Le mal ne nous apparaît jamais dans sa nudité, dans sa vraie nature. Le vice n’aurait aucune efficacité s’il ne se colorait de quelque beauté capable d’en susciter le désir de l’homme qu’il veut tromper. En réalité, il y a un mélange dans la nature du mal : ses profondeurs recèlent la perdition, comme une ruse cachée, mais la surface est trompeuse car elle offre en quelque sorte l’apparence du bien. (…) Quel homme glisserait dans le bourbier infect de la licence, s’il ne voyait dans le plaisir une beauté choisie, qui l’attire vers sa passion ? De la même manière, tous les autres vices maintiennent cachée leur force de corruption, ils paraissent d’abord désirables, car leur aspect trompeur les fait rechercher, à la place du bien, par ceux qui n’examinent pas suffisamment les choses.
Saint Grégoire de Nysse, « La création de l’homme »
Nous vivons à une époque d’inversion des valeurs, qui place en haut ce qui est en bas, et en bas, ce qui est en haut. Inversion des valeurs à l’échelle internationale qui est à l’origine de tous les malheurs qui se sont abattus sur l’humanité moderne – guerres mondiales, génocides, dictatures totalitaires etc. –, désastres planétaires qui confirment les paroles du prophète Esaïe (5, 20) : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal / Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres ».
Cette inversion démoniaque des valeurs est la caractéristique principale des temps modernes. On nous dit que c’est bien de gagner beaucoup d’argent et de jouir de tous les plaisirs de ce monde, que c’est bien de satisfaire tous les désirs de notre chair mortelle sans nous soucier du salut de notre âme ; on nous dit que c’est bien de faire sa volonté propre et non la volonté d’un Dieu inexistant, que c’est bien de n’avoir aucune religion – l’opium du peuple, selon Marx, névrose collective de l’humanité, selon Freud –, et que c’est bien d’être idolâtre de Michael Jackson, de Madonna, de Lady Gaga, d’un footballeur sud-américain ou d’une star de cinéma, mais c’est mal de croire au Christ, à la Résurrection, à la vie éternelle… Dieu est même le mal absolu selon l’un des philosophes français les plus célèbres et populaires à l’heure actuelle, qui en arrive à faire un éloge dithyrambique du diable, dans son livre farouchement antichrétien qui est devenu un best-seller, car il reflète parfaitement l’esprit de notre époque : « Dans le jardin de l’Éden, le Diable (…) enseigne ce qu’il sait : la possibilité de désobéir, de ne pas se soumettre, de dire non. Satan (…) souffle l’esprit de liberté sur les eaux sales du monde des origines où seule triomphe l’obéissance – règne de la servitude maximale. Par-delà le Bien et le Mal, et non incarnation de ce dernier, le Diable (…) rend aux hommes leur puissance sur eux-mêmes et le monde, il affranchit de toute tutelle. Ces anges déchus, on s’en doute, s’attirent la haine des monothéistes. En revanche, ils bénéficient de la passion incandescente des athées… » (Michel Onfray, « Traité d’athéologie »).
Voilà donc un jardin de l’Éden aussi immonde qu’un canal d’égout (« les eaux sales du monde des origines »), soumis à un Dieu tyrannique qui réduit l’homme en esclavage (« règne de la servitude maximale »), tandis que Satan devient un ange « révolutionnaire », qui « souffle l’esprit de liberté » et délivre l’homme de sa servitude. Qu’une telle aberration et caricature grotesque de la Genèse ait pu séduire des millions de lecteurs, au point que ce livre démoniaque est devenu un best-seller, prouve bien que les idées malades de cet auteur sont devenues une croyance de masse, la religion de l’homme sans Dieu, une athéologie. Nous vivons dans un monde à l’envers où le serpent tentateur a pris la place de Dieu, et Dieu a été rabaissé et relégué au niveau du serpent. Si bien qu’il faudrait inventer un néologisme pour désigner la vraie nature de nos sociétés modernes qu’on devrait appeler « démoncratiques ».
Mais l’inversion des valeurs, que l’auteur cité ci-dessus affirme haut et fort, avec la ferveur d’un prédicateur satanique, peut se manifester sous des formes plus subtiles même chez les croyants, lorsque le mal prend l’apparence du bien : « Quand nous travaillons à pratiquer les vertus, nous cherchons souvent à satisfaire des vices qui sont imperceptiblement entrelacés avec elles. Par exemple la gourