Ajouté le: 10 Septembre 2016 L'heure: 15:14

Huitième Béatitude

Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Bienheureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les Cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

Nous arrivons au sommet de notre ascension, « la bonne ascension », comme le fait remarquer saint Grégoire de Nysse. Il convient de rappeler tout d’abord la symbolique du chiffre « 8 » : dans le judaïsme, « la purification et la circoncision se pratiquent toutes deux le 8è jour : la purification indique le retour de l’homme souillé à la pureté naturelle, et la circoncision signifie le rejet des peaux mortes, que nous avons revêtues après la désobéissance qui nous a dépouillés de la Vie. Ici, dans la 8è Béatitude, il est question du rétablissement dans les cieux de ceux qui sont tombés dans l’esclavage, mais qui ont ensuite été appelés à sortir de l’esclavage pour entrer dans le Royaume »1. Par ailleurs, pour le chrétien, ce chiffre est le chiffre pascal, octave de la première création et en même temps son achèvement, portant déjà en lui l’annonce du Royaume à venir. La circoncision n’est plus celle de la chair, elle est devenue celle du cœur, au plus intime de notre être.

Dans les deux cas, il est question de persécution : dans un cas il s’agit de la persécution pour la justice, dans l’autre cas, de la persécution au nom du Christ. « La justice représente tout le système de la vérité et de la conduite chrétienne ; le Christ représente toute la vérité de Dieu engendrée. (…) Ces souffrances sont assurément très précieuses pour que le Seigneur les répète deux fois, en fasse l’éloge deux fois, comme deux sceaux qui confirment toutes les précédentes vertus »2.

Bienheureux les persécutés pour la justice. Le mot grec διέκω [dieko] signifie à la fois poursuivre et persécuter. Saint Grégoire de Nysse, à la suite du saint apôtre Paul, fait ainsi un parallèle entre les athlètes qui courent dans un stade pour un prix, et ceux qui sont persécutés, c’est-à-dire qui courent vers le prix proposé par l’appel céleste. Les deux sont poursuivis (par un rival, par les démons…), mais non rejoints. « Car c’est une béatitude, en effet, d’être persécuté pour le Seigneur. Pourquoi ? Parce qu’être poursuivi par le mal, c’est un motif bien établi d’obtenir le bien. Car se séparer du mal [au point d’être poursuivi par lui], c’est le tremplin qui permet de se rapprocher du bien ; or le bien et ce qui est au-delà de tout bien, c’est le Seigneur lui-même, vers qui monte la course du persécuté »3. Le sommet de la Béatitude constitue une sorte de couronne (le mot grec utilisé est κεφάλαιον [kephalaion], qui signifie la partie essentielle, littéralement « capitale », d’où le sommet, le couronnement).

Dans l’Ancien Testament, les exemples fourmillent de justes persécutés: Abel fut tué par son frère Caïn, Jacob haï par son frère Esaü, Joseph vendu par ses frères, David jalousé et persécuté par Saül, les prophètes furent poursuivis, battus ou tués par les Juifs parce qu’ils accusaient leur vie impie, saint Jean le Précurseur, le dernier des prophètes et plus qu’un prophète, fut décapité par le roi Hérode. Saint Grégoire de Nysse fait la remarque que ce sont ces persécutions même qui font grandir. Joseph avait vu en rêve qu’il régnerait sur ses frères, mais les voies par lesquelles Dieu le prédestinait à cette place lui avaient heureusement été cachées. Aurait-il supporté toutes les tribulations qu’il a endurées du fait de la jalousie de ses frères si Dieu ne l’avait pas toujours soutenu, ou si sa foi avait faibli ? C’est finalement la jalousie de ses frères qui lui a ouvert la route de la royauté.

L’apôtre Paul, énumérant toutes les sortes de persécutions pour la justice dans l’Ancien Testament, et en partie dans le Nouveau Testament, dit : « d’autres subirent l’écartèlement, refusant la délivrance pour aboutir à une meilleure résurrection ; d’autres encore subirent l’épreuve des moqueries et du fouet et celles des liens et de la prison ; ils furent lapidés, ils furent sciés ; ils moururent tués à coups d’épée, ils menèrent une vie errante, vêtus de peaux de mouton ou de toisons de chèvre ; ils étaient soumis aux privations, opprimés, maltraités, eux dont le monde n’était pas digne ; ils erraient dans les déserts et les montagnes, dans les grottes et les cavités de la terre (He. 11, 35-39). » Il fait part aussi à Timothée des persécutions et des souffrances qu’il a connues « à Antioche, à Iconium, à Lystres. Quelles persécutions j’ai subies ! Et de toutes le Seigneur m’a délivré ! » Et il ajoute, mettant en exergue comme une règle ces paroles : « D’ailleurs, tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus seront persécutés » (2 Tm 3, 11-12).

