La fête de la Conception de saint Jean Baptiste du 23 septembre est exclusivement orientale et inconnue en Occident1. Il peut paraître surprenant que l’on puisse fêter liturgiquement la conception d’un être humain, car c’est un événement mystérieux, qui ne se découvre qu’un certain temps après : la date précise n’est connue que de Dieu seul. De plus, une conception ne conduit pas nécessairement à une naissance : il y a en effet beaucoup plus de conceptions qui ne produisent pas de fruit que de conceptions aboutissants à un être réel, une personne vivante et autonome2. Lorsqu’une femme est enceinte, il n’est jamais certain, hélas, que l’enfant conçu parvienne à la vie.
Les fêtes de la « conception » de grands personnages bibliques sont, comme les appelle le grand liturgiste Baumstark, des « fêtes d’idées », c’est-à-dire instituées par l’Église pour confesser un mystère, plutôt que pour célébrer un événement historique stricto sensu. Le meilleur exemple est celui de la Conception du Christ selon la chair : l’Église universelle l’a fixée à l’Annonciation (le 25 mars) pour confesser que cette conception provenait exclusivement de Dieu3. Mais seuls le Père céleste et l’Esprit-Saint en connaissent le jour et l’instant précis.
Cette fête de la conception de saint Jean Baptiste est néanmoins légitime, d’abord en raison de la grandeur de saint Jean Baptiste (attestée par le Christ Lui-même), et aussi parce que l’Évangile lui consacre un long paragraphe. C’est probablement ce qui a motivé son institution en Orient4. Il n’est pas étonnant que cette péricope se trouve dans l’Évangile selon saint Luc, car c’est lui qui a rapporté l’essentiel de ce qu’on appelle « les Évangile de l’enfance » [de Jésus-Christ]5.
Pour comprendre ce passage, il faut commencer par le verset 26, qui ne se trouve pas dans la péricope. Saint Luc y relate l’Annonciation6. Le verset commence par « Au sixième mois » : le sixième mois de quoi ? De la grossesse d’Élisabeth. Jean-Baptiste a été choisi par Dieu – la Divine Trinité – pour être le Précurseur du Messie – le Christ –, ce qui fut annoncé huit siècles avant par le prophète Isaïe (surtout dans les chapitres 40 et 49) ainsi que par le prophète Malachie au 5e siècle av. J-C (« Voici que j’envoie mon messager devant ta face, qui préparera ton chemin devant Toi » Ml 3, 1)7. Sa conception a lieu six mois avant celle du Christ. Le nombre 6 a une signification symbolique : il est celui de l’Homme et de la chute. l’Homme, créé le 6e jour, a refusé, par sa désobéissance, de s’unir à Dieu le 7e jour (le « repos divin », le sabbat). Jean-Baptiste annonce Celui qui va faire passer l’humanité du 6e au 7e jour, le Christ8.
Les événements se passent « au temps d’Hérode, roi de Judée » : il s’agit du sinistre Hérode9 (appelé « le Grand » par Flavius Josèphe), roitelet corrompu et cruel à la solde de l’occupant romain, mais qui fit reconstruire le Temple de Jérusalem10 de façon grandiose, pour se faire pardonner ses exactions et ses crimes par le peuple juif.
Cette histoire commence avec un couple de justes, Zacharie et Élisabeth. Zacharie11 est « sacrificateur », c’est-à-dire prêtre, et donc de la tribu de Lévi. Il y avait un nombreux clergé en Israël (plus de 7000 prêtres) résidant sur tout le territoire et réparti, depuis le roi David, en 24 « classes » qui accomplissaient le service du Temple (les sacrifices et le culte) durant une semaine à tour de rôle. L’Évangile nous précise qu’Élisabeth11 son épouse, descend d’Aaron, qui était de la tribu de Lévi et le grand-prêtre par excellence. Ils sont, pourrait-on dire, un « couple sacerdotal ». Ce sont des Juifs pieux « observant d’une manière irréprochable tous les commandements et toutes les ordonnances du Seigneur », des « justes devant Dieu ». Ils habitent en Judée, mais nous ne savons pas où. Par contre l’Évangile nous apprend qu’Élisabeth et Marie sont parentes, probablement assez proches, puisque Marie ira visiter sa « cousine » aussitôt après l’Annonciation.
Mais ces justes sont âgés et stériles12, comme l’étaient Abraham et Sarah, ainsi que Joachim et Anne, qui sont presque des contemporains, judéens comme eux. La stérilité était une opprobre en Israël, car tout couple juif espérait pouvoir coopérer à l’engendrement du Messie : d’ailleurs, ils priaient pour en être délivrés (cf. ce que dira l'ange Gabriel à Zacharie : « ta prière a été exaucée »).
La « classe d’Abbia » à laquelle appartenait Zacharie (la 8e classe), est appelée à assurer le service dans le Temple : il se rend donc à Jérusalem, où il est désigné par le sort pour entrer dans le Temple, afin d’y offrir l’encens à Dieu. On tirait au sort parce que les prêtres étaient nombreux (environ 300 par « classe ») et que c’était une façon de s’en remettre à Dieu pour savoir qui aurait l’honneur de pénétrer dans le lieu saint pour faire l’offrande de l’encens. Il s’agit ici, non pas de l’esplanade du Temple13, mais du sanctuaire lui-même, qui était un très grand bâtiment, haut de 45m : il comprenait un vestibule (un narthex), puis on entrait dans le « Saint » par un portail magnifique, dont les portes monumentales étaient ornées d’une vigne en or ; au fond de cette grande salle sacrée, se trouvait le « voile du Temple »14 qui cachait le « Saint des saints », où seul le grand-prêtre pénétrait une fois par an pour faire le sacrifice de l’expiation (Yom Kippour). Devant ce voile, il y avait le chandelier d’or à 7 branches (la menorah), une table en or (pour les « pains de proposition ») et l’autel des parfums (appelé aussi « l’encensoir d’or »). Seuls les prêtres pouvaient pénétrer dans le Saint, revêtus de leurs ornements sacrés. Et lors de l’offrande de l’encens, qui était l’office le plus solennel, célébré le matin et le soir, le prêtre tiré au sort devait être seul dans le Saint (ce qui sera le cas pour Zacharie). Après cet office, les prêtres, rassemblés sur les marches du portail, bénissaient le peuple (en fait les Juifs mâles adultes en état de pureté rituelle, qui, seuls, avaient accès au parvis des Israélites), en élevant leurs mains.
Zacharie se rend donc dans le Saint pour y accomplir l’offrande de l’encens (nous ne savons pas à quel moment de la journée). Pendant qu’il offrait l’encens en récitant les prières appropriées, tirées des psaumes, l’angeGabriel lui apparaît « à droite de l’autel des parfums ». Saint Luc utilise le terme générique d’ange15, mais Gabriel est un séraphin15 (du 1er cercle angélique). Zacharie est troublé16. L’Ange le rassure, ce qui indique qu’il vient bien de Dieu17, et lui dit que « sa prière a été exaucée » et que « sa femme enfantera un fils, auquel il donnera le nom de Jean ». Puis il fait une prophétie extraordinaire – et même unique – sur cet enfant : « Il sera grand devant le Seigneur », c’est à dire « grand aux yeux de Dieu »18 ; il ne boira jamais de vin19 (il sera un ascète) et « il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère »19, ce qui correspond exactement à la prophétie d’Isaïe (Is. 49, 1-3) ; « il ramènera plusieurs des fils d’Israël au Seigneur leur Dieu » (Jean-Baptiste aura une audience extraordinaire : beaucoup de Juifs se « convertiront » et retrouveront grâce à lui l’esprit du judaïsme) ; « il marchera devant Dieu avec l’esprit et la puissance d’Élie »20 (l’esprit de prophétie sera en Jean comme il était en Élie, avec la même puissance. D’ailleurs, de nombreux Juifs penseront que c’est Élie qui est revenu20).
Zacharie est interloqué et demande un signe : « à quoi reconnaîtrai-je cela, car je suis vieux et ma femme est avancée en âge ? » L’ange lui fait alors une remontrance, sur un ton solennel : il révèle son nom (Gabriel) et son rang hiérarchique (« je me tiens devant Dieu » : les Séraphins sont les plus proches du trône de Dieu ; ils se voilent la face pour ne pas être brûlés, consumés par le feu incréé de la Divinité), ainsi que le contenu de sa mission : Dieu m’a envoyé pour t’annoncer cette « bonne nouvelle » (en grec : Evangile). Et aussitôt l’ange le frappe de mutisme, parce qu’il n’a pas cru à ses paroles. Il est intéressant de remarquer que les anges messagers de Dieu, intermédiaires entre Dieu et les créatures visibles, sont obéissants et d’une exactitude rigoureuse, mais que, dans l’accomplissement de leur mission, leur personne n’est pas niée. L'ange Gabriel dit à Zacharie : « parce que tu n’as pas cru à mes paroles » et non pas « aux paroles de Dieu que j’ai été chargé de te transmettre »21. On peut faire une comparaison entre les comportements respectifs de Zacharie et de Marie. Marie ne doutera pas et ne demandera pas de signe, mais elle demandera : « comment… ? », ce qui était légitime, parce qu’elle était vierge et voulait garder sa virginité pour Dieu. L’ange répondra aussitôt en expliquant comment cela se fera.
Tout le peuple est étonné : en fait, il s’agit des Juifs du « parvis des Israélites », qui se trouve juste en face de la porte du sanctuaire et qui jouxte l’autel extérieur, celui des sacrifices d’animaux. Le fait que Zacharie soit demeuré beaucoup plus longtemps dans le sanctuaire que ce qui est prescrit dans « l’ordo » et qu’il en ressorte muet, leur fait comprendre qu’il a eu « une vision », mais sans pouvoir éclaircir la chose. A la fin de sa semaine de service, Zacharie rentre chez lui. Il s’unit alors à sa femme et elle tombe enceinte : la prophétie s’accomplit. Mais Élisabeth se cache, parce qu’elle a honte d’être enceinte à son âge : il n’est pas toujours facile d’être prophète… Mais elle a conscience d’avoir reçu « une grâce du Seigneur » qui lui a « ôté son opprobre » : elle a coopéré à la venue du Messie en engendrant celui qui va L’annoncer directement et Le baptiser.
Six moisplus tard, juste à près l’Annonciation, aura lieu la « Visitation » : Marie viendra de Nazareth en Judée pout visiter sa « cousine », afin de partager avec elle la joie ineffable d’être enceinte du Messie : ce sera aussi la première rencontre entre le Christ et son précurseur, dans le sein de leurs mères respectives. Jean tressaillira dans le sein de sa mère, à la salutation de Marie : Élisabeth sera remplie du Saint-Esprit22 et libérée de toute honte. Quant à Zacharie, il ne recouvrera la voix que huit jours après la naissance de Jean, au moment où il écrira sur une tablette de cire « Jean est son nom23 » : c’était le nom choisi par Dieu. C’est ce Jean dont le Christ dira : « Amen, Je vous le dis : parmi ceux qui sont nés de femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Baptiste »24 (Mt 11, 11).
Notes :

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