Ajouté le: 10 Janvier 2010 L'heure: 15:14

Père Théophile, si près et si loin !

„Si Dieu n’occupe pas la première place dans ta vie, alors Il n’occupe aucune place.”

 

Père Théophile, si près et si loin !

J’ai rencontré personnellement le Père Théophile seulement trois fois. Il est entré dans ma vie au milieu des années 90, par les conférences du Grand Carême organisées par l’Association des Etudiants Chrétiens Orthodoxes (ASCOR) de la ville de Iassy. A cette époque-là, comme tous mes amis croyants, je me confessais en utilisant les bien connues listes de péchés. J’essayais de me rappeler les moindres détails, pour que – comme je lisais dans le „Pèlerin roumain” – je ne doive pas en rendre compte quand je traverserai ces endroits mystérieux nommés les douanes célestes. Dès la première fois où je l’ai entendu parler, ses paroles m’ont troublé; en lui posant des questions sur la confession, il répondit: „Il y en a quelques-uns qui viennent me voir avec des listes interminables. Ceux-là, je ne les écoute même pas!” Et après: „Mon cher, moi je ne crois pas aux douanes célestes. Et je vais te dire pourquoi. Car dans les offices d’enterrement on n’en parle nulle part. On lit „pardonne-leur, Seigneur, leurs pêchés, et concède-leur le repos à côté de Tes saints”, mais on ne lit jamais: „et garde-les, Seigneur, des douanes célestes ”. Quant à ceux qui en ont parlé, c’était peut-être comme ça qu’ils imaginaient la vie de l’âme après la mort.”1

C’est ainsi que parlait le père, sincèrement2 et avec force, en utilisant des mots que je n’avais jamais entendu auparavant, sur la rencontre avec Dieu pendant la confession, sur le „repentir joyeux”, en ayant toujours le regard tourné vers le Christ. Quand il parlait de la Mère de Dieu c’était comme s’il parlait de sa propre mère, et quand il parlait du Christ il le faisait avec beaucoup de tendresse, comme on évoque un ami qui est toujours à nos côtés… Je me rappelle qu’une fois il nous a évoqué le fait que Dieu S’est rabaissé pour laver les pieds de l’homme, mais saint Pierre s’y étant opposé, Jésus lui répondit : « si Je ne lave pas tes pieds, tu n’as pas de part avec Moi.” Et là il s’est arrêté un instant, sa voix est redevenue chaude, son visage s’est illuminé et il a poursuivi son discours: „J’aime beaucoup ce moment, où saint Pierre se rend compte que le Christ veut avoir avec lui une relation incompréhensible pour la raison humaine. Alors Pierre Lui a dit : « Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ».”3 Sa joie s’est emparée de mes amis qui disaient être athées et qui m’avaient accompagné par curiosité ou qui voulaient peut-être entendre parler de Dieu d’une manière différente de celle caricaturale qui était la mienne.

L’homme

Je suis parti ensuite à l’étranger, en emportant dans ma valise les livres de père Nicolas Steinhardt et dans ma tête les paroles de père Théophile. Là où j’habitais il n’y avait pas d’église orthodoxe. J’ai connu beaucoup de personnes, mais je me suis fait peu d’amis. En début d’année 2001 j’ai osé me rendre pour la première fois chez père Théophile. Je lui ai dit que je me demandais quelle était bien ma place. Je croyais qu’il allait me dire que si j’avais véritablement eu Dieu dans mon cœur je ne me sentirais pas seul. Mais le père m’a dit que lui aussi, pendant sa jeunesse, a passé des mois entiers sans amis, qu’il y a eu des moments dans sa vie où il sentait ne pouvoir s’adresser sincèrement à personne. Quand nous avons fini de parler, il m’a demandé: „Y a-t-il quelqu’un d’autre qui attend à la porte. – „Non, mon père,” lui ai-je répondu. Alors il s’est levé, m’a tendu son bras et m’a dit: „Amène-moi alors à l’église.”

Ce naturel qui lui était propre, j’allais le retrouver par la suite, mais à un autre niveau, dans l’histoire d’un prêtre orthodoxe français de notre Métropole qui lui a rendu visite deux fois au monastère de Sâmbăta. La deuxième fois, après quelques minutes de conversation, père Théophile s’est levé et a pris son étole. Le prêtre français s’est réjoui en se disant que voilà, un grand confesseur va prier pour lui. Mais père Théophile lui a mis étole autour du cou, il s’est agenouillé et lui a dit: „Mon père, priez pour moi!” Le prêtre français, tout étonné, s’est agenouillé à côté du père Théophile et a commencé à prier avec lui.

„Gânduri bune pentru gânduri bune”4

En lisant ce livre, j’ai découvert que la filiale de Timişoara de l’association ASCOR organisait des camps de jeunesse pendant lesquels les jeunes partageaient une semaine avec le père. Sans me soucier du fait que ma présence aurait pu être inopportune, je suis allé au camp, au monastère de Oaşa, en 2007. J’y ai trouvé le même père Théophile, infatigable, réaliste et franc. Tous les matin, à 4 heures, on entendait sa voix dans l’église : „ Que le Seigneur te donne selon ton cœur, et qu’Il accomplisse tous tes desseins !” (Ps 19, 4). Il prenait part à tout l’office, et à la fin de la Divine Liturgie il nous parlait. Il confessait pendant la journée, se reposait ensuite, et nous parlait à nouveau après les Vêpres. Un soir nous sommes tous allés sur les rives d’un lac, où il y a eu un dialogue avec le père. Quelqu’un lui a posé une question sur la relation entre le confesseur et son fils spirituel; père Théophile nous a mis en garde, en nous disant qu’il ne faut surtout pas aller chez les pères spirituels comme chez un oracle, ni considérer leurs paroles comme une vérité absolue, car chacun parle en fonction de sa personnalité et de ses capacités: „Prenons comme exemple les pères spirituels les plus connus de Roumanie; supposons que l’on va parler à plusieurs d’entre eux d’un même problème. Père Arsenie Papacioc va te donner une certaine réponse, moi une autre. Il faut néanmoins respecter les paroles de son père spirituel, en ayant confiance que Dieu vous guide tous les deux!”

J’étais en train de ramasser le foin, sous le soleil, quand j’ai été appelé car c’était à moi de me confesser. Je suis entré dans la cellule et le père a commencé à réciter le psaume 50 – dans une traduction quelque peu différente de celle que je connaissais – avec un naturel qui conférait à chaque mot son sens profond et me pénétrait. Il m’a demandé pourquoi j’étais venu au camp. Je lui ai dit que je voulais écouter de vive voix ce que j’avais lu, et il s’est réjoui du fait que je connaissais ses livres. Je lui ai dit qu’après tant d’années passées à l’étranger j’avais envie de me faire des amis en Roumanie. Il m’a alors répondu: „Sois judicieux dans tes choix, surtout s’il s’agit d’une fille avec laquelle tu veux te marier, car dans l’Eglise il y a aussi des gens avec des manques! Mais où pourrais-tu chercher, sans aucun doute pas en boîte de nuit!” A la fin, après m’avoir demandé de réciter „Il est digne en vérité”, il m’a béni, m’a souri et m’a dit avec force: „Bogdan, que de la joie!”

C’est toujours au monastère de Oaşa que j’ai découvert que la joie du père ne cachait aucune trace de laxisme. Il disait souvent: „Sois compréhensif envers les faiblesses humaines!”, parole qu’il avait reçu du père Arsenie Boca; il disait aussi qu’il y a beaucoup de gens méchants dans ce monde qui ne veulent pas être méchants. Mais il pouvait aussi être très dur: un jour il nous a choqués alors qu’il a mis à la porte un jeune homme qui était allé se confesser. Je l’ai alors jugé et j’ai eu du mal à concilier cela avec l’image que je m’étais forgé de lui. Il attendait beaucoup des fidèles, il voulait qu’on arrive à dépasser le stade d’appartenance sociale à l’Eglise et qu’on puisse nous convertir en permanence: „Le péché doit impérativement être au passé. S’il est au présent ou au futur, s’il est en déploiement, on n’est plus dans la sphère du repentir. On a le devoir de se relever constamment, mais aussi d’éviter le péché à tout instant.”5 Il voulait que cela soit manifeste tant au niveau du comportement („tu es ce que tu fais!”), qu’au niveau moral, comme conséquence naturelle du rapprochement de Dieu: „Si vous M’aimez, gardez mes commandements!” (Jn. 14, 15).

Le sourire de Dieu

La troisième rencontre avec le père a eu lieu pendant l’été de l’année 2008 quand je me suis rendu au monastère de Sâmbăta avec un groupe de pèlerins de l’étranger. Il n’a pas été impressionné par le fait que des étrangers soient venus le voir, il nous a reçus tout simplement et il nous a parlé. Mais les pèlerins ont été conquis. Ils lui ont alors demandé de leur parler aussi le lendemain. Le père a été content que ses paroles aient trouvé place dans les cœurs des gens: „Si vous m’avez demandé de vous parler à nouveau, cela veut dire que vous m’avez bien écouté hier.” Et il nous a dit que non seulement on a le droit, mais on a aussi le devoir de sourire à Dieu, en nous incitant à devenir des personnes de la joie.6 Par la suite il a eu un entretien personnel avec chacun d’entre nous. Ces rencontres ont laissé des traces profondes. Le jour où le père a quitté notre monde, j’ai reçu quelques mots de la part d’Emily, une amie de Pensylvanie: „En août 2008 j’ai collé une photo de Sâmbăta de Sus sur un mur, dans mon bureau. On y voit en premier plan le toit de la chapelle où père Théophile a parlé avec moi et Armelle. J’y ai mis cette image afin que, lorsque mes étudiants viennent me voir dans mon bureau je puisse regarder la photo afin de me rappeler les paroles du père sur le fait que notre sollicitude envers eux doit être l’expression de notre foi vivante. Je n’oublierai jamais la rencontre avec père Théophile. Jamais. Peut-être qu’un jour ils vont reconnaître sa sainteté. Je me sens bizarre, j’ai envie de pleurer et de rire en même temps quand je pense que j’ai vécu quelques moments avec une personne que je peux qualifier de sainte.”

„Faraway, So Close!”7

C’est le titre d’un film qui commence par les chuchotements de quelques anges envers les hommes: „Vous vous imaginez qu’on est loin, et pourtant, on est si proches. Nous sommes les messagers qui rapprochent ceux qui sont loin. Nous sommes les messagers qui éclairent ceux qui sont dans les ténèbres. Nous sommes les messagers qui apportent des réponses à ceux qui posent des questions. Nous ne sommes ni la lumière, ni la Parole, on est juste les messagers.” Le film se termine par les mêmes chuchotements: „Le message c’est l’amour. Nous, on n’est rien. Vous êtes tout pour nous. Laissez-nous faire notre demeure dans vos yeux. Regardez le monde à notre façon. C’est alors que nous serons à vos côtés, et vous, proches de Lui.” C’est comme ça que j’ai perçu père Théophile...

Bogdan Grecu (Belfast)

Notes:

1. Une parole similaire peut être retrouvée dans le livre „Prescuri pentru cuminecături” (Maison d’édition de la Métropole du Banat, 1998), dans le chapitre Textes philocaliques qui s’imposent dès la première lecture: „Mon cher, vous pouvez bien lire sur les douanes célestes, il y a un livre en deux volumes à ce sujet. Je ne peux rien vous dire à ce propos. En tout cas, dans la Tradition orthodoxe authentique, on ne parle pas des douanes célestes. Nos offices d’enterrement sont des demandes à l’adresse de Dieu afin qu’Il nous pardonne nos péchés, afin qu’Il concède un repos paisible aux décédés, mais on ne parle nulle part des douanes célestes. Il s’agit donc d’un problème mis sous le signe de l’interrogation, et dans ce cas, chacun croit ce qu’il veut. Ce qui est important c’est qu’on vive de telle façon qu’on ne soit arrêtés à aucune douane, si ces douanes existent bien quelque part. Moi je crois que si une âme aime Dieu et vit selon Ses commandements, tous les démons s’éloignent de lui, de telle façon que non seulement lui, mais ceux qui sont à ses côtés, puissent passer au-delà de ces douanes.”

2. La preuve la plus authentique de sa sincérité se trouve dans ses paroles sur lui-même, parues dans le livre „Souvenirs sur des père spirituels que j’ai connu” (Editions Teognost, 2003).  

3. Un texte plus approfondi à ce sujet peut être lu sur cette page internet: http://www.nistea.com/liturghie4.html

4. Trad. Lit. : „De bonnes pensées pour de bonnes pensées”

5. http://www.crestinortodox.ro/cuvinte‑duhovnicesti/97235‑vorbe‑de‑duh

6. Apostolia (édition en français), n° 20, novembre 2009.

7. „Loin et pourtant tellement proches” (Anglais)   

Père Théophile, si près et si loin !

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