Le Christ Lui-même l’avait prophétisé, ne l’avait pas caché à ses disciples : « Prenez garde aux hommes : ils vous livreront aux tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. Vous serez traduits devant des gouverneurs et des rois à cause de moi. (…) Vous serez haïs de tous à cause de mon nom » (Mt 10, 17-22 et suiv).

Les persécutions contre les chrétiens ont commencé dès les premiers temps avec le martyre d’Étienne, et se continuent encore de nos jours. Il est intéressant de constater que dans les premiers siècles, la dispersion des communautés par les persécutions servit énormément la propagation de la « Bonne Nouvelle »; étonnant aussi de voir la fermeté dans la foi des chrétiens des premiers siècles. A l’envoyé de l’empereur aryen qui le menaçait de confiscation, d’exil, de torture, de mort s’il ne supprimait pas juste un petit mot [homo ousios, consubstantiel au Père] du credo de Nicée, saint Basile le Grand répondit que la confiscation était sans prises sur un homme qui n’avait rien. « Quant à l’exil, je n’en connais point, puisque je ne suis circonscris par aucun lieu. Je n’ai pas à moi la terre où j’habite actuellement, et j’ai à moi toute la terre où l’on pourrait me reléguer. Ou plutôt, elle est toute à Dieu, de qui je suis l’hôte de passage. Des tourments ? Quelle prise peuvent-ils avoir quand on n’a point de corps ? (…) Quant à la mort, elle me sera une bienfaitrice car elle m’enverra plus tôt vers Dieu pour qui je vis et suis gouverné, pour qui je suis mort en très grande partie déjà, et auprès de qui depuis longtemps j’ai hâte d’arriver. Ces paroles stupéfièrent le préfet. - Personne jusqu’à ce jour, dit-il, ne m’a tenu un pareil langage, et avec tant de liberté. - C’est que tu n’avais jamais eu affaire à un vrai évêque. » Et saint Basile ajoutera, à propos du credo de Nicée : « Je suis si éloigné d’ôter ou d’ajouter quelque chose au symbole de la foi que je n’oserai pas même y changer l’ordre des paroles. »

Saint Jean Chrysostome, quant à lui, parlait des fruits de la persécution en ces termes : « Comme les plantes qui croissent plus rapidement quand elles sont arrosées, ainsi notre foi fleurit en abondance et se reproduit davantage quand elle est persécutée.4 »

Saint Nicolas de Jitcha nous explique que les démons haïssent les justes. « Ils se délectent de la discorde qui règne parmi les hommes. Ils aiment que les hommes vivent dans l’inquiétude et dans le malheur et qu’ils maugréent ainsi contre leur Créateur. Leur tâche, depuis le début, est de dresser les hommes contre Dieu. (…) C’est pourquoi ils excitent infatigablement la persécution des justes. Ils nuisent au juste personnellement, mais surtout par l’intermédiaire des hommes dont l’âme est en ruine. Ils dressent tous ceux qui sont faibles moralement contre le héros de Dieu, contre le chevalier de la justice du Christ. Et Dieu voit et permet que l’impuissance des hommes et des démons s’abatte sur son serviteur. Celui qui voit tout le permet, afin que l’impuissance se manifeste de multiples fois comme impuissance, et qu’elle en éprouve de la honte. Celui qui est toute sagesse le permet, afin que le monde voit et constate, que la justice, même en haillons, est plus puissante que l’injustice sous des toques et sur des trônes. Celui qui est toute bonté le permet, afin que son serviteur soit paré de bien plus nombreuses victoires et de bien plus nombreuses couronnes glorieuses. De même que les voleurs et les larrons attaquent les hommes riches dans le monde, de même les démons redoutables et les hommes égarés attaquent l’homme spirituel »5.

