Je vous propose aujourd’hui de méditer ces quelques versets de Saint Marc, dans la traduction de Bernard Frinking, tels que les chante la ‘Fraternité Saint Marc’.2
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Dans l’Ancienne Alliance, Dieu choisit Abraham pour être son allié, l’objet de ses promesses et de sa sollicitude. Il lui demande de laisser son pays et sa famille, et lui promet une innombrable descendance ainsi qu’une terre, la Terre Promise. En retour, Dieu attend d’Abraham et de sa descendance, une fidélité absolue.
Les péripéties sont multiples au fil des siècles, et l’histoire finalement sert à préparer la venue du Messie -Fils de Dieu. C’est ce que pensent les chrétiens.
Dans la Nouvelle Alliance, aujourd’hui (Marc 1, 16-18) en ce monde qu’il vient renouveler, puisque nous dit-il au verset précédent : ‘il est accompli le temps’, Jésus qui est Dieu et Homme – c’est seulement trois versets plus haut, au verset 11 que le Père lui a dit : ‘Toi, tu es mon Fils le Bien-Aimé’, nous ne l’avons pas oublié– Jésus, pour mettre en œuvre son projet commence par se choisir des ‘associés’.
- Le projet de Jésus, je le rappelle est le suivant : ‘S’est approché le Règne de Dieu’. Ce qui est promis ici, ce n’est plus une terre mais le propre Règne de Dieu.
Jean Baptiste l’a dit au verset 8 : ‘Lui vous immergera dans le Souffle Saint’ – ce Souffle qui lui aussi vient de se manifester, sous forme de colombe, au verset 10.
- Et le programme c’est : ‘Repentez-vous et ayez foi’ … ‘en l’Annonce Heureuse’, en ce message de renouvellement, de changement de règne, non plus règne du Prince de ce monde, mais règne de Dieu.
Comme habituellement, nous allons nous demander ce que signifient les mots.
Et passant au bord de la mer de Galilée …
Et– Beaucoup de phrases dans Saint Marc commencent par ce petit mot de conjonction, qui en hébreu se dit ‘vav’, le clou. Le clou relie deux réalités. La pensée suit son fil et les éléments s’enchaînent, coordonnés comme dans un collier. La traduction a conservé tous ces ‘et’ qui figurent effectivement dans le grec, et nous apparaissent comme la marque d’un récit fait à l’oral.
Mer – Le mot apparaît pour la première fois en Genèse 1, 10. Au troisième jour, il est dit : les masses des eaux, il les appela « mers ».
Petit rappel –
Au verset 1 de la Genèse, Dieu fit 3 le ciel et la terre (…) et le souffle de Dieu était porté au-dessus de l’eau.
Puis vient la création de la lumière le premier jour, et du firmament le deuxième jour, firmament qui sépare les eaux d’en haut d’avec les eaux d’en bas, et que Dieu nomme ‘ciel’.
Le troisième jour, Dieu dit : ‘Que l’eau au-dessous du ciel se rassemble en un rassemblement unique pour que la terre sèche soit vue (…) Et Dieu appela la terre sèche « terre » et les masses des eaux, il les appela « mers ».
Donc, la mer représente les eaux d’en bas, ces eaux primordiales à la fois origine de la vie, et lieu de mort. Dans l’Exode, l’eau est à la fois le lieu du passage du peuple hébreu vers la Vie, et le lieu du passage des Égyptiens vers la mort. (Exode, chapitre 14)
L’homme du bord de la mer – est l’homme agité par ses passions, tel qu’il sort du sein maternel, non dégrossi. Le bord de la mer est le lieu le plus bas où puissent séjourner les humains, et c’est le lieu le plus éloigné du trône divin, qui lui se situe dans les hauteurs. Spirituellement parlant, on peut y passer toute sa vie terrestre...
Eh ! bien, c’est là que le Christ vient à notre rencontre. C’est là qu’il nous appelle. Inutile de se hausser le col pour ‘mériter’ de le rencontrer. Le Christ vient au devant de ce qui est bas et se reconnaît comme tel. Ce lieu est celui de la rencontre.
Il a vu Shim’ôn et Andréas (…) et Yéshoua’ leur a dit (…) Venez derrière moi et je vous ferai devenir (en grec : ‘gignomaï’, advenir) pêcheurs d’hommes –
Ces trois verbes font partie du scénario de création.
On se souvient : Gn 1, 3-4a – Et Dieua dit : Qu’advienne lumière, et lumière est advenue. Et Dieua vu la lumière : c’est beau.(Traduc B. F.)
Il faut donc lire cet appel des disciples comme une scène de re-création.
Il a vu – Par ce ‘voir’, Dieu considère sa créature et porte à son endroit une appréciation. Nous apprenons que voir (horaô en grec) sous-entend apprécier.
Le verbe exprime une relation avec un être extérieur à soi. L’être extérieur procure au sujet une impression, et il est apprécié pour ce qu’il est, en bien ou en mal.
- En Genèse 1, c’est beau ;
- mais en Genèse 18, 21 les anges disent à Abraham à propos de Sodome et de Gomorrhe : Je descendrai donc, et je verrai s’ils font le mal conformément à la clameur qui les accuse …
- Et pour la femme hémorroïsse (Marc 5, 32) qui en quelque sorte a ‘volé’ la guérison en touchant subrepticement son vêtement, Jésus veut la voir : et il regardait autour de luipour voir celle qui avait fait cela, et lorsqu’elle vient tremblante et avoue toute la vérité, il lui dit : ‘Fille’ … Enfant … enfant de Dieu, bien sûr ! Quel nom peut être plus doux ?… Va en paix. (Mc 5, 34). Il l’apprécie comme enfant de Dieu et l’envoie en paix, elle qui se démenait seule depuis 12 ans, sans foi et sans succès, pour restaurer sa capacité brisée à transmettre la vie...
‘Horaô’, c’est donc bien voir pour apprécier, pour se rendre compte.
Mais … La miséricorde de Dieu pour qui le craint s’étend de l’éternité à l’éternité (Ps 102, 15), et mes pensées ne sont pas vos pensées, (Is 55, 8). Dieu voit avec un œil de miséricorde, ce qui est rarement le cas de l’être humain. L’homme quand il voit, a tendance à juger. Il y en a multitude d’exemples dans l’Évangile.
Jésus les perçoit donc, pour ce qu’ils sont : l’un comme ‘Shim’ôn’, et l’autre comme ‘Andréas’. Les deux comme frères, et comme pêcheurs. Qu’est-ce à dire ?
Qui sont-ils ?
- Shim’ôn.Ce nom signifie l’ ‘écoutant’, celui qui écoute. C’est bien la première qualité du disciple. Jésus en le ‘voyant’, apprécie.
- Andréas.Ce nom est grec. ‘Aner’, au génitif ‘andros’, signifie l’homme, le viril, celui qui est porteur de la semence et qui transmet la vie. De plus, le mot qui traduit Andréas et signifie viril en hébreu est ‘zakhar’. Il comporte les mêmes consonnes que ‘zékher : qui se souvient’ et peut donc lui être associé selon le mode d’exégèse juif.
Donc, Andréas est celui qui se souvient, et qui transmet la semence de Vie, la Parole.4
De nouveau, le nom signale des qualités indispensables pour un disciple. Là encore Jésus apprécie. Il ‘voit’.
On se rend compte ici à quel point les noms sont importants dans l’Évangile. Ils indiquent la vocation des personnes.
- Ils sont frères …
Dans le monde juif, outre ceux qui le sont par le sang et c’est leur cas, sont frères également ceux qui mangent à la même table et se trouvent réunis pour recevoir du maître de maison pain et enseignement. Pour le père de famille-maître de maison, enseigner la loi divine est un devoir : transmettre les commandements de Dieu est sa mission de tous les instants.5
La communion au même pain et à la même parole fonde la fraternité. Nous avons gardé cela dans l’Église : communiant au même Pain et à la même Parole, ne sommes-nous pas frères et sœurs ?
Que font-ils ?
... jetant l’épervier dans la mer car ils étaient pêcheurs
- Il faut savoir que l’épervier est un filet rond de quelques mètres de diamètre, suffisamment peu encombrant pour être manipulé par un seul homme : pas besoin de compagnon. Le pêcheur entre en eau peu profonde : il a toujours pied, et lance ce filet rond d’une main tandis que de l’autre il le tient en un point précis. Lesté sur son pourtour, le filet tombe dans l’eau, formant une cloche qui emprisonne les poissons. Le pêcheur alors tire la coulisse disposée sur la circonférence, transformant ainsi la résille en un sac fermé, qu’il n’a plus qu’à tirer sur le rivage pour récupérer sa prise. J’en ai vu un au Sénégal, en Casamance, il y a quelques années : il se trouvait à l’embouchure du fleuve, à un endroit protégé des courants forts, dans l’eau jusqu’aux hanches, et lançait ce maillage de 5 à 6 mètres de diamètre qui volait comme une aile, d’un geste souple et somptueux. J’en ai une photo.
- Ce qui caractérise le pêcheur à l’épervier, c’est son indépendance : il va où il veut, à l’heure qu’il choisit. Il dépend du poisson, mais pas d’un patron ni d’une équipe de compagnons. Le pêcheur à l’épervier suit sa volonté propre, organise son travail comme il l’entend et ne rend de compte à personne.
Pour Shim’ôn et Andréas, c’est justement à cette indépendance que l’appel va leur imposer de renoncer …
Et Yéshoua’ leur a dit Venez derrière moi…
C’est une invitation : Venez !
Il parle ici avec l’autorité d’un prophète : Élisée, en 2 Rois 6, 19 dit exactement les mêmes paroles selon la version grecque : « ‘Venez derrière moi’ … et je vous conduirai vers l’homme que vous cherchez. » Élisée s’adresse à des gens affaiblis, aveuglés. Nous aussi au bord de la mer, nous sommes aveugles, il faudra que Jésus nous rende la vue. (Dans l’Évangile selon saint Marc, il y a deux guérisons d’aveugles.) Nous avons besoin d’un guide. D’un Maître que nous puissions suivre et qui nous mène vers le Royaume.
Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes
C’est la promesse que leur fait Jésus. Qu’est-ce que cela signifie ?
- Déjà, on se souvient que ‘devenir’ ici traduit le verbe ‘gignomaï’, advenir. Verbe qui fait partie du scénario de création dans la Genèse. On en a parlé. Promesse de re-création. Il leur dit qu’il a le pouvoir de faire d’eux des hommes nouveaux.
- Qu’est-ce qu’un pêcheur ?
C’est quelqu’un qui attrape des poissons. En les sortant de leur milieu naturel, il les tue. Mais ce faisant, il nourrit, il entretient la vie chez les humains. C’est pour cette vie-là qu’il pêche.
- Comment peut-on pêcher des hommes ? Les sortir d’où ? Les tuer … ?
C’est une énigme que Jésus nous propose.
Bernard Frinking propose ceci : il s’agit de tirer les hommes de leur milieu naturel, c’est à dire du ‘monde’. Nous évoluons dans le domaine du Prince de ce monde, nous ne connaissons rien d’autre. Le Baptême nous arrache à ce monde vain, pour faire de nous des créatures nouvelles en Christ, nous ouvrant la route du Royaume – qui est à conquérir en Christ.
- En fait ici, Jésus les pêche eux en quelque sorte, les invitant à quitter leur situation actuelle pour advenir selon son projet à lui.
C’est nouveau, çà n’existe pas encore : il s’agit de mourir pour renaître. Et de transmettre cette Vie nouvelle.De devenir pêcheur d’hommes.
En fait, dans la Nouvelle comme dans l’Ancienne Alliance, Dieu veut avoir besoin des hommes. Il ne veut pas se passer d’eux. Il les associe à la re-création : à l’homme devenu disciple, de ‘pêcher’ à son tour d’autres hommes, de les arracher à la ‘mondanité’ pour les associer à la Vie qu’il a lui-même reçue. Ceci, en Christ
Étant allés dans le monde entier, clamez l’Annonce Heureuse à toute la création, leur ordonne Jésus à la fin de l’histoire (Marc 16, 15b). Et saint Matthieu le formule ainsi : Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant (…) et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et Jésus ajoute : Et moi je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde. (Matthieu 27, 19-20) 6
Ce n’est pas pour ‘faire du nombre’, pour être une secte qui a beaucoup d’adeptes selon les critères mondains justement, mais pour communiquer à tous la Vie, associer tous les êtres humains au projet divin selon lequel : ‘Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu.’7
Ce devoir de transmission de la foi est donné dès le départ. Il s’adresse à tout chrétien.
Reste au Seigneur à être un bon pédagogue, à bien former ses disciples.
Nous découvrirons au fil de l’Évangile comment le Seigneur s’y prend pour enseigner ses disciples, pour les faire advenir, lui le Pédagogue.
Comment reçoivent-ils ce projet, cette invitation ? Comme ceci :
Et aussitôt laissant les filets ils l’ont suivi.
Une adhésion aussi rapide nous surprend. Qu’est-ce qui les a convaincus instantané-ment comme cela ?
- Rappelons-nous : Jésus les a vus ... et appréciés. C’est une expérience qui bouleverse la vie.
- Et puis il y a cette formule qu’ils viennent d’entendre : ‘Venez derrière moi’ (mot à mot : ‘Allons ! derrière moi’) et qui vient du livre des Rois :
2 Rois 6, 19 – Un détachement d’Araméens cherche le Prophète Élisée pour le tuer selon l’ordre de leur roi. Car Élisée, de la part de Dieu, dévoile au roi d’Israël les plans guerriers du roi araméen, ce qui à chaque fois les fait échouer. Élisée, sortant de chez lui les rencontre, demande à Dieu de les frapper de berlue, et leur dit : « Ce n’est pas le chemin, et ce n’est pas la ville, suivez-moi (‘allons ! derrière moi’), et je vous conduirai chez l’homme que vous cherchez. » Et il les emmène à Samarie chez le roi d’Israël, qui sur le conseil d’Élisée les reçoit bien, leur offre un banquet puis les renvoie libres chez eux.
Donc,
Il s’agit d’Élisée le prophète, personnage important doué d’autorité spirituelle – comme Jésus ;
Il s’adresse à des ‘frappés de berlue’ – autant dire à des aveugles, comme nous le sommes tous, au bord de la mer ;
Avec un projet au futur : de les conduire auprès du Roi - comme Jésus qui veut nous conduire vers le Royaume.
Chez ce roi qu’ils combattent, et où pourtant ils seront bien traités – comme nous : nous combattons Dieu, nous le fuyons et lui désobéissons, nous médisons de lui, toujours maugréant, jamais contents de sa Providence, mais lui nous accueille et nous reçoit au banquet eucharistique, sans pour autant nous prendre notre liberté.
En conclusion :
Nos deux pêcheurs acceptent la proposition. C’est en quelque sorte la fiancée – humanité,[8] qui en la personne de ces deux hommes accepte le fiancé, acceptant de se joindre au projet divin. Ils le suivront comme leur Maître. Il sera leur Rabbi. Et les rendra Maîtres à leur tour, les rendant aptes à transmettre le message, démarrant avec eux la chaîne de transmission qu’ils auront à perpétuer, comme chaque chrétien après eux. C’est ce que Dieu attend de chacun de nous. Transmettre la foi, chacun à notre mesure. Pêcher des hommes-poissons pour qu’ils naissent en Dieu.
Nous sommes des poissons qui avons été tirés de l’abîme et greffés à la Vie, et nous avons à en témoigner.
C’est peut-être parce qu’ils avaient cette conscience, que le poisson était l’emblème des premiers chrétiens … Outre le fait que ‘ichtus’ (le ‘poisson’ en grec) est l’acronyme de ‘Iésus Christos Théou UioS’ (Jésus Christ Fils de Dieu), et que le représenter était une façon de confesser sa foi.
Gloire à Dieu.
Notes :

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