Si nous désirons œuvrer à la paix, nous devons pour cela œuvrer à deux niveaux : en nous-mêmes et autour de nous.
Nombre de Pères nous préviennent : que nous sert-il d’œuvrer pour la paix autour de nous, de pacifier les autres, si nous portons en nous-mêmes la guerre causée par les passions et la souillure du péché ? Comment pouvons-nous offrir aux autres ce que nous ne possédons pas en nous-mêmes ?
Mais quelle est cette paix et d’où vient-elle ? Car il y a des cas où le désaccord est préférable à la paix, où la paix est méprisable, nous dit encore saint Jean de Kronstadt, citant le roi David : « Mes pieds ont presque chancelé, mes pas ont failli glisser ; parce que j’ai envié les impies, en voyant la paix des pécheurs » (Ps 72, 2-3). Il s’agit de savoir de quoi l’on parle, quelle est la paix que nous devons rechercher. « Que l’on ne me fasse pas dire, écrit saint Grégoire le Théologien (cité par saint Jean de Kronstadt), qu’il faille chérir n’importe quelle paix. Parce que je sais qu’il est des discordes magnifiques et des concordes très pernicieuses, et qu’il faut aimer la paix bienfaisante qui s’assigne une fin bonne et qui réunit à Dieu… Mais lorsque les choses procèdent d’un déshonneur manifeste, alors il ne faut pas hésiter à se jeter dans le feu et contre le fer, plutôt que de commercer avec cette fermentation maligne et de prêter le flanc à cette infection. » « La paix ne s’installe vraiment, écrit saint Jean Chrysostome, que lorsque la maladie est éradiquée, l’animosité supprimée. Parce qu’on ne peut réunir le ciel à la terre qu’ainsi. (… ) Il en fut ainsi lors de la construction de la tour de Babel : la paix maligne fut détruite par la bonne confusion, et la paix fut rétablie. (…) L’harmonie n’est pas toujours souhaitable » (Saint Jean Chrysostome, Sur Matthieu, Homélie 25).
La paix dont parle le Christ n’a donc rien à voir avec l’harmonie, ni avec la concorde. Elle est d’un autre ordre, nous l’avons vu avec l’histoire du soldat. Elle est, pour reprendre la belle expression de saint Jean Chrysostome, la reliaison de la terre avec le ciel.
« La pureté du cœur », nous dit saint Nicolas de Jitcha, « a son fondement dans la paix. (…) Un cœur empli de pensées trompeuses, de désirs fous pour le monde périssable, de passions mauvaises, ne peut avoir la paix. Car tout cela éveille l’inquiétude et soulève d’obscures tempêtes dans le cœur de l’homme ». Par contre, « la paix est une douceur spirituelle, comme la pureté du cœur est une douceur spirituelle. Et nul ne peut le priver de cette douceur »1.
Saint Nicolas de Jitcha inverse ici en quelque sorte les 6è et 7è béatitudes en affirmant que la pureté du cœur a son fondement dans la paix. Nous avons déjà pu remarquer à quel point les Béatitudes s’engrènent les unes dans les autres comme les tuiles d’un toit et sont inter dépendantes. Mais une fois de plus, les Pères mettent l’accent sur la nécessité de lutter contre les passions, de les déraciner dans leur germe même. Or, nous ne pouvons le faire qu’en suivant les commandements du Christ à leur plus haut degré d’exigence. Saint Silouane lui-même écrit d’expérience : « Ainsi, durant toute la vie, l’âme apprend l’humilité du Christ, et tant qu’elle ne sera pas devenue vraiment humble, elle sera tourmentée par les mauvaises pensées. Mais l’âme humble trouve le repos et la paix dont parle le Seigneur » (Jn 14, 27)2. Saint Silouane, ayant reçu la grâce ineffable de contempler le Christ Vivant, a « connu » de l’intérieur l’humilité et la douceur du cœur du Christ (« Venez à moi, … car Je suis doux et humble de cœur »). C’est donc ce qu’il a connu qui est devenu son point de référence. Et c’est ce point de référence qui l’a conduit d’abord à une lutte sans merci contre ses propres passions et essentiellement son orgueil, mais aussi à un repentir toujours plus profond, son cœur ayant été élargi à la dimension ontologique, c’est-à-dire capable de contenir toute l’humanité et d’intercéder pour elle dans les larmes.
Saint Jean Chrysostome affirme : « Ils se montrent pacifiques envers les autres, non seulement ceux qui réconcilient dans la paix ceux qui sont ennemis, mais encore ceux qui, par amour de la paix, oublient le mal qu’on leur a fait. La paix qui donne le bonheur n’est pas celle qui s’exprime par les paroles, mais celle qui repose dans le cœur, et ceux qui l’aiment sont vraiment les fils de la paix »3.
« Un esprit pacifique, c’est », nous dit saint Jean de Kronstadt, « un état dans lequel notre esprit ne s’émeut de rien. Il faut être mort, absolument sourd et aveugle aux afflictions, calomnies, outrages et privations qui s’abattent infailliblement sur ceux qui désirent suivre le chemin salvateur du Christ. On ne saurait dire que ceux qui ont une telle disposition de l’esprit ne sont pas véritablement bienheureux, parce qu’ils ont acquis la grâce divine, source de la paix et de la joie en l’Esprit-Saint, et qu’ils ne s’émeuvent d’aucune contrariété »4.
La paix résulte donc d’un esprit mort à l’esprit du monde, qui s’est suffisamment épuré, purifié, pour recevoir la grâce de l’Esprit-Saint. Car d’où vient la paix véritable ?
Une fois de plus, ce sont d’abord les psaumes et les prophètes qui le disent. Le prophète Isaïe proclame : « Seigneur, Tu nous donnes la paix » (Is. 26, 12). « J’écouterai ce que dira au-dedans de moi le Seigneur Dieu, car il parlera de paix pour son peuple » (Ps 84, 9). Ce même psaume continue : « La justice et la paix se sont embrassées », et selon une traduction assez libre du père Cyrille Argenti, « La justice marchera devant Lui (il s’agit du Messie), et la paix sur la trace de ses pas » (Ps. 84, 14)5. Il existe donc un lien étroit entre la paix et la justice de Dieu, nous découvrons que la paix est une conséquence de la justice, elle vient tout naturellement pourrait-on dire chez ceux qui « marchent dans les chemins de la justice ». Isaïe nous dira encore, au sujet du Messie : « La justice sera la ceinture de ses hanches » (Is. 11, 5). Parce qu’il est ceint de justice, il nous apporte la paix : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, (…), sur le trou de la vipère le jeune enfant étendra sa main » (Is. 11, 6-8). Souvenons-nous, enfin, de la parole du Christ dans l’Évangile selon Saint Jean : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre » (Jn 14, 27). Et la première parole du Christ ressuscité à ses disciples sera : « Paix à vous ». La phrase revient constamment dans la liturgie : « Paix à tous ». « En béatifiant le pacifique », nous dit saint Jean de Kronstadt, « le Seigneur nous invite tous à avoir la paix, sans laquelle, nous dit l’Apôtre, « nul ne verra Dieu » (Héb. 12, 14) qui est notre paix : « car c’est lui qui est notre paix ; qui de deux n’en a fait qu’un » (Eph. 2, 14) et qui, pour ce faire, est descendu sur la terre pour y rétablir la paix et mettre dans son Église la parole de réconciliation (2 Co. 5, 19) »6. C’est toute l’économie de l’Incarnation et du mystère du salut qui est exprimée ici. Mais je voudrais citer l’intégralité de la parole de saint Paul : « Tout vient de Dieu, qui nous a réconcilié avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation. Car, de toute façon, c’était Dieu qui en Christ réconciliait le monde avec Lui-même, ne mettant pas leurs fautes au compte des hommes, et mettant en nous la parole de réconciliation » (2 Co, 5, 18-19). Et dans l’épître aux Éphésiens, il précise : « C’est Lui [le Christ] en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. (…) Il a voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en Lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et en les réconciliant avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là, Il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient proches (Eph. 2, 14-17) ».
C’est donc le Christ Lui-même qui est notre paix. Et l’un des noms donné au Messie annoncé par Isaïe est « Prince de la Paix » (Is, 9, 6). Ainsi, quiconque a la paix a le Christ, puisque c’est le Christ qui est le donateur de paix. « Ainsi », et je cite saint Nicolas de Jitcha, « avec le Christ nous recevons la paix, mais sans le Christ jamais. Saint Paul parle beaucoup de la réconciliation avec Dieu. Or cette réconciliation n’est pas un accord entre notre volonté et celle de Dieu, mais une soumission totale et dans la joie de notre volonté à la volonté de Dieu. Saint Paul parle aussi de notre réconciliation avec autrui. Mais il ne s’agit pas d’un accord entre notre volonté et la volonté d’autrui. Sur la base d’un tel accord, d’une telle négociation et d’une telle tractation, les hommes se sont conciliés des milliers d’années durant, mais ne se sont pas réconciliés. C’est pourquoi saint Paul voulait établir la paix entre les hommes grâce à une reconnaissance unanime de la volonté de Dieu »7.
La paix véritable est donc le fruit de la réconciliation avec Dieu, avec les autres, avec nous-mêmes, avec la création toute entière. C’est cette paix qui est détruite par le péché et la soumission aux passions. En luttant pour nous réconcilier avec Dieu, pour suivre le Christ, nous nous réunifions et nous pacifions en même temps. Et ce n’est que lorsque nous avons atteints déjà un certain stade de purification que « l’esprit de gloire, l’esprit de Dieu »8 peut venir reposer dans notre cœur, terminer notre guérison et nous faire connaître ainsi la « nouvelle naissance d’en haut » dont parle le Christ à Nicodème9, qui nous rend enfants de Dieu et dieux par grâce.
Et, lorsque la paix repose dans notre cœur… je laisse la parole à saint Nicolas de Jitcha : « Qui inspire la paix de Dieu en lui l’expire aussi et la répand autour de lui. Sans grand effort, d’une manière très simple, comme la respiration est simple. Établir la paix vient de là : recevoir et donner. Recevoir la paix de Dieu et la donner aux hommes ainsi qu’aux bêtes féroces autour de soi. (…) Les saints de Dieu vivaient en paix avec les bêtes féroces et les caressaient comme de doux agneaux. (…) A toute la nature autour de soi aussi. Car la nature ne se trouble que par l’inquiétude de l’homme. La paix ne vient pas à l’homme par la nature, mais au contraire, la paix vient à la nature par l’homme »10.
Devant ces paroles, nous ne pouvons pas ne pas penser à saint Séraphin de Sarov, dont il est connu qu’un ours venait lui manger dans la main, et qui disait : « Acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi seront sauvés ». Nous sommes ici face à la rééquilibration complète de l’homme et du cosmos tel qu’il a été créé et voulu par Dieu, où l’homme reprend sa juste place et son rôle par rapport au reste de la création. L’homme arrivé à ce stade porte devant Dieu la création toute entière, et répond au dessein originel de Dieu pour lui.
Bienheureux celui qui fait œuvre de paix, car il sera appelé fils de Dieu. « Il sera appelé pacificateur, ce que le Christ est d’éternité en éternité. Le pacificateur accomplit l’œuvre de Dieu. Au nom du Père céleste, il annonce la fraternité entre les hommes, et au nom de l’amour de Dieu l’amour du prochain. (…) Le pacificateur est inévitablement celui qui prêche la paternité céleste et la fraternité entre les hommes. Vous êtes des frères, vous avez le même Père qui est aux cieux ! En outre, le pacificateur s’adresse constamment à Dieu qui a été offensé, en Le priant ainsi : Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! Pardonne-leur, car Tu es leur Père ! Et le Père écoute le fils pacificateur et, à cause de lui, Il donne aux hommes son Esprit-Saint, qui apporte le don divin de la paix aux âmes rebelles »11.
C’est donc, en fait, l’acquisition de la ressemblance au Christ qui nous rend dignes de l’adoption filiale.
À suivre …
Marie-Thérèse GOURDIER

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