 « La souffrance ne nous est pas naturelle. Il n’est pas facile, et peut-être même impossible, de préférer aux douceurs apparentes de cette vie le bien qui n’est pas apparent. C’est impossible sans l’aide du Seigneur Lui-même. (…) L’âme est liée par les organes des sens à tous les plaisirs de la vie, et est en quelque sorte clouée, fixée à eux. Cette âme-là est une proie facile pour ceux qui la poursuivent, qui menacent de lui retirer ses biens, de la mettre en prison, de l’exiler, la torturer, ou la tuer. Mais quand la Parole vivante, comme dit l’Apôtre (He 4, 12), agissante et plus coupante qu’une épée à deux tranchants, pénètre à l’intérieur de celui qui a vraiment reçu la foi, en retranche les mauvais rejetons et rompt les liens de l’habitude, alors le croyant, (…) débarrasse ses épaules des plaisirs du monde, comme d’un fardeau attaché à son âme, et léger, il parcourt le stade des épreuves, conduit dans sa course par la main de l’arbitre en personne. Il ne regarde pas ce qu’il a laissé derrière lui, mais ce qu’il poursuit ; (…) il ne souffre pas de perdre les biens terrestres, mais se réjouit de gagner ceux du ciel »6.

Saint Grégoire de Nysse a ici en vue les grandes persécutions des premiers siècles. Mais notre époque aussi est pleine de martyre et de martyrs. « La moisson de Dieu est abondante aujourd’hui comme jadis », affirme saint Nicolas Vélimirovitch. Il y a les persécutions « officielles » pourrait-on dire, celles des pays sous le joug communiste au siècle dernier ; celle des chrétiens dans certains pays arabes aujourd’hui. Mais il existe une multitude, connue de Dieu seul, de martyres inconnus. Saint Nicolas Vélimirovitch raconte : « Une de nos voisines avait été réprimandée, rouée de coups et chassée de sa maison par son époux païen parce qu’elle croyait en Jésus-Christ et qu’elle priait. Un lycéen rentra un jour à la maison tout en pleurs car ses camarades s’étaient moqués de lui parce qu’il leur avait dit qu’il aimait le Seigneur Jésus-Christ. Ailleurs un soldat avait été souffleté parce qu’au moment de s’aligner, il s’était signé. (…) Dans l’autre monde, ils rejoindront les nombreuses armées de volontaires qui, au nom du Christ, ont subi railleries, affronts, soufflets, outrages, et la mort même »7.

Il est impossible, vu la faiblesse de notre nature pécheresse, de subir offenses, outrages, persécutions, tortures, et la mort même sans l’aide du Christ et de sa grâce. Saint Étienne était plein de joie au milieu du cercle de ceux qui le lapidaient car il vit les cieux ouverts et la gloire de Dieu ; « il avait entendu la promesse, et il vit que son espérance s’accordait avec les évènements »8. C’est pourquoi il put répondre par des bénédictions à ses tourmenteurs, et prier pour que leur péché ne retombe pas sur eux.

Saint Jean de Kronstadt affirme : « C’est comme si le Seigneur nous avait dit : ne perdez pas courage et ne vous désespérez pas, mes véritables successeurs, qui, devant les hommes, par la parole et par les œuvres, avez exalté ma vérité, et qui, avec une fermeté inébranlable, avez défendu ma vérité et mes commandements jusque dans les persécutions et la mort : Je serai votre soutien, votre force, votre réconfort, votre béatitude intérieure, face à toutes vos souffrances, malheurs et afflictions, face à toutes les tortures et tous les tourments en mon Nom. "De même, en effet", dit l’Apôtre, "que les souffrances du Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation" (II Co, 1, 5). Parce que lors de toutes les afflictions, des exils, et des tortures, je serai Moi-même au-dedans de vous, et que mon royaume – le royaume de paix et de joie dans l’Esprit-Saint –, y sera aussi. Vous êtes bannis de votre patrie, mais pas de la patrie céleste. (…) On vous dépouillera de votre bien, mais pour celui qui suit mes pas, il y a un bien supérieur, éternel dans les cieux, … On vous privera d’un nom honorable, de votre rang, de votre distinction, mais on ne vous ôtera pas votre nom de Chrétien, votre nom d’enfant de Dieu, votre condition d’héritier de Dieu et de co-héritier du Christ, du sceau de l’Esprit-Saint, … On vous ôtera même la vie, or : "ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne" (Mt 10, 28). (…) "Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme moi aussi j’ai remporté la victoire et suis allé siéger avec mon Père sur son trône" (Ap. 3, 21).9»

