Ajouté le: 3 Janvier 2016 L'heure: 15:14

Apprendre par cœur lEvangile (18)

UN CHIASME

J’ai trouvé dans les documents fournis par Bernard Frinking1 en 1995, un exemple de chiasme, issu du livre de Père John Breck2 : ‘The shape of biblical language’ – 1994. Ce chiasme nous intéresse car il porte justement sur le ‘prologue’ de Saint Marc.

La présentation de ce chiasme pourra clore notre travail sur ce fameux ‘prologue’ (Marc 1, 1-14), que nous méditons depuis maintenant plusieurs mois.

Qu’est-ce qu’un chiasme ?

C’est une forme littéraire propre à l’Écriture Sainte, et que l’on a identifiée au XXe siècle. Peut-être cette forme est-elle liée au fait qu’à l’époque il fallait retenir par cœur. C’est peut-être une forme propre à la culture orale, car facilitatrice de l’engrangement dans la mémoire ...

Le mot vient de ‘chi’, la lettre grecque qui se prononce ‘ki’, et se trace comme le ‘x’ de l’alphabet latin, lequel présente un point central axe de symétrie.

On s’est rendu compte en effet, que bien souvent une péricope évangélique, c’est à dire un récit qu’on peut isoler parce qu’il a un début et une fin bien marqués – en culture orale, on appelle ‘perle’ ce genre de récit bien circonscrit –  on s’est rendu compte donc, que ce récit a un centre, autour duquel sont organisés de façon symétrique les éléments qui le composent. On le disposera sur le papier de façon lisible, pour que cela saute aux yeux. Cela donne une forme de ‘v’ d’ailleurs, plus que de ‘x’. Mais peu importe. On parle aussi de composition concentrique, puisqu’il y a un centre.

Reportez-vous à la figure du ‘prologue’ disposé en chiasme.

C’est intéressant parce que les éléments symétriques, disposés en vis à vis se répondent, et bien souvent s’éclairent mutuellement.

On les identifie par le fait que un ou plusieurs mots d’un élément se retrouve(nt) dans son vis à vis.

Le sommet de la démonstration, le dévoilement de la raison d’être de l’histoire ne se trouve pas à la fin du récit, comme c’est le cas dans la pensée discursive à laquelle nous sommes habitués, mais au milieu. Le point culminant est au centre du chiasme.

Pour repérer les chiasmes il faut beaucoup d’habitude, et de l’intuition. Ici, le canevas vient du Père John Breck.

Observons la figure du ‘prologue’ disposé en chiasme :

Évidemment, ce qui frappe immédiatement, c’est le parallélisme entre Jésus Christ et saint Jean Baptiste. Chacun a son histoire, sa mission bien définie, mais ils sont indispensables l’un à l’autre.

On voit que les lignes F et F’sont au centre et qu’elles parlent d’immerger.

La position centrale attribuée à ce geste nous amène à saisir son importance. Il s’agit d’une immersion donnée ou reçue. On ne s’immerge pas soi-même. On est immergé par quelqu’un. On ‘se fait’ baptiser.

D’un versant à l’autre du chiasme, l’immersion dans l’eau, telle qu’on la connaît, opérée par un Baptiste connu, devient immersion dans le Souffle Saint (qu’est-ce que cela signifie ?), opérée par un personnage qu’on ne nomme pas. C’est du jamais vu.

L’immersion dans le Souffle Saint, voilà ce qui est nouveau, voilà ce qui est central et doit retenir notre attention.

E et E’nous parlent du sujet, de l’acteur. E dit ‘il vient’ et c’est un futur en fait dans le contexte, et E’ précise : Yéshoua est venu’ et c’est un présent. Jean l’annonce sans dire son nom, mais lorsqu’il se révèle il a un nom.

D et D’sont en balance, respectant la chronologie discursive de leurs propositions.

En Da et D’a, des noms de lieu, l’origine des baptisés ; en Db et D’b l’immersion opérée par Yôhânân dans le Jourdain ; et en Dc et D’c la présence de l’Esprit Saint en chacun des ‘héros’, l’un comme prophète, l’autre comme Fils de Dieu.

En C et C’, c’est du nouveau qui surgit. Des deux côtés, on trouve le verbe advenir, qui traduit le verbe grec ‘gignomai’.

Dans notre traduction, le verbe grec ‘gignomai’ (prononcer guig’nomai) est toujours traduit par advenir. (Sauf une fois, par ‘devenir’ en Marc 1, 17).

Pourquoi ? Parce que ‘gignomai’ est chargé d’histoire et de sens : c’est une formule. Le mot apparaît pour la première fois en Genèse 1, 3 et Bernard Frinking traduit : « Qu’advienne lumière, et lumière est advenue. » Au cours de ce premier chapitre, dans le texte grec, le mot revient 21 fois. Il exprime le geste de créer, il en rend compte. Y compris dans le ‘refrain’ : « Et est advenu soir, et est advenu matin. Jour un » etc. Pour chacun des six jours. On en déduira que gignomai fait partie du scénario de création.

