Ajouté le: 2 Décembre 2015 L'heure: 15:14

Le Cantique de Zacharie (ou Benedictus)

La prophétie de l’Avent (Luc 1, 57-80)

Avant d’aborder l’exégèse de ce célèbre cantique néotestamentaire, il faut le resituer dans son contexte historique et biblique. Saint Luc est pratiquement le seul à rapporter l’enfance de Jésus-Christ1. Il était normal qu’il commence par parler du Précurseur du Messie, Jean-Baptiste, ce qui occupe tout son premier chapitre.

Le prêtre Zacharie se rend à Jérusalem pour y assurer le service du Temple, au tour de sa « classe ». Il est désigné par le sort pour offrir l’encens à Dieu, dans la partie du Temple appelée le « Saint » et, pendant qu’il célèbre, seul, cet office solennel, l’ange Gabriel lui apparaît : il lui révèle que sa prière a été exaucée et que sa femme, Élisabeth, va enfanter un fils, qu’il devra appeler Jean, et qui sera un grand prophète. Comme il émet un doute (lui et sa femme sont vieux), l’ange le frappe de mutisme. Élisabeth tombe enceinte et se cache, parce qu’elle a honte d’être enceinte à son âge2.

Six mois plus tard, le même séraphin Gabriel visite la Vierge Marie à Nazareth et lui annonce qu’elle va engendrer le Fils de Dieu, Jésus – le Messie –, par la puissance du Saint-Esprit. Et pour lui montrer que « rien n’est impossible à Dieu », l’ange lui révèle que sa cousine très âgée, Élisabeth, est enceinte depuis six mois. Il faut préciser que, pour toute la tradition chrétienne, l’Annonciation est le moment de la conception du Christ (selon la chair). Aussitôt après, Marie quitte Nazareth et se rend en Judée pour visiter sa cousine et partager avec elle cette joie (avec qui d’autre aurait-elle pu partager une telle grâce et un tel secret ?). C’est là que commence véritablement notre histoire.

Marie « entre dans la maison de Zacharie et salue Élisabeth ». Aussitôt « son enfant [celui de sainte Élisabeth] tressaille dans son sein… » (Lc 1, 40-41). Jean-Baptiste, qui est un fœtus de six mois, exulte de joie enprésence du Messie, qui, Lui, vient d’être conçu3 – selon la chair – dans le sein de la Vierge Marie. Élisabeth dit en effet à Marie, un peu plus loin (v. 44) : « l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein ». Saint Luc ajoute : « ...et elle fut remplie du Saint-Esprit ». Cela signifie que Jean-Baptiste, dans son sein, fut aussi rempli du Saint-Esprit4. C’est la première rencontre entre le Christ et son précurseur, dans le sein de leurs mères respectives.5.

Trois mois plus tardÉlisabeth accouche de Jean-Baptiste. Elle cesse alors de se cacher et se réjouit avec sa famille et ses voisins (sa « parenté », au sens biblique). Le huitième jour Zacharie et Élisabeth réunissent tous les parents et amis pour circoncire l’enfant, selon la Loi de Moïse6 : il était d’usage de lui donner son nom, le jour où, par la circoncision, il entrait dans l’Alliance (avec Dieu). On donnait souvent à un enfant – surtout un mâle – le nom de son père ou de quelqu’un de sa parenté. Tout le monde se prépare à l’appeler Zacharie, mais Élisabeth dit « non : il sera appelé Jean » (conformément au message de l’ange Gabriel). Ils sont tous étonnés et font des signes à Zacharie, toujours muet, pour lui demander son avis. Il se fait apporter une tablette de cire7, et écrit avec un stylet7 : « Jean8 est son nom ». Le message de l’ange avait été gravé dans son cœur, par l’épreuve. Il est aussitôt guéri de son mutisme : il ouvre la bouche et parle. Cette grâce lui est donnée parce que la volonté de Dieu s’est accomplie et que les neuf mois d’épreuves qui lui ont été imposées ont certainement changé son cœur. Et ces merveilles sont racontées « dans toutes les montagnes de la Judée ».

