Il reste la question de « comment purifier le cœur ». C’est en fait le but de toute la tradition ascétique de l’Église, de tout ce qu’on appelle parfois la « culture du cœur » dans la tradition orthodoxe, le cœur étant, bien plus qu’un muscle particulier, bien plus que le siège des affects (émotions, sentiments), le centre spirituel de l’homme.
Pour comprendre de quoi il s’agit, écoutons encore saint Grégoire de Nysse : « Le Seigneur distingue deux sortes de péché : celui qui paraît dans les actes et celui qui naît dans l’esprit. Dans l’ancienne loi le Seigneur châtiait l’iniquité qui se manifestait dans les actes, et aujourd’hui où il s’attaque à la seconde forme de péché, il promulgue une loi, cherche non plus à punir les fautes accomplies, mais à détruire le mal dans sa racine même. Pourrait-on mieux prémunir la vie du péché qu’en l’extirpant de la conscience ? Le péché est multiple et divers. A chacune de ses faces, le Christ oppose comme une arme, l’un de ses commandements. La colère est bien souvent la plus prompte de nos passions. Il commence donc par traiter un mal aussi impétueux et sa première loi est une exhortation à la douceur. ‘Tu as appris dans la loi ancienne, dit-il, tu ne tueras point’ (Ex. 20, 3). Apprends aujourd’hui à chasser de ton cœur toute colère contre les tiens. Il ne dénonce pas ici toute sorte de colère car un éclat se justifie parfois, mais la colère qui nous dresse contre l’un de nos frères, sans profit pour lui : ‘Quiconque se met en colère sans raison’ (Mt 5, 22). En précisant sans raison, il montre combien la colère peut être opportune si elle éclate en manière de réprimande. (…) Puis le Christ attaque la sensualité et ses avertissements arrachent du cœur les fols attraits de l’adultère. Et on s’aperçoit ainsi que le Seigneur corrige un à un tous les vices dans ses préceptes, opposant à chacun d’eux l’une de ses lois. Loin de tolérer que nous ripostions à l’injure, il exige même que nous l’acceptions1. Il rejette la passion de l’avarice, lorsqu’il ordonne que nous abandonnions à celui qui nous dépouille même ce qu’il n’a pas demandé. Il nous guérit de la lâcheté lorsqu’il exige que nous surmontions notre crainte de la mort. Bref, en tous ses commandements, vous verrez que le soc de sa parole arrache du fond de nos cœurs les viles racines des péchés et qu’ainsi nous pouvons en finir avec ces moissons de ronces. (…) Et que sont donc malheureux ceux dont l’esprit est plein de souillures ! Car eux ne voient d’autre face que celle de l’Adversaire. L’existence d’un juste au contraire est marquée de l’effigie de Dieu. (…) Nous savons quels traits revêt une vie de péché ou une vie de justice, et devant l’alternative, nous avons la liberté de choisir »2.
Car c’est parce que nous sommes faits à son image que nous avons la capacité de suivre le Christ. « C’est l’image cachée dans le cœur de l’homme qui fait sourdre son désir de Dieu »3.
Le Christ a lui-même donné le remède suprême. Dans l’Évangile selon saint Luc, à un pharisien qui s’étonne qu’il n’ait pas fait les ablutions rituelles avant de manger, il répond : « Maintenant vous, les Pharisiens, c’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, mais votre intérieur est rempli de rapacité et de méchanceté. Insensés ! Est-ce que celui qui a fait l’extérieur n’a pas fait aussi l’intérieur ? Donnez plutôt en aumône ce qui est dedans, et alors tout sera pur pour vous » (Lc 11, 39-41).
