Cet Evangile comporte deux parties qui n'ont aucun rapport entre elles : la 3e annonce de la Passion et la demande des fils de Zebedee. Toutefois, elles sont bien liees chronologiquement, comme l'attestent deux des Synoptiques, Matthieu et Marc. La scene se passe pendant « la montee a Jerusalem »', c'est-a-dire a la fin de la mission terrestre du Christ, sans qu'on puisse preciser plus. Mais Saint Luc la situe juste avant l'entree a Jericho, et donc pas tres loin de Jerusalem.
La 3e annonce de la Passion a un rapport direct avec la Pâque qui s'approche et elle est rapportee par les trois Synoptiques (Mt. 20/17-19, Lc. 18/31-34). Jesus marche en tete du cortege, qui est important1 : on sent bien dans le recit de Marc (c'est-a-dire de Pierre) toute l'energie du Christ a accomplir la volonte de Son Pere, bien qu'Il aille vers la mort. Il s'agit d'un sacrifice volontaire : le Christ a hâte de sauver l'Homme. Mais « Les disciples etaient troubles et Le suivaient avec crainte », parce qu'Il leur avait deja annonce deux fois Sa Passion2. Ils sont anxieux et y vont a reculons (qu'est-ce qu'il va nous arriver ?). Le Seigneur prend alors les Douze a part (du reste du cortege) et leur annonce pour la troisieme fois tout ce qui va Lui arriver, en tant que « Fils de l'Homme » (livre aux grands pretres et aux scribes [par Juda], condamne a mort [par Ses propres pretres] et livre aux paiens [le gouverneur romain], martyrise par la soldatesque, crucifie et tue). Comme pour tout ce qui est tres important, le Christ l'annonce 3 fois, parce que c'est la volonte du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, et que ce sera accompli par la Divine Trinite. Cette 3e annonce est beaucoup plus precise que les deux premieres, d'ou la frayeur des disciples. Ils sont ecrases et muets.
Le fait que le Seigneur ait fait ces trois annonces est tres important pour toutes les gene- rations a venir : en tant que Fils de Dieu, le Christ sait tout ce qui va Lui arriver. Il accomplit tout librement. Toutefois le Seigneur termine la prophetie en disant : « et apres trois jours, Il ressuscitera ». Mais cela, ils ne peuvent pas l'entendre : ils n'ont retenu que le reste, les souffrances et la mort. La notion de « resurrection des morts » etait inconcevable pour eux, surtout concernant leur Maître aime, bien qu'ils eussent ete temoins de plusieurs resurrections3. Souvent, lorsque le Christ parle en clair, et non en paraboles, c'est beaucoup plus difficile pour les Apotres (et pour nous). Le Christ annonce tout ce qui va Lui arriver pour proteger Ses Apotres du desespoir, pour les pre- munir contre le « scandale » de Sa mort.
La demande des fils de Zebedee survient juste apres, d'une faţon inopinee, et elle peut nous apparaître totalement saugrenue. Elle n'est rapportee que par deux temoins oculaires, Matthieu (20/20-23) et Pierre (Mc 10/35-40). De qui et de quoi s'agit-il ?
Les « fils de Zebedee » sont Jacques (le Majeur) et Jean, deux anciens compagnons de peche de Pierre et Andre4, et probablement deux anciens disciples de Jean-Baptiste. Le Christ les aime particulierement et Il les a nommes « fils du tonnerre » (Boanerges)5, parce que ce sont des etres de feu, qui se donnent totalement, sans reserve. Ils font partie de la « triade apostolique » (Pierre, Jacques et Jean) c'est-a-dire des trois Apotres qui sont les plus proches du rabbi Ieshouah et les temoins de Ses grandes reuvres (dont la Transfiguration). Jacques sera le premier des Apotres a souffrir le martyre6 et Jean est l'ami intime du Christ (« celui que Jesus aimait »7).
Ils s'approchent du Seigneur, probablement en aparte, et Lui demandent « de sieger l'un a Ta droite et l'autre a Ta gauche quand Tu seras dans Ta gloire » [chez St Matthieu : « dans Ton Royaume »]. C'est une demande invraisemblable et meme choquante. D'autant plus que chez Saint Matthieu, ils viennent avec leur mere8 et la laissent demander pour eux, probablement parce qu'ils n'osent pas le faire eux-memes. On peut s'etonner que des personnages aussi eleves, aussi proches de Dieu, puissent demander une faveur, qui sera au detriment des autres, et qui peut sembler un peu vaniteuse, car en fait ils demandent les deux meilleures places dans le Royaume de Dieu. On peut voir la chose sous deux angles differents :
• Les Apotres, si grands soient-ils, demeurent des etres humains comme les autres, avec leurs limites et leurs insuffisances. Il faut se rappeler qu'ils s'endormiront a Gethsemani, incapables de veiller avec le Christ, qui est au paroxysme de Sa souffrance interieure, et qu'ils abandonneront tous leur maître, meme si Saint Jean viendra ensuite au pied de la Croix. C'est aussi une leţon d'humilite pour nous tous.
Par ailleurs, on peut porter un autre regard sur leur demande. Ils aiment tellement le Maître, qu'ils veulent etre proches de Lui eternellement. Saint Ephrem le Syrien fait remarquer finement que cette scene se situe juste apres la Transfiguration, ouJacques et Jean ont contemple le Christ dans Sa gloire divine entoure de Moise a Sa droite et d'Elie a Sa gauche9. Cette vision les a frappes et on peut conjecturer qu'elle les a amenes a demander au Christ la meme beatitude que celle de Moise et d'Elie (qui est en fait la deification).
La premiere reaction du Christ est severe : « Vous ne savez pas ce que vous demandez...», ce qui veut dire : vous avez perdu le bon sens. Et le Seigneur ajoute : pouvez-vous souffrir le martyre que je vais souffrir ? Etes-vous capable de me suivre dans cette abjection ? Il est remarquable de noter que le Seigneur lie le fait de sieger avec Lui dans la gloire au martyre. Les deux jeunes gens ne manquent pas d'audace : ils disent oui10. Le Seigneur prophetise alors leur martyre11.
Puis le Seigneur donne un enseignement theologique tres eleve : cela ne M'appartient pas. C'est Mon Pere seul qui decide, Lui la sour ce unique, conformement a Sa fonction hypostatique. Et « Mon Pere a prepare ces places » pour d'autres que vous. Le Fils Se tient toujours dans une obeissance parfaite a Son Pere : Il est le Fils parfait d'un Pere parfait. La kenose du Fils est le reflet de la Kenose du Pere. L'enseignement du Christ est une mystagogie trinitaire. Et ceux pour qui le Pere a prepare ces places, nous les connaissons, nous les chretiens, grâce a la Tradition : ils sont peints sur la « deisis »12 de toutes les eglises orthodoxes. A la droite du Christ se trouve la Theotokos, la plus elevee de toutes les creatures13, et a Sa gauche Saint Jean Baptiste le Precurseur, « le plus grand des enfants nes d'une femme » (Mt 11/11 et Lc 7/28). Mais par contre, les 12 Apotres siegeront sur 12 trones pour juger les 12 tribus d'Israel (Le Seigneur vient de le dire juste avant, en Mt 19/27-28 et Lc 22/28-30). Les autres Apotres ont entendu les reponses du Christ a Jacques et Jean et « ils s'indignerent contre les deux freres ».
Au lieu de donner alors une « leţon de morale », le Seigneur va profiter de cette circonstance pour donner un enseignement spirituel et ecclesiologique qui constituera un des fondements de l'Eglise. Il appelle les Douze autour de Lui et Il les enseigne. Il part de ce qui se passe dans le monde : «ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent et les grands les dominent » (sous-entendu : avec durete). Ce que le Seigneur veut dire, c'est que les rapports entre les chefs et les peuples sont des rapports de force, de puissance, de dominant a domines, ce qui correspond exactement a la realite. Et Il ajoute : faites l'inverse (« qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous »). « Celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur14 et celui qui voudra etre premier parmi vous sera l'esclave14 de tous ». C'est le renversement des valeurs. La vraie grandeur est de servir. La vraie primaute est dans l'abaissement ultime. Il est evident que le Christ devoile ici a Ses disciples le modele divin. Il indique aussitot comment Lui-meme dirige et gouverne : « Car meme le Fils de l'Homme n'est pas venu pour etre servi, mais pour servir et donner Sa vie en ranţon pour beaucoup ». Le Christ sera mis au rang des esclaves : le supplice legal de la croix etait un châtiment d'esclave. Il mettra en pratique ce qu'Il dit et demande de faire. C'est une veritable revolution dans l'histoire humaine : c'est la premiere fois depuis la chute d'Adam et Eve qu'un tel precepte est proclame. Etre chef, roi, c'est servir les autres et non etre servi ou se servir. Etre puissant, c'est avoir la faiblesse d'etre bon et genereux. Etre riche, c'est s'appauvrir pour les autres. Etre premier, c'est prendre la place du dernier, pour etre sur que personne ne se perde. Le Christ nous revele ici comment Dieu se comporte avec l'Homme, comment Il regne, en etant « doux et humble de ctxur ». Il dit a Ses disciples et a tous leurs successeurs jusqu'a ce jour : comportez-vous comme Dieu. Servir les autres, c'est prendre soin d'eux, c'est faire l'abnegation de soi-meme.
Ce precepte divin est un des fondements de l'Eglise. On peut deplorer que ceux qui ont la charge du troupeau depuis 2000 ans, les successeurs des Apotres, l'oublient souvent et preferent copier le monde plutot que ressembler a Dieu.
Pere Noel TANAZACQ, (Paris
Notes :

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