A ce moment-là, « Zacharie fut rempli du Saint-Esprit ». Sa bouche s’ouvrit alors pour bénir Dieu, Lui rendre grâce, et prophétiser sur son enfant, car le Saint-Esprit l’a éclairé sur l’extraordinaire destin de Jean-Baptiste. Cette prophétie, appelée « Cantique de Zacharie » ressemble par sa forme aux grands cantiques de l’Ancien Testament. Ce cantique néotestamentaire sera beaucoup utilisé dans la liturgie de l’Église, surtout en Occident (sous le nom de « Benedictus9 »). Il a été introduit dans les Laudes de tous les rites occidentaux. Dans le rite byzantin, il est peu utilisé : il est théoriquement chanté après le Magnificat, dans la 9e Ode des Matines, mais en fait, la plupart du temps, on ne chante que le Magnificat, avec les tropaires afférents.

Le cantique commence par un cri d’action de grâces à Dieu, parfaitement biblique : « Béni soit le Seigneur,le Dieu d’Israël... ». Bénir, c’est dire du bien, et aussi faire du bien, parce que la parole est créatrice. Il y a une certaine analogie entre la « bénédiction » et « les anges de Dieu qui montent et descendent au-dessus du Fils de l’Homme » (Jn 1, 51) : la bénédiction vient d’abord de Dieu, qui, dans cette « économie » crée le

bien, fait le bien, puis elle descend sur l’Homme, qui ensuite rend grâces à Dieu, chante les louanges de son bienfaiteur. Bénir Dieu, c’est dire du bien de Dieu, magnifier sa bonté ineffable. L’Ancien Testament, et en particulier les Psaumes, sont remplis de bénédictions10. La phrase elle-même inspirée à saint Zacharie par le Saint-Esprit est tirée des Psaumes 40[He 41], 14 ; 71[He 72], 18 et 105[He 106], 48, qui dans chaque cas constitue le verset de conclusion du psaume.

Et pourquoi faut-il bénir Dieu ? « …parce qu’Il a visité et racheté11 son Peuple… ». En effet, le Christ est déjà là, foetus divin de 3 mois dans le sein de la Vierge Marie. Et Jean-Baptiste, qui vient de naître, en est le témoin, en tant que Précurseur. Voici la prophétie : « Il a racheté son peuple ». C’est fait, c’est sûr, cela ne fait aucun doute : parce qu’Abraham, puis la Vierge Marie ont écouté Dieu et Lui ont obéi, la volonté de Dieu s’accomplira et l’Homme sera sauvé, par le Christ, le Messie. Cette phrase est aussi tirée d’un psaume, le Ps.110 [He 111], 9. Le Seigneur rachètera son peuple d’Israël, et avec lui toute l’humanité, 33 ans plus tard, lorsqu’Il paiera11 la rançon de la mort à Satan sur la Croix, et qu’Il ressuscitera. L’Homme sera alors délivré de l’esclavage du péché, de la mort et de Satan.

« … et qu’Il a érigé la corne du salut dans la maison de David son serviteur12… ». La corne est citée plusieurs fois dans les psaumes, comme symbole de la force (Ps.88 [He 89], 18 : « et que par ta bienveillance notre corne [force] soit exaltée) ; liée au roi David (Ps.131 (He 132], 17 : « … là Je ferai se lever une corne pour David… ») et surtout au salut (Ps.16 [He 17], 3 : « Seigneur… mon libérateur… mon Dieu… mon bouclier et la corne de mon salut »). Zacharie, inspiré par l’Esprit Saint, en fait une synthèse : la corne représente la puissance du salut accordée par Dieu à la « Maison de David » – symbole d’Israël – parce qu’il a engendré le Messie (« Fils de David »), qui est le Sauveur (Jésus = Sauveur).

« … comme Il a promis par la bouche de ses saints prophètes dès les temps anciens13… » : tous les prophètes ont annoncé la venue du Messie qui sauvera Israël. Saint Jean-Baptiste est le dernier, le sceau des prophètes, le Précurseur du Messie. Lorsqu’Il naît, le Messie est dans le sein de sa mère, Marie. Tout s’accomplira.

« … de nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent ».C’est le Messie qui va nous sauver de l’Ennemi du genre humain, Satan, le « grand dragon » et de tous les démons qu’il entraîne avec sa queue dans son sillage (cf.Apo.12, 3-4). Satan a la haine de l’Homme par jalousie, refusant l’humilité divine (l’incarnation du Verbe).

