre 1982 au Centre orthodoxe du Patriarcat œcuménique de Chambésy près de Genève, en Suisse, un texte a été adopté sur la question des impédimentasaumariage et ce texte devrait être présenté au Saint et Grand Synode, qui doit avoir lieu en 2016.

La question des mariages mixtes est traitée dans le texte de 1982, dans l'article n°7, mais en trois paragraphes. Le premier paragraphe se lit comme suit : « Le mariage entre orthodoxes et non-orthodoxes n'est pas autorisé par l'akribie (l'approche stricte) canonique. Ce pendant, il peut être conclu parla patience et la charité sous la condition expresse que les enfants issus de ce mariage seront baptisés et élevés dans l'Église orthodoxe. Les Églises orthodoxes autocéphales locales peuvent décider sur les cas particuliers et conformément à leurs besoins pastoraux singuliers et conformément au principe de l'oinkonomia »16 .Dans ce projeton trouve un résumé de la plupart des propositions qui ont été faites jusqu'à présent par diverses instances orthodoxes, comme une solution pastorale à cette question.

Le deuxième paragraphe du projetde 1982 parle du mariage entre orthodoxes et non-chrétiens ou non-croyants, mariage qui, selon le principe d'akribiecanonique, est une interdiction absolue. Mais même à cet égard, il est cependant proposé que les Églises orthodoxesautocéphaleslocales, dans le cas d'un tel mariage, peuvent le décider sur l'application de l'Ikonomia, à l'égard du partenaire orthodoxe et en conformité avec les besoins pastoraux spécifiques existant dans les églises respectives.17 Si ces propositionssont adoptées par le Saint et GrandSynode de l'Église Orthodoxe, à ce moment-làtous les orthodoxes auront à leur disposition des orientations communes et officielles sur la question très débattue des mariages mixtes.

Rev. Prof. Dr. Viorel Ionita Genève/Bucarest

Notes :

1Inter-Marriage : Orthodox Perspectives, edited by Anton C. Vrame, Holy Cross Orthodox Press, Brookline, Massachusetts, 1997, p. XI
2. Voir Marriage Statistics of the Greek Orthodox Archdiocese in « The 1994 Greek Orthodox Archdiocese Yearbook », Greek Orthodox Archdiocese Press, New York, 1994, S. 95 ; apud John T. Chiriban, Psychological Stressors in Mixed Marriages, in « Inter-Marriage : Orthodox Perspectives » a.a.O., p. 110
3. La célébration liturgique des mariages mixtes entre fidèles catholiques et orthodoxes : propositions pastorales, in CONTACTS, Revue orthodoxe de Théologie et de Spiritualité, nouvelle série, Tome XXXII, No 109, 1980, p. 80
4Ibidem, p. 81
5. Encyclical Letter of the Holy Synod of Bishops of the Orthodox Church in America on Marriage (no date), PASTORAL GUIDELINES ON HOLY MATRIMONY, http://oca.org/holy-synod/encyclicals/on-marriage
6. Athanasios Basdekis, Die Orthodoxe Kirche, Lembeck, 2001, p. 81
7. La célébration liturgique des mariages mixtes entre fidèles catholiques et orthodoxes,  p. 82.
8Ibidem.
9Présence orthodoxe en Suisse, Guide Pastoral, Fribourg, 1991, p. 37.
10. Fédération des Églises Protestantes de la Suisse, Proposition de célébrations des mariages interconfessionnels protestants-orthodoxes en Suisse, Texte œcuménique 1, Berne, 1999, p. 7.
11. Greek Orthodox Archdiocese of America, Instructions for Weddings, Divorces, Baptisms, Funerals, and Memorials,  http://www.goarch.org/archdiocese/departments/outreach/resources/pastoralresources/pastoral
12. Ibidem.
13. http://oca.org/orthodoxy/the-orthodox-faith/worship/the-sacraments/marriage.
14. The Romanian Orthodox Archdiocese in the Americas, Guidelines for Orthodox Matrimony Preparation, published with the blessing of His Eminence Archbishop Nicolae, Chicago, 2012.
15. Greek Orthodox Archdiocese of Australia. Laws, Regulations and documentation required for an Orthodox weddings, http://www.greekorthodox.org.au/general/livinganorthodoxlife/lawsandregulations/marriage ;Dans ce texte, les mariages mixtes entre les orthodoxes et les adeptes des églises ou des groupes suivants sont interdits : "Église pentecôtiste, grecques évangéliques, Armée du Salut, chrétiens nés de nouveau (Reborn Christians), Assemblée de Dieu, Église du Christ des adventistes du septième jour, l'église des Saints des Derniers Jours,  témoins de Jéhovah et d'autres groupes religieux similaires" ; dans la même catégorie sont les suivantes : « schismatiques » : « la soi-disant Église orthodoxe autocéphale grecque d'Amérique et d'Australie, l'Église orthodoxe grecque indépendante de l'Australie et la Nouvelle-Zélande, l'Église orthodoxe Véritable et d'autres ». En ce qui concerne les Églises orientales anciennes, les perspectives sont dépendantes du prêtre local, ce qui signifie que de temps à autre les mariages mixtes entre les orthodoxes et les fidèles des Églises Orientales pourraient être possibles.
16. Anastasios Kallis, Auf dem Weg zu einem Heiligen und Grossen Konzil. Ein Quellen- und Arbeitsbuch zur orthodoxen Ekklesiologie, Theophano Verlag, Münster, 2013, S. 441.
17. EbendaS. 442.

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