Saint Grégoire de Nysse nous explique clairement cette parole : « Celui qui a fait l’homme à son image a caché les germes de toutes les bonnes actions dans la nature modelée par Lui. Rien de ce qui est bon ne s’insinue de l’extérieur, tout dépend de notre propre volonté. Nous tirons le bien de notre nature comme d’un cellier. C’est pourquoi le Seigneur dit à ceux qui l’écoutent : le Royaume de Dieu est au-dedans de vous (Lc 17, 21). (…) Le contraire est également vrai : le penchant au mal naît en nous sans qu’une nécessité contraignante ne s’exerce de l’extérieur, au moment où l’on choisit le mal ; il apparaît et naît chaque fois que nous optons pour lui. Il n’existe pas en soi, il n’a pas d’existence propre, en dehors de notre choix, et ne se trouve établi nulle part »4. C’est donc bien notre choix qui nous souille ou nous élève. Le Maître de la nature a donné à l’homme un total libre arbitre, tout dépend de notre volonté, le bien comme le mal. Le remède principal est donc l’aumône de « ce qui est dedans », de ce que Dieu a déposé en nous, les dons spirituels et le plus grand d’entre eux, son amour, l’amour donné et partagé. Saint Paul ira jusqu’à affirmer : « S’il me manque l’amour, je ne suis rien » (Cf. 1 Co 12 et 13).
Saint Jean de Dalyatha, le « Vieillard spirituel », exprime magnifiquement dans une de ses Lettres ce mystère de notre Dieu caché en nous-mêmes Qui Se révèle par amour pour l’homme: « Homme de Dieu, jusqu’à quand te consoleras-tu par ce qui est noir ? Sois tout entier une flamme et consume tout ce qui t’entoure afin que tu voies la beauté du Caché au-dedans de toi ! Crie à voix basse et silencieuse : ‘ô Toi, qui es caché et dissimulé au-dedans de moi, révèle en moi ton mystère caché, montre-moi ta beauté qui se trouve au fond de moi ! ô Toi qui m’a bâti comme un temple pour ton habitation, ombrage-moi dans la nuée de ta gloire à l’intérieur de ton temple afin que sous l’effet de ton amour, les Serviteurs de ta Sainteté y proclament une sainteté bouillonnante de feu et d’esprit, en un mouvement ardent mêlé d’émerveillement, d’admiration, de quiétude et d’élévation, qui se meut vivement vers la Force de ton Essence’ ! (…) Alimente la lumière de Jésus afin que s’enflamme la pureté de ton âme à la beauté de la figure de l’Aimé quand Il brille en elle. Et Il ne t’apparaît pas hors de ton âme, de même Il n’y apparaît pas sans la sainte pureté ; sans celle-ci, tu ne pourras voir ni ton être, ni Lui-même dans ton être. Fais de ce désir un tourment pour toi-même et fais-toi mourir à cette vie afin de voir en toi la Résurrection et la Vie. (..) Sanctifie ton âme dans le souvenir de Lui ; fais resplendir ton âme et ton être dans la flamme de son amour ; c’est par celui-ci qu’Il se révélera à toi et qu’Il te réjouira de sa vue ; c’est son amour qui Le fera habiter dans ton âme avec son Père et son Esprit ; c’est cet amour qui te fera semblable à la vision de sa grandeur, et vers tous côtés où tu regarderas tu Le verras de la vision ; c’est par cet amour que tu toucheras les profondeurs et que tu examineras les cieux d’En-Haut ; c’est Lui aussi qui articulera en toi les mystères de l’Esprit, qui te révélera et te montrera une lumière incréée pour que tu chemines en elle »5.
Les eaux des ablutions rituelles ne nous sont donc plus d’aucun secours dans ce travail de purification du cœur visant à retrouver l’image que nous avons souillée par nos péchés, ce qu’on appelle : l’acquisition de la ressemblance. Pourtant il existe d’autres eaux qui peuvent nous aider dans ce chemin de purification. C’est tout d’abord l’eau du Baptême, parce qu’elle est sacrement de la grâce qui purifie le cœur. D’autre part, les pleurs de repentance, que nous avons déjà évoqués, qui ouvrent le cœur à Dieu qui le purifie. Car il est quelque chose que nous ne devons pas oublier : un cœur pur est une création, ou une recréation de Dieu, comme l’affirme le plus grand psaume de repentance, le psaume 50, verset 12 : « O Dieu, crée en moi un cœur pur ».
