Modernité de l’Orthodoxie et monde contemporain
Al’invitation de Son Eminence le métropolite Joseph, la Métropole Orthodoxe Roumaine d’Europe Occidentale et Méridionale a tenu son congrès au début du mois de juillet. Les participants, venus des divers diocèses, comptaient, auprès du Métropolite, les évêques Silouane (diocèse roumain d’Italie), Timotei (diocèse roumain d’Espagne et du Portugal) et Marc (Auxiliaire de l’archevêché roumain d’Europe occidentale). Monseigneur Séraphim, Métropolite de la Métropole Orthodoxe Roumaine d’Allemagne et d’Europe du Nord, fut présent pendant toute la durée du rassemblement, lui qui a été, à partir de 1993, le locum-tenens de l’archevêque roumain d’Europe occidentale, et l’artisan de l’ordination épiscopale de Monseigneur Joseph. Les prêtres et les diacres, souvent accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, formaient, avec les fidèles représentant les paroisses, une assemblée de deux cent personnes environ, se succédant sur toute la durée de l’évènement.
Notre action de grâce s’adresse au Seigneur, Père céleste, qui a bien voulu envoyer encore son Esprit saint, l’Esprit de renouvellement, de grâce et de zèle pour la foi dans le Christ et dans son Eglise. La chaleur torride alternant avec un violent orage et une généreuse pluie en furent les signes cosmiques (cf. Ac.2, 1-4). Une assemblée de la dimension du Congrès a quelque chose de miraculeux qui doit être apprécié à sa juste valeur à la fois divine et humaine. L’inspiration, dans les paroles pleines de sagesse, dans les actes de dévouement fraternel, dans la beauté charismatique des temps de prière commune, dans l’équilibre – toujours délicat mais pentecostal ! – des langues, a caractérisé ces journées. Quoique à dominante roumaine, les journées associaient diverses cultures et diverses langues, répondant dans les faits à l’inquiétude du phylétisme récemment manifestée ! Le même Esprit nous a rendus bienveillants et indulgents à l’égard des faiblesses, des manquements, des imperfection presque inévitables dans l’organisation et la réalisation : tant il est vrai que le Seigneur accomplit sa puissance et sa liberté dans l’impuissance de ses disciples (cf. 2 Co. 12, 10).
Dans l’Esprit, nous saluons également la présence invisible des saints : les saints et glorieux apôtres, dont la mémoire venait d’être célébrée, les saints roumains Gélase de Râmets, le 30, Léonce de Ràdàuts, le 1er, Etienne le Grand, le 2 ; saint Jean de San Francisco, le 2, et saint André de Crète le 4. Sans leur prière, comme celle de la Mère de Dieu et des anges, la grande bénédiction, et l’indulgence pour nos erreurs innombrables, n’auraient pu être manifestes. Et nous n’oublions pas saint Nicodème de Tismana, patron avec la Mère de Dieu Protectrice, de l’église de la Résidence métropolitaine. Nous n’oublions pas non plus nos Pères et Frères défunts, les vivants invisibles, le métropolite Vissarion et tous les Roumains et Français qui oeuvrèrent à la construction de l’Archevêché et de la Métropole roumaine.
Un remerciement chaleureux revient d’abord à notre métropolite, Monseigneur Joseph, pour le charisme de la fête et de la convivialité qui se manifeste en lui, malgré la fatigue qu’il peut connaître, comme tous nos évêques, astreints à de continuels voyages (cf. 2 Co. 11, 26), et portant dans leur chair le souci de toutes les Eglises (cf. 2 Co. 11, 28).
Un autre remerciement s’adresse ensuite à tous ceux qui, par la grâce du saint Esprit et l’amour pour le Christ et son Eglise, ont oeuvré, de façon visible, et plus encore, comme il arrive pour les icebergs, de façon invisible : la partie cachée de l’organisation du Congrès - le service plein d’amour des moniales, l’efficacité du service technique, le dévouement du Secrétariat - doit être appréciée ici. L’effort, non dénué d’enthousiasme, de se déplacer, quelquefois de loin (Irlande, Grande-Bretagne, Espagne...), en dépit des responsabilités professionnelles, paroissiales et familiales, est l’objet de notre gratitude. Mentionnons encore la charisme de la patience les uns à l’égard des autres, si important dans des grandes réunions comme celle-ci.
L’organisation très complexe comprenait des conférences suivies de travaux en groupe, des assemblées statutaires (celles, canoniques de la Métropole et de l’Archevêché ; celle, juridique, de l’association cultuelle de la Métropole), et des repas – généreux ! – en raison de la chaleur, on y but beaucoup d’eau...
Des grandes conférences, nous pouvons souligner les principales impulsions spirituelles, en attendant les compte rendus complets.
Monseigneur Séraphim a montré, avec l’enthousiasme charismatique que nous aimons en lui, que la prière dans le monde contemporain constitue la façon la plus profonde et la plus efficace d’assumer la modernité1 de la foi chrétienne orthodoxe. Par la prière, particulièrement celle du Coeur, le croyant se situe au centre du monde, il le porte, il intercède pour lui, il l’aide, il y diffuse l’amour du Christ pour tous. Le Métropolite a rappelé également que saint Païssie conseillait la pratique de la Prière au sein des offices liturgiques, non parce que ceux-ci seraient trop longs, mais afin qu’ils ne soient pas seulement « corporels », c’est-à-dire extérieurs et formels. La Prière nourrit la célébration de l’intérieur, elle lui donne sa profondeur, elle y attire les dons charismatiques de l’Esprit. Symétriquement, cette prière s’accompagne nécessairement d’une participation du corps, surtout dans la chambre ou la cellule, par les prosternations (métanies), où le corps participe à l’oraison du coeur, est purifié et sanctifié.
Père Patriciu Vlaicu (Belgique, Commission canonique et juridique) a fait preuve du charisme d’un sage discernement en mettant en valeur l’idée de « conscience canonique » de l’Eglise. Les « saints canons » ne sont pas des normes à caractères juridiques : ils expriment la conscience charismatique de l’Eglise. Ils sont les prolongements des commandements évangéliques ; ils sont donnés pour la vie des baptisés, pour articuler dans la pratique le contenu de la Foi. Ils ne sont pas relativisés par les modes ou le modernisme : mais leur actualité permanente bénéficie du principe d’« économie », l’application contextuelle de la sagesse qui les inspire ; cette économie, comme devait le rappeler plus tard le métropolite Joseph, appartient à la responsabilité du ministère épiscopal. Dans un des groupes de discussion, a été posée la question urgente d’une unité locale dans l’économie canonique de l’Eglise : mais la conscience canonique ne peut être artificielle ; suscitée par le saint Esprit, elle naît en chaque lieu, suivant le principe territorial, des besoins pastoraux, de l’expérience, ainsi que de l’apport des divers peuples qui construisent ensemble l’Eglise du lieu. Toutefois, les assemblées d’évêques orthodoxes de chaque pays d’Europe ont la tâche de promouvoir une telle conscience harmonieuse, au service des communautés de leurs diocèses respectifs, et afin que ceux-ci puissent mettre en oeuvre une bonne coopération pastorale entre eux.
Père Noël Tanazacq a développé avec le charisme de l’audace un tableau historique, où les richesses et les faiblesses des Eglises d’Orient et d’Occident ont été signalées, notamment depuis le grand schisme et la prise de Constantinople par les Croisés. Mais, suivant une discussion développée dans un des groupes, la notion de « christianisme occidental » désigne surtout le christianisme tel qu’il s’est développé en Europe de l’Ouest depuis la fin du Moyen Age, avec un accent mis sur l’action extérieure et le rationalisme ; les chrétiens des régions occidentales étaient aux premiers siècles, à l’époque mérovingienne par exemple, plutôt proches de l’esprit appelé « oriental », centré en ce qui le concerne sur l’expérience de la grâce du saint Esprit, la prière et l’ascèse, comme le montre la vie de saint Martin ou celle de sainte Geneviève. Père Noël a plaidé avec émotion pour une synthèse ecclésiale, à notre époque, des vertus réciproques de l’Occident et de l’Orient considérés comme des notions symboliques. Il a rappelé également la question posée par l’utilisation de formes occidentales de l’expérience liturgique, notamment par le saint archevêque Jean de San Francisco.
Le sujet de la relation de la foi orthodoxe à la culture a été repris dans plusieurs groupes, sous une forme ou une autre. Il relève d’une préoccupation normale pour des Orthodoxes qui vivent la foi et la pratique traditionnelles dans les pays où le Seigneur les envoie, ou dans ceux où ils sont nés, et qui ne sont plus des territoires où s’est transmis sans altération le dépôt apostolique et patristique. La question de la culture inclut, non seulement la langue, mais encore la mentalité, les moeurs, quelquefois les mauvaises habitudes, tout un patrimoine à la fois national, social et familial. Elle n’est pas seulement l’héritage du passé que chacun apporte avec soi en don ; elle est également constituée par les richesses et les faiblesses du monde contemporain : la culture, c’est également l’omniprésente pensée scientifique – et ses contre façons, comme le scientisme – ; l’universelle culture technologique, sa magie mais également toute sa valeur au service de l’être humain2. C’est encore, nous en faisons l’expérience dans nos associations cultuelles, par exemple le 2 juillet pour l’assemblée de celle de la Métropole, la confrontation à la rigueur du droit occidental, la rencontre du juridique et du canonique.
La richesse de l’expérience multiculturelle de notre Métropole se voit dans l’usage de plusieurs langues et la présence de plusieurs peuples (cf. Ac. 2, 5-11), ainsi que dans la réflexion continuelle qui s’y manifeste à l’égard des rapports entre Science et Théologie, à l’égard d’une bioéthique qui serait chrétienne, et en général de toutes les questions que notre époque présente en défi à ceux qui veulent vivre selon la vraie foi. L’Eglise orthodoxe peut répondre de façon créatrice à toutes ses questions, parce qu’elle est porteuse de l’Esprit de Pentecôte. En fait, comme à chaque époque, depuis la Résurrection et la Pentecôte, les chrétiens vivent dans un monde qui n’est pas chrétien, ou qui, en tout cas, ne se confond pas avec l’Eglise ; ils y sont, non pas accidentellement, mais parce que le Seigneur les y envoie, pour y être des ferments de vie nouvelle et éternelle ; car le monde est gouverné, non par le hasard, mais par l’amour du Père céleste. Les chrétiens ont également pour vocation de saluer tout ce qui est bon, beau et sage, comme cohérent avec la volonté divine, et d’activer ainsi les semences du bien tout en discernant les déviations actuelles ou possibles.
Le Congrès a été un moment de synthèse et un moment pour renforcer la conscience que nous sommes en Occident, non par une sorte de hasard de l’émigration ou de la naissance, mais par la volonté de Dieu et pour une mission particulière : apporter au monde contemporain les valeurs de l’Orthodoxie et baptiser, en le purifiant et le transfigurant, tout ce qu’il offre de bon. Mais le disciple du Christ, le « confesseur de la vraie foi », est soumis aux défis de l’Esprit, comme à un feu et à une averse : l’Orthodoxie en Occident ou même « occidentale » – une simple présence à la surface de la société, ou une découverte de son enracinement séculaire et un nouvel ensemencement par la tradition des saints Pères ? un repliement sur soi, ou un enrichissement des cultures occidentales par l’expérience communautaire du monachisme, de la paroisse, de la famille et de la vie synodale ? un musée des traditions populaires appelées « orthodoxes »3, ou la fécondation des cultures occidentales pour leur renouvellement en profondeur ? un protectionnisme religieux, ou un courageux mouvement missionnaire ? une communauté strictement dévouée à ses propres membres sociologiques, ou une porte d’accueil pour tous les chercheurs de vérité, de sens et de contenu réel pour l’existence ? sommes-nous capables d’une authentique mise à jour des données permanentes de la tradition des Pères dans sa modernité, ou seulement d’une vulgaire et moderniste mise au goût du jour et à ses modes ? Ce questionnement de l’Esprit concerne, non seulement la Métropole roumaine, mais tous les diocèses orthodoxes implantés sur les territoires occidentaux, aussi bien en Europe qu’en Amérique ou en Australie. Que l’Esprit saint nous rende dignes de l’attente de nos contemporains et nous donne des yeux pour discerner son omniprésence et celle du Christ !
P. Marc-Antoine Costa de Beauregard
Doyen de France (MOREOM)
Notes :
1. La modernité de l’Orthodoxie consiste à actualiser continuellement par le saint Esprit la doctrine, l’exemple et l’expérience des saints Pères. Le modernisme consiste à se placer au-dessus des saints Pères et à vouloir plaire au monde : il signe la carence des dons de l’Esprit.
2. Nous sommes appelés par l’Esprit saint à une méditation théologique, non seulement de la Science et de la bioéthique, mais encore des médias : par exemple, quelle est la place de l’image sainte dans nos sites Internet ?
3. La réduction de la Foi à la culture, et de la canonicité à l’ethnicité, est une forme de sécularisation. En revanche, la transfiguration de chaque culture et son accès à l’universalité, sont des manifestations de l’Esprit de Pentecôte. En se faisant Homme, un homme et un Juif, le Christ a assumé totalement la culture hébraïque ; mais, par le saint Esprit, Il l’a dilatée jusqu’à la mesure de l’Homme total (cf. Eph. 4, 13), l’Homme transfiguré et déifié. La tradition d’une culture, celle de la Bible, est devenue le patrimoine de tous. Telle est également la vocation de chaque peuple et de sa culture dans l’Eglise qui confesse la vraie foi.

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