Jeudi de la 21e semaine après la Pentecôte (Lc 9, 49-56)
Cet Évangile rapporte deux événements de la vie du Christ qui n’ont aucun rapport entre eux, en dehors de la chronologie lucanienne. Le fait de les lire ensemble tient à l’usage oriental de faire une lecture continue (et non choisie) des quatre Évangiles durant toute l’année. Le premier, que nous pourrions appeler « rencontre avec un exorciste indépendant » (en Lc 9, 49-50) est aussi rapporté par saint Marc, en 9, 38-41, avec un développement supplémentaire. Le second, qui relate le mauvais accueil d’un village samaritain, n’est rapporté que par saint Luc (en 9, 51-56). Il est improbable qu’ils soient concomitants, mais ils se sont passés à peu près dans la même période de la vie du Christ, entre la fin de son apostolat en Galilée et sa montée à Jérusalem. Ces deux événements sont mineurs, presque anecdotiques, mais néanmoins riches de contenu spirituel.
Le premier événementse passe peu de temps après la Transfiguration, la première annonce de la Passion et la dispute entre les Apôtres pour savoir qui est le plus grand. Il est possible que ce soit à Capharnaüm ou dans la région, mais certainement en Galilée. Les Apôtres sont avec le Maître. Jean prend la parole et Lui dit : « nous avons vu quelqu’un chassant les démons en ton Nom, et nous l’en avons empêché parce qu’il ne nous suit pas ». Nous savons qu’il y avait des exorcistes chez les Juifs, puisque les Actes mentionnent des exorcistes ambulants dans la communauté juive d’Éphèse (Ac 19, 13-16). Un exorcisme consiste à chasser les démons qui persécutent une personne (ou colonisent un lieu) au moyen de formules rituelles manifestant la puissance divine ; un exorcisme juif devait se faire obligatoirement au nom de Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. L’originalité, en l’occurrence, est que cet exorciste le fait au nom de Jésus, dont il a certainement entendu parler, car Il est le rabbi le plus célèbre d’Israël, et dont les miracles attestent la puissance divine1. Mais cet homme ne fait pas partie du groupe des disciples de Jésus. Les Apôtres ont, ici, une réaction « clanique », communautariste, d’appropriation de tout ce qui touche au rabbi Ieshouah, leur Maître bien-aimé. La réponse du Christ est étonnante et admirable : « Ne l’en n’empêchez pas, car qui n’est pas contre vous est pour vous » (chez saint Marc : « car ce qui n’est pas contre nous est pour nous », ce qui est plus fort). Chez saint Marc, le Seigneur ajoute : « car il n’est personne qui, faisant un miracle en mon Nom, puisse aussitôt après parler mal de Moi ». Le Christ manifeste ici, comme dans tout l’Évangile, une liberté admirable, qui tranche avec l’étroitesse d’esprit des disciples, et des Juifs.
Pendant ses trois années de mission, Il n’a pas cessé de manifester la liberté de l’esprit (la liberté en esprit, c’est-à-dire intérieure) face au formalisme littéral et au rigorisme « des prêtres, des scribes et des pharisiens ». Il a toujours regardé le cœur des êtres et non leur apparence extérieure. On peut dire qu’Il a été condamné, supplicié et mis à mort en grande partie à cause de sa liberté d’esprit. Il nous a mis sur le chemin de la « liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Ro 8, 21). Mais, hélas, on est obligé de constater qu’Il n’a pas été beaucoup entendu, ni à son époque, ni maintenant, dans l’Église.
L’Église des premiers siècles était beaucoup plus libre, plus souple, plus ouverte que maintenant2. Petit à petit, elle s’est rigidifiée, formalisée, fermée ; les structures sont devenues plus pesantes ; on a privilégié les canons et les règles par rapport à la vie. Le cléricalisme3 en est l’expression. L’Évêque Jean de Saint-Denis4, disait : « Les limites de l’Église sont imprécises ». Cette formule ecclésiologique correspond à l’enseignement que le Christ donne ici aux Apôtres. Tout ce qui se fait de bien, même en dehors de l’organisation et de la hiérarchie ecclésiales, vient de Dieu et appartient à Dieu : « l’Esprit souffle où Il veut » (Jn 3, 8). Il initie ses Apôtres à ce que nous appelons « l’économie »5, et c’est cet esprit-là qui inspirera l’Église des premiers siècles, l’Église indivise.
Cette circonstance nous apprend aussi quelque chose sur la relation du Seigneur avec ses disciples : le simple fait que les Apôtres aient pu agir ainsi, de leur propre initiative, indique que le Maître leur faisait confiance. Le Christ ne se comportait pas comme un « gourou ». Il ne les reprend pas formellement, mais leur enseigne quelque chose de nouveau, en bon pédagogue.