« … afin d’exercer sa miséricorde envers nos pères et de se souvenir de son Alliance14 sainte, selon le serment qu’Il fit à Abraham notre père… » : La promesse que Dieu fit à Abraham était d’avoir une « postérité » innombrable et sans fin (Ge 13, 15-16 ; 22, 18 et 26, 4) : cette postérité, c’est le Christ, comme le dit saint Paul (Ga 3, 16). Or, au moment où Zacharie fait cette prophétie, le Christ est déjà incarné : la promesse est accomplie.

« ... que, délivrés de la main de nos ennemis, nous Le servions sans crainte, dans la sainteté et la justice en sa présence, tous les jours de notre vie. » Ici, il s’agit d’une prophétie eschatologique : c’est celle du Royaume de Dieu, après le triomphe du Christ, lorsque Dieu sera tout en tous pour toujours.

Après cette très longue phrase prophétique, qui résumait l’ancienne Alliance, nous arrivons au fait « actuel ».

« Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur15pour préparer ses voies… ».Zacharie prophétise, par le Saint-Esprit, la mission de son propre fils, Jean. Ce « petit enfant », ce bébé qui vient de naître, sera le prophète du Messie16 – Jésus-Christ – : il Le précédera, il préparera la mission de Celui qui vient sauver le monde.

La suite est explicite : « … pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés… ». Ce sera effectivement la grande mission de saint Jean-Baptiste : prêcher le repentir17 « parce que le Royaume des Cieux est proche » (Mt 3, 2). C’est la prédication de saint Jean-Baptiste et son « baptême de repentance » qui prépareront « les Juifs » à accueillir, recevoir et écouter Jésus-Christ, même si peu Le suivront jusqu’au bout. Tout Israël sera préparé par Jean à recevoir le Christ. C’est lui aussi qui préparera les futurs Apôtres (pour la majorité d’entre eux) et qui leur désignera le rabbi Ieshouach de Nazareth comme Messie, Fils de David.

« … par les entrailles de miséricorde de notre Dieu, grâce auxquelles nous a visité d’en-haut le Soleillevant… ». Les « entrailles de miséricorde » sont une des plus belles expressions bibliques pour parler de la bonté de Dieu : elle exprime l’aspect « maternel » de Dieu, cette tendresse et cette compréhension qui ne peuvent sortir que du ventre qui a engendré et qui sont inconnues du genre masculin. Dieu nous a engendrés et Il nous aime comme une maman aime ceux qu’elle a portés dans son sein. C’est grâce à cette miséricorde toute maternelle que nous avons été visités par « le Soleil levant », l’Orient18 d’en-haut, l’Orient céleste, celui qui vient de Dieu, le Fils bien-aimé du Père céleste, qui accepte de S’incarner pour nous sauver, celui qui illumine nos ténèbres, comme le soleil levant chasse les ténèbres de la nuit : « …afin d’illuminer ceuxqui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort… ». Le Christ dira de Lui-même : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12). Il est l’unique lumière : celui qui ne veut pas Le voir, Le recevoir est et demeure dans l’ombre, dans les ténèbres, c’est-à-dire dans la mort. Cette expression vient du Ps.106 [He 107], 10 et d’Isaïe 9, 1. Elle sera reprise d’Isaïe par saint Matthieu lorsque Jésus viendra « se retirer en Galilée » pour y commencer sa mission (Mt 14, 16).

« … et guider nos pas dans le chemin de la paix ». C’est le Christ qui réconcilie l’Homme avec Dieu et donc, aussi, les hommes entre eux, parce qu’ils sont tous enfants du même père, le Père céleste. Et c’est Lui qui a dit : « Je vous laisse la paix, Je vous donne ma paix… » (Jn 14, 27). Seul le Christ apporte la paix sur la terre, comme le chantent les chœurs angéliques à Noël (Lc 2, 14).

Cette prophétie exceptionnelle, que le Saint-Esprit inspire à saint Zacharie, ne comporte en réalité que deux phrases, très longues : la première concerne l’ancienne Alliance, avec les saints prophètes Abraham et David ; la seconde concerne la nouvelle Alliance, avec saint Jean-Baptiste et l’ « Orient », le Messie, Jésus-Christ. C’est une synthèse théologique et spirituelle admirable, un véritable cantique biblique.

Notes :

1. Saint Matthieu, qui écrivit son Évangile en hébreu (ou en araméen) et pour les Hébreux, ne l’aborde que sous l’angle « judaïque » : le doute de Joseph (qui atteste la virginité de Marie), la Généalogie (qui atteste que Jésus est fils de David) et la volonté de meurtre d’Hérode. On peut se reporter à notre article sur le « Doute de Joseph » in Apostolia n° 81 (décembre 2014).
2. Pour toute cette partie, on peut se reporter à notre article sur « la conception de saint Jean-Baptiste » in Apostolia n° 90 (septembre 2015).
3. Certains biblistes pensent que la ville de saints Zacharie et Élisabeth, en Judée, pourrait être Hébron, ville « lévitique » (sacerdotale ; ces villes avaient été accordées aux prêtres comme lieu d’habitation, parce que la tribu de Lévi n’avait pas reçu de territoire lors du partage de la Terre promise, par Josué [Jos. 21] ; il y en avait 48 en Israël). Hébron se trouve environ à 40 km au Sud de Jérusalem. De Nazareth à Hébron (il existait une route) il y a environ 200 km, qu’on peut faire à pied, ou sur un âne, en 10 à 13 jours. Jésus serait donc, lors de la Visitation, un embryon d’environ 15 jours.
4. On peut se demander d’ailleurs si ce n’est pas à ce moment précis que s’accomplit la prophétie d’Isaïe le concernant : « Le Seigneur m’a appelé dès le sein, dès les entrailles de ma mère… » (Is. 49, 1, et jusqu’au verset 7).
5. Il existe une icône étonnante, et remarquable, où l’on voit les deux saintes femmes, Marie et Élisabeth, se saluer, avec leur enfant respectif (bien dessiné) dans leur sein. 
6.  Circoncision : Ge 17, 10-12.
7. Il s’agissait de planchettes de bois, qui étaient creusées et remplies de cire. On gravait sur la cire avec un stylet en métal (pointu d’un côté, plat de l’autre). Deux tablettes assemblées formaient un « diptyque ». 
8.  Jean : de l’hébreu Yehôhânân, dont la forme contractée est Yôhânân, qui signifie : le Seigneur fait grâce.
9. Tiré de la traduction latine du cantique, qui commence ainsi : « Benedictus Dominus, Deus Israël… »
10. A titre d’exemples et pour n’en citer que quelques-unes : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds… » (1ère bénédiction de la Bible, en faveur des animaux, le 5ème jour de la création) Ge 1, 22 ; « Mon âme, bénis le Seigneur… » (Ps.103 [He 104], 1) ; « Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur…. (Cantique des 3 jeunes gens en Daniel 3, 51-90 : chaque verset commence ou s’achève par une bénédiction).
11. Dans le texte grec : lytrôsin, rachat (de lytroô : payer une rançon, racheter) ; dans le texte latin : redemptionem, rachat (de redimere : racheter). Payer, c’est donner une somme d’argent : c’est « racheter ».
12. Dans les textes grec et latin : « de David son enfant », c’est-à-dire de son fils.
13. Dans le texte grec : ap’aiônos = depuis toujours.
14. Dans le texte grec : diathêkê, traduit en latin par testamentum.
15. Devant la face du Seigneur est un hébraïsme. Cela signifie : devant le Seigneur, sous le regard du Seigneur.
16. Jean-Baptiste annoncera la venue du Messie à tous les Juifs, mais plus particulièrement à ses propres disciples -les futurs Apôtres- à qui il révélera que Jésus est le Messie annoncé par les prophètes, en Le leur désignant ainsi : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde » (Jn 1, 29).
17. Le baptême de Jean sera un baptême de repentance destiné à laver spirituellement les impuretés du cœur. Ce baptême ne sauvera pas : il préparait au vrai baptême, celui du Christ, dans l’Esprit-Saint.
18. Dans les textes grec et latin : « Orient » (anatolê, oriens). Orient est un des noms divins de l’Ancien Testament, proclamés dans le rite romain au cours de Vêpres solennelles durant les sept jours qui précèdent Noël (Vêpres appelées « les grandes Ô » parce que toutes commencent par Ô [« Ô Orient »]. Les textes proviennent de l’antiphonaire grégorien et sont un des trésors liturgiques de l’Occident et du rite romain.

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