Et pour traduire le texte de saint Marc, qui veut nous décrire l’œuvre du Christ, œuvre de re-création, de re-nouvellement, de surgissement d’un monde nouveau, le traducteur a choisi de rendre ‘gignomai’ par ‘advenir’ pour que nous puissions nous y retrouver, et bien percevoir cette œuvre qui consiste à faire du nouveau, pour que nous soyons sensibles à l’avènement de cette nouvelle création.

‘Gignomai’, présent donc dans la Bible depuis Genèse 1, 3 est plutôt traduit en général par :

« Que la lumière soit, et la lumière fut » (Bible de Jérusalem-1955 et TOB-1996, Ostervald-1904, Segond-1978, Darby),

ou « Qu’il y ait de la lumière, et il y eut de la lumière » (Nouvelle Bible Segond-2002)

ou « Une lumière sera. Et c’est une lumière » (Chouraqui-1985),

ou « que la lumière paraisse, et la lumière parut » (Bible en français courant-Société biblique française-1982). 

Ces traductions, qui sont le fruit d’un immense travail et jouissent à juste titre d’une grande notoriété, ne permettent pas ici, de saisir – mais ce n’est pas leur objectif, et on ne peut pas le leur reprocher – que nous sommes devant une formule, et que celle-ci rend compte du geste de création. Car les mots : ‘être’, ‘avoir’, ‘paraître’ seront utilisés dans d’autres contextes, et on perdra le repère : scénario de création.

Or, c’est ce qui intéresse B. Frinking : décrypter les gestes qui sous-tendent le texte et les identifier chaque fois qu’ils y sont, les suivre à la trace en quelque sorte. Le mot ‘voir’ doit rester ‘voir’, le mot ‘advenir’ doit rester ‘advenir’. Et nous allons apprendre en les rencontrant, à décrypter le geste de création. C’est un exemple.

Quel intérêt ? Ce type de lecture est porteur pour nous, il donne sens.

En l’occurrence, cela nous concerne : nous désirons nous-mêmes devenir nouvelle créature en Christ.

Ces derniers mois, nous avons visité presque chaque mot de ces quatorze premiers versets, et nous avons pu sentir, je pense, combien l’évidence et la certitude d’un renouvellement fondamental afférent à la venue du Christ surgit de notre lecture.

Lorsque nous nous approchons de l’Écriture, il nous faut ‘entrer dans l’événement’, faire l’effort de nous représenter ce qui nous est raconté, et alors nous sommes touchés, le récit nous atteint. C’est via des mots précis que la Parole prend vie en nous, et nous communique sa Vie.

La Parole est Quelqu’un. Quelqu’un avec qui nous voulons être en relation, le Christ – le Verbe de Dieu, présent dans le monde, présent dans l’Écriture Sainte. Nous voulons apprendre à le reconnaître, et nous voulons le connaître – avec son aide.

Au delà des maladresses et des imperfections de style, voilà ce qui sous-tend les choix de traduction.

Venons-en à B et B’. Là, c’est la vie dans le désert et la lutte contre les passions qui nous sont présentées.

J’en ai largement parlé en détaillant ces versets précédemment. Les retrouver aujourd’hui nous rappelle combien le renouvellement de notre vie passe par le travail de repentir. Dieu veut nous donner sa Vie et il en a l’initiative, mais nous devons aussi y mettre du nôtre, montrer notre désir de lui plaire, et notre foi en lui. Rappelons-nous la fiancée3 : elle se prépare selon ses moyens, physiquement et moralement, pour se présenter, s’offrir, et recevoir.

Enfin en A et A’, voilà la formule ‘Annonce Heureuse’. Elle donne l’accord de début et de fin à ce morceau. Cette expression qui signifie, je le rappelle, disparition de l’ancien roi et avènement du nouveau roi, et qui exprime le projet même de Dieu, promet la nouveauté avec certitude.

Nouveauté renforcée encore par la présence des mots qui expriment le temps : commencement d’une part, et temps accompli d’autre part. On est bien à une charnière qui ouvre sur le renouvellement.

Cette nouveauté se réalisera, ‘adviendra’, lorsque Jésus nous immergera dans le Souffle Saint. La promesse en est formulée justement au centre du chiasme.

Amen.

Notes :

1. Bernard Frinking, fondateur de la Fraternité Saint Marc, auteur de cette traduction de Saint Marc que j’utilise, dont la caractéristique est d’être concordante et formulaire, ce qui parfois fait un peu grincer le français, mais il y a de bonnes raisons à ces choix.
2. Père John Breck, éminent théologien orthodoxe contemporain. A été longtemps professeur de théologie à l’Institut Saint Serge à Paris, ainsi qu’à l’Institut Saint Vladimir de New-York.
3. A propos de fiancée. J’ai laissé une erreur figurer dans mon article n°16, (Apostolia n°92 de novembre 2015) qui citait le livre de Sandrine Caneri, ‘Rencontre de Rebecca au puits’. L’auteur m’a fait remarquer qu’elle est doctorante et non pas Docteur, contrairement à ce que j’ai écrit dans la note n° 5. Sa thèse est en cours. Je vous prie d’excuser mon erreur.

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger

Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni

Departamentul pentru rom창nii de pretutindeni