Nous pouvons expliquer tout cela avec d’autres mots, en prenant un autre chemin : si nous revenons au récit de la Transfiguration du Christ sur le mont Thabor, les Pères ont souligné que ce n’est pas le Christ qui a changé, et qui aurait soudain rayonné de la gloire divine (car Il a toujours été revêtu de cette gloire), mais ce sont les disciples qui ont changé, qui sont devenus « aptes » à voir ce rayonnement de la gloire de Dieu, et à la recevoir « autant qu’ils pouvaient la supporter ». Car cette vision les dépasse, ce que montrent l’icône et les textes liturgiques de la Transfiguration. L’icône montre qu’ils ont été renversés, et n’ont pas d’auréole alors que Moïse et Élie sont nimbés [c’est-à-dire qu’ils participent à la ‘gloire’ du Christ, ils sont dans la lumière incréée], et le tropaire de la fête précise : « Sur nous aussi, pécheurs, fais briller ta lumière éternelle, par l’intercession de la Mère de Dieu, Toi qui donnes la lumière, gloire à Toi ».
L’homme a par nature le désir de se dépasser, et cette aspiration correspond à quelque chose qui est non seulement en lui, mais aussi dans la volonté de Dieu. Les Pères de l’Église ont des paroles très fortes dans ce domaine, saint Basile le Grand (« L’homme est une créature qui a reçu l’ordre de devenir dieu »), saint Maxime le Confesseur et saint Syméon le Nouveau Théologien en particulier soulignent que la vraie vocation de l’homme c’est de participer à la Gloire de Dieu, c’est-à-dire à Dieu Lui-même tel qu’Il se manifeste, tel qu’Il se donne jusqu’à permettre à l’homme de lui être totalement uni. Atteindre des sommets spirituels exige un grand effort et un grand combat de la part de l’homme, la garde du cœur par la prière et la vigilance, suivre les commandements du Christ dans toute leur exigence, comprendre et croire tout ce que Dieu a fait pour notre salut, qu’Il n’est pas avare de ses grâces, et qu’il dépend de l’homme de les demanderet de les recevoir ; face à nos échecs, nous reconnaître pécheurs et entrer dans le repentir, un repentir vécu de tout notre être, ce « cœur brisé » dont parle encore le psaume 50. Car ce que fait l’homme est infiniment petit, mais absolument nécessaire pour permettre à Dieu d’agir et de le renouveler.
A quoi aboutit la pureté du cœur ? Comment pouvons-nous la reconnaître chez un homme ? Pour saint Isaac le Syrien, la pureté du cœur se résume en un esprit de miséricorde universelle : « En quoi consiste, en peu de mots, la pureté ? En un cœur plein de miséricorde pour toute la création… Et qu’est-ce qu’un cœur miséricordieux ? Un cœur embrasé pour toute la création, les hommes, les oiseaux, les animaux, les démons, et tout ce qui existe, de telle sorte que, lorsqu’il les voit ou qu’il y pense, ses yeux s’emplissent de larmes à cause de la violence de la miséricorde qui émeut ce cœur d’une grande compassion. Alors, le cœur s’attendrit, et il ne peut plus supporter – qu’il en entende parler ou qu’il en soit témoin – le moindre tort ou la moindre souffrance infligés à une créature quelconque. Et c’est pourquoi, même en faveur des ennemis de la foi ou des êtres privés de raison, ou encore de ceux qui lui font du tort, il offre sans cesse des prières accompagnées de larmes pour qu’ils soient protégés et fortifiés. Il le fait même en faveur des reptiles, en raison de la grande compassion qui emplit son cœur, sans mesure, à l’exemple de Dieu »6.
(Bien)Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu : il s’agit d’un futur. Le futur appartient à Dieu. Il s’agit d’une promesse eschatologique. A l’homme revient le présent, et ici le présent est la pureté de cœur, et le désir de suivre le Christ afin de répondre à notre vocation.
À suivre …
Marie-Thérèse GOURDIER,
Catéchèse donnée en l’église Saint Séraphin à Paris, 2012

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