(27ème dimanche après la Pentecôte - Lc 14, 16-24)
La parabole du Banquet céleste, que l’on devrait plutôt appeler « du festin nuptial céleste » a un caractère eschatologique4 évident, puisqu’elle concerne la fin des temps et nous révèle le dessein de Dieu pour l’Homme, son destin spirituel. Le Christ l’a racontée deux fois, avec des variantes, dans des contextes et à des moments différents, et pour des auditeurs différents. Cela n’a rien d’étonnant : il est probable que la plupart des paraboles aient eu plusieurs versions, même si l’on n’en trouve que quelques exemples dans l’Évangile. Les différentes versions se complètent et s’enrichissent mutuellement, le Christ mettant l’accent tantôt sur un point, tantôt sur un autre en fonction de son auditoire, sans oublier ses Apôtres, qui étaient les premiers destinataires, parce qu’appelés à transmettre cette Vérité divine à toute l’humanité.
Nous avons déjà commenté la version de saint Matthieu (22, 1-14) dans ces colonnes5. Elle été racontée par le Seigneur à la fin de sa mission terrestre, entre les Rameaux et la Passion, et elle a un fort caractère eschatologique, puisqu’elle comporte deux jugements, un collectif (le Roi fait périr les meurtriers de ses serviteurs et brûler leur ville) et l’autre, personnel (l’exclusion de l’homme qui n’a pas revêtu le vêtement blanc, c’est-à-dire le Christ).
La version de saint Luc a été racontée dans un contexte très différent, probablement à Jérusalem6 : elle clôt tout un cycle d’enseignement autour du « banquet » c’est-à-dire de ce moment privilégié et festif qui rassemble les hommes pour communier dans la joie (par le partage de nourritures agréables et de bons vins). Jésus guérit d’abord un hydropique le jour du sabbat lors d’un repas dans la maison d’un des chefs des Pharisiens ; puis Il raconte la parabole sur les places dans un banquet (prendre la dernière place) et donne le conseil d’inviter « les pauvres et les estropiés » plutôt que les amis et les riches. Il termine tout ce long discours par la parabole du Banquet céleste, à la suite d’une remarque d’un des convives : « Heureux celui qui prendra part au repas7 dans le Royaume de Dieu », ce qui indique que les Juifs avaient conscience du fait que le Royaume des Cieux était symbolisé par un banquet, moment délicieux de partage et de communion. Le Christ va le prendre au mot, pour donner un enseignement théologique et une sévère leçon à Israël et à toute l’humanité.
« Un homme donna un grand dîner… » : La version de saint Matthieu est plus précise : le Seigneur fait directement référence au « Royaume des Cieux, qui est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils » (Mt 22, 2). Nous savons donc que cet homme représente le Père céleste et que ce grand dîner est un festin nuptial, qu’Il donne pour les noces de son Fils avec l’Église, de Dieu avec l’Homme. « Et il invita beaucoup de gens ». Selon les Pères de l’Église, cette invitation initiale correspond à Abraham et à Moïse. Pourquoi n’invite-t-Il pas toute l’humanité ? En fait, « beaucoup » peut signifier « tous », mais sans qu’il y ait une idée d’obligation, car l’amour repose sur la liberté8.
« A l’heure du souper… » : cela signifie au soir du monde, à la fin des temps, c’est-à-dire à la fin de l’éon de la chute et à l’aube de l’éon du renouveau, qui sera celui du Royaume de Dieu. Certes, le Christ s’est incarné « au milieu des temps », pour sauver l’Homme, ce qui rend tout possible, mais l’accomplissement final, les « noces de l’Agneau » (Ap 19, 9), sont pour la fin des temps.
Le « maître de maison » (appelé ainsi à partir du verset 21) envoie « son serviteur » dire aux invités de venir « car tout est déjà prêt ». Nous pouvons considérer que « son serviteur » est un terme générique pour « ses serviteurs », (comme c’est le cas chez St Matthieu) et qui va signifier successivement les prophètes, les apôtres et même les martyrs et les saints, selon certains Pères. « Tout est déjà prêt » est explicité dans la version de saint Matthieu : « mes taureaux et les bêtes grasses ont été égorgées… » : il s’agit du sacrifice du Christ, l’Agneau de Dieu, qui a été immolé, qui est ressuscité et qui est assis à la droite de Dieu9. Tout est prêt effectivement pour que l’humanité puisse partager la joie de Dieu, être déifiée. Les invités représentent Israël10, parce qu’il fut le premier peuple à écouter Dieu, en Abraham et en Moïse, et qu’il engendra le Messie. Israël devait ouvrir le chemin pour le reste de l’humanité10.
Avant d’aller plus loin, il faut remarquer l’honneur insigne qui est fait à l’humanité par son propre créateur : Dieu invite les hommes à sa table céleste pour qu’ils partagent sa joie, sa lumière, et son bonheur de voir son Fils s’unir à l’Homme, et à travers lui, à tout le cosmos.Quelle merveille ! L’Homme est appelé au bonheur éternel. On est loin du misérabilisme moral et clérical, qui a éloigné de Dieu tant de générations.
Mais la réponse tombe comme un couperet : « tous unanimement se mirent à s’excuser », c’est-à-dire refusent de venir au banquet divin. Cette phrase tragique est la honte de l’humanité, la honte de la créature. Il y a trois types d’excuses qui représentent trois types d’hommes, ou plutôt trois types de préoccupations humaines, et qui sont riches d’enseignement spirituel.