Le deuxième événementse passe au début de la « montée à Jérusalem », au terme de laquelle le Seigneur va sauver le monde, par sa mort et sa résurrection. L’Évangile est précis : « lorsque le temps où Il devait être enlevé du monde approcha…(cela a deux sens : sa mort d’abord, puis son Ascension), Jésus prit la résolution de Se rendre à Jérusalem ». Cela signifie qu’Il obéit à son Père, lorsque le temps choisi par le Père est venu, et Il le fait avec « résolution », adhérant totalement à la volonté de son Père. Cela rejoint ce que nous rapporte saint Marc pendant la montée à Jérusalem : « et Jésus allait devant eux : les disciples étaient troublés et Le suivaient avec crainte » (Mc 10, 32). Le Seigneur a hâte de sauver l’Homme et Il monte à Jérusalem avec énergie. Le trajet de cette montée à Jérusalem est difficile à connaître, car les Évangiles ne concordent pas toujours et surtout il y a des informations qui nous manquent. Ce qui est certain c’est que le Christ, suivi d’un important cortège (les Apôtres, probablement les 72 disciples, les saintes femmes, …) est passé par la Samarie, puis par la Pérée, avant d’arriver à Jérusalem par Jéricho6. Nous sommes ici au début du voyage (à pied). Le Seigneur prend soin de tous et prévoit tout : Il envoie des messagers en avant pour préparer le logement du cortège (le voyage dure plusieurs jours). Ceux-ci arrivent dans un village de Samaritains, où ils sont mal reçus « parce qu’Il se dirigeait vers Jérusalem ». Les Samaritains sont considérés par les Juifs comme des hérétiques et ils n’ont aucun rapport entre eux7. Ce n’est donc pas surprenant.
Toutefois il faut noter que le Christ aura quand même des relations avec eux, mais limitées et en fonction des circonstances : à Sichem, le Seigneur conversera longuement avec une Samaritaine et fera des disciples ; lorsque les Juifs voudront Le faire mourir après la résurrection de Lazare, Il se réfugiera à Ephrem, en Samarie, sans parler du Lépreux samaritain guéri, ni de la parabole du Bon Samaritain. La Samarie n’était pas une terre de mission pour Lui, parce qu’Il était venu seulement pour sauver « les brebis perdues d’Israël » (Mt 15, 24)8 mais en fait, lorsque les circonstances le permettront, Il montrera qu’Il ne rejette personne, qu’Il se préoccupe aussi de ceux qui ne sont pas juifs. Ses relations avec les Samaritains, et plus encore avec les « Cananéens » (la femme cananéenne de Tyr) qui sont des païens, constituent une prophétie de la conversion des Gentils : Il indique discrètement, en filigrane, qu’Il est venu pour sauver tous les hommes. Mais il fallait d’abord, impérativement, convertir les Juifs, le seul peuple à avoir écouté le vrai et unique Dieu (« car le salut vient des Juifs » Jn 4, 22). Le Christ n’est pas prisonnier des habitudes et, souvent, Il brise les canons.
Jacques et Jean font alors une proposition surprenante au Seigneur : « Veux-tu que nous commandions que le feu descende du Ciel et les consume ? », ce qui revient à dire : veux-tu que nous détruisions ce village et ses habitants ? Jacques et Jean sont deux personnalités énergiques, de fort caractère, auxquels le Christ donna le nom significatif et symbolique de « Boanergès » (fils du tonnerre) lorsqu’Il institua les Douze (Mc 3, 17). Bien qu’ils fussent des intimes du Christ, sa réponse est terrible : « Il les réprimanda en disant : vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés ». Cela signifie : vous ne vous rendez pas compte qu’en disant cela, vous êtes inspirés par Satan, et non par mon Père céleste. Et Il ajoute : « Car le Fils de l’Homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver ». Quelle leçon pour les Apôtres, mais aussi pour l’Église et pour toute l’humanité ! Pour comprendre la réaction des Apôtres nous pouvons nous référer aux 72 disciples qui, revenant de mission, manifestent une joie juvénile « parce que les démons mêmes nous sont soumis en ton Nom » (Lc 10, 17). Le fait d’expérimenter la toute-puissance divine, dans la faiblesse de notre humanité, peut nous faire « tourner la tête ». Le Christ les ramène aussitôt à la sagesse : « ne vous réjouissez pas de ce que les esprits [sous le Ciel] vous soient soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms soient écrits dans les Cieux (Lc 10, 17-20).
L’attitude de Jacques et Jean nous concerne tous. Face à la méchanceté, à l’injustice, à la violence, nous avons instinctivement une réaction de défense, qui sera elle aussi violente (et même injuste, car détruire un village entier, c’est tuer beaucoup d’innocents…), c’est-à-dire que nous sommes dominés par le mal. Le Christ nous révèle, nous enseigne et nous montre une autre voie : se comporter comme Dieu. Si Dieu agissait comme nous, il n’existerait plus rien : la création aurait cessé d’être. Même dans les plus extrêmes souffrances, dans la plus terrible injustice, nous devons lutter intérieurement pour nous souvenir que Dieu veut sauver tous les hommes, y compris ceux qui se comportent en ennemis et en meurtriers.
Aussitôt après cette reprise, le Christ dit : allons ailleurs (« Et ils allèrent dans un autre bourg »). Le Christ nous donne un autre enseignement : ne pas rester bloqué sur une difficulté, et ne pas vouloir vaincre à tout prix, mais prendre un autre chemin.
Gloire, Seigneur, à ta Sainte Sagesse !
Notes :

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team