Saint Jean de Kronstadt poursuit : « Y a-t-il encore aujourd’hui des persécutions pour la vérité et pour la foi en Christ ? Oui, il y en a , et il y en aura jusqu’à la fin du monde, parce que, pour beaucoup, le Royaume de Dieu n’est pas encore venu dans toute sa puissance, et que, pour la plupart, il n’est pas venu du tout ; (…) Satan n’est pas encore lié et parcourt librement la terre et le monde sous le ciel, et semble sévir avec d’autant plus de cruauté sur ceux qui se tiennent dans la foi véritable qu’« il ne lui reste que peu de temps » (Ap. 12, 12). » Dans notre monde occidental d’aujourd’hui, les persécutions ont changé d’aspect. Elles n’en sont pas moins redoutables car souvent beaucoup plus insidieuses et pernicieuses.

L’épreuve libère et purifie.« Flétrissure, persécution, blasphèmes, mensonges et calomnie, et tout cela au nom du Christ, et tout s’abat sur le fidèle comme la dernière et la plus redoutable des tentations. Sous un tel poids, même la plus dure des pierres s’effrite, sans parler du cœur de l’homme. Sous une telle averse, même la plus souillée des toiles blanchit, sans parler de l’âme de l’homme »10. Le saint apôtre Paul semble ainsi avoir vécu une épreuve qui l’a libéré de quelque chose, de tout résidu de la confiance qu’il pouvait avoir en lui-même, pour ne plus compter que sur Dieu. Il raconte, dans la 2è épître aux Corinthiens : « Car nous ne voulons pas, frères, vous le laisser ignorer : le péril que nous avons couru en Asie nous a accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, au point que nous désespérions même de la vie. Oui, nous avions reçu en nous-mêmes notre arrêt de mort. Ainsi notre confiance ne pouvait plus se fonder sur nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts. C’est lui qui nous a arraché à une telle mort et nous en arrachera ; en lui nous avons mis notre espérance: il nous en arrachera encore (II Co., 1, 8-10) ».

Les persécutions promises par le Christ sont la Croix. Il n’y a pas de Royaume de Dieu sans Croix, car entre nous et le Royaume se trouve l’écran du mal. On ne triomphe du mal que par la Croix. Souvenons-nous que c’est la Croix du Christ qui ouvre la porte du paradis. C’est au bon larron sur la Croix (celui qui a reconnu comme juste le châtiment de ses péchés) que le Christ dit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis (Lc 23, 43) ». 

Les persécutions sont donc l’ultime épreuve qui nous arrache à la terre et à tous les biens terrestres et forcément périssables pour nous faire accéder au Royaume. Ce sont elles qui vont achever de nous dépouiller du vieil homme. C’est pour cette raison que la récompense est la même qu’à la première Béatitude : le Royaume des cieux. Mais alors que, pour la première Béatitude, le Royaume promis était, selon le terme de père Sophrony, comme un lieu de passage, un séjour de vacances, autant, lorsque nous en arrivons aux persécutions après avoir gravi toute la montagne sainte, le Royaume est devenu notre demeure définitive, qui nous est donnée pour l’éternité.

À suivre …

Marie-Thérèse GOURDIER

Notes :

1. Saint Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans le foi, p.105.
2. Mgr Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), La foi et la vie selon l’Évangile, Ed. L’Age d’Homme, p. 154.
3. Saint Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans le foi, p.105.
4. Cité par Mgr Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), La foi et la vie selon l’Évangile, Ed. L’Age d’Homme, p. 153.
5. Mgr Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), La foi et la vie selon l’Évangile, Ed. L’Age d’Homme, p. 152-153.
6. Saint Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans le foi, p.110-111.
7. Mgr Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), La foi et la vie selon l’Évangile, Ed. L’Age d’Homme, p. 155-156.
8. Saint Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans le foi, p.109.
9. Saint Jean de Kronstadt, Dix homélies sur les Béatitudes, Ed. La Pierre Angulaire, p. 44-45.
10. Mgr Nicolas Vélimirovitch (Saint Nicolas de Jitcha), La foi et la vie selon l’Evangile, Ed. L’Age d’Homme, p. 154.

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