Le premier a acheté un champet s’excuse parce qu’il doit aller le voir. Le champ représente « la terre », la tradition, l’enracinement et même la culture, la civilisation. C’est une préoccupation qui peut sembler noble. Mais quelle hypocrisie ! Qui achèterait un champ sans l’avoir vu auparavant ? Et, comme le dit l’Evêque Jean dans une très belle homélie sur le Banquet eschatologique, un champ, ça ne bouge pas : ça peut attendre11.
Le deuxième a acheté cinq paires de bœufs (= dix12) et s’excuse parce qu’il doit aller les essayer. Les bœufs représentent la force motrice, le travail, l’énergie, la créativité, les affaires… C’est une nécessité vitale : sans travail, pas de nourriture, ni de confort de vie. Mais c’est quand même un peu hypocrite, parce qu’on n’achète pas 10 bœufs (c’est-à-dire un petit troupeau) sans les avoir attentivement examinés13. Et une fois achetés, ils peuvent bien rester à l’étable une journée….
Le troisième a une excuse imparable : il s’est marié et doit s’unir à sa femme. Qu’y a-t-il de plus beau que l’amour conjugal ? Cette excuse semble être la meilleure : elle est pourtant la pire de toutes. Dieu l’invite à une noce et il répond : non, car j’ai ma propre noce. C’est une horreur ! Cela signifie : j’ai ce qu’il me faut, je n’ai pas besoin de toi, je ne veux pas m’unir à toi, je ne t’aime pas. En fait, cela veut dire : je n’ai pas besoin de ton amour, je te hais…
Ces trois personnes représentent l’humanité, mais l’humanité invitée par Dieu, c’est-à-dire ceux dont la conscience spirituelle a été éveillée14. Ils ne sont pas des voyous, ils n’ont pas commis de fautes morales : dans la société, on dirait qu’ils sont des « gens biens ». Et pourtant, ils commettent le plus grand des péchés, un péché spirituel : ils disent non à Dieu, refusent son invitation, ne veulent pas s’unir à Lui, ni coopérer avec Lui : ils pêchent contre l’amour. C’est le plus grand des péchés et, au fond, le seul vrai péché.
Arrivés à ce moment du conte parabolique, on pourrait se dire, selon des pensées d’homme : point ! rideau ! Tout est terminé. Mais pas du tout. Le Christ va nous initier aux pensées divines intimes, nous révéler le « cœur » de Dieu. Le Père céleste est irrité. Il envoie alors son serviteur parcourir « les places et les rues de la ville » pour ramener à son banquet les « pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux ». C’est symbolique. Les premiers, ceux qui ont refusé l’invitation, étaient les « appelés » : ils représentent le judaïsme officiel et sont dans « la » ville [Jérusalem], installés dans des maisons. Ceux qui sont sur les places et dans les rues n’ont pas de maisons : ils ne sont pas « installés ». Ce sont les vaincus de la vie, les laissés-pour-compte, les errants, les hérétiques et les schismatiques. Mais ils sont quand même dans la ville : ils ont entendu parler de Dieu.
Mais le serviteur, après avoir accompli sa fonction, dit au Maître : « il y a encore de la place ». Bien sûr, puisque la salle des noces était prévue pour recevoir toute l’humanité. Quel amour de Dieu pour l’Homme !
Alors le Maître met le comble à son Amour15 pour l’Homme, et dit cette parole étonnante : « va dans les chemins et le long des haies » et « appelle tous ceux que tu trouves » (Mt 22, 9). Ceux-là ne sont pas dans la ville, ils n’ont jamais entendu parler de Dieu. C’est pour cela que le maître dit : « contrains-les d’entrer ». Cela signifie : prends-les par la main, persuade-les, ils n’ont aucune conscience spirituelle, ils sont incapables de savoir ce qui est bon pour eux, ce sont des enfants. Cela rappelle ce que le Seigneur avait dit à Jonas qui se désespérait de voir que le châtiment qu’il était chargé d’annoncer aux Ninivites n’arrivait pas (ce qui le faisait passer pour un idiot) : comment veux-tu que Je les châtie, « ils ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche… » ? (Jo. 4, 1). Ceux-là représentent les gentils, les païens, les idolâtres…
La conclusion du Maître est admirable et nous révèle le fond des pensées divines : « afin que ma maison soit remplie ». Dieu veut s’unir à sa création, par amour pur. Telle est la volonté divine et celle-ci s’accomplira, quoi qu’il arrive, car le Seigneur a dit : « ma parole ne retourne pas à Moi sans effet » (Is 55, 11). Mais la phrase finale est un jugement, redoutable : « Car Je vous le dis [Parole de Dieu, logion divin] : aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera à mon dîner ». Celui qui refuse le feu de l’amour divin connaîtra le feu de l’enfer éternel.
Les Pères de l’Église ont estimé que ce jugement visait Israël, qui a rejeté Jésus comme Messie. Mais l’Église – nouvel Israël – reproduit souvent les péchés d’Israël. La parabole s’adresse à toute l’humanité. Au fond, elle s’adresse à chacun d’entre nous. Lorsque Dieu m’appelle à son banquet nuptial, est-ce que je suis prêt à dire « oui » sans restriction, c’est-à-dire à relativiser tout ce qui n’est pas Dieu, ou est-ce que je vais me laisser envahir par les innombrables activités humaines, qui sont secondaires (en regard du Royaume de Dieu), et essayer de trouver de « bonnes excuses », qui toutes sont mauvaises ? Chacun est face à sa propre conscience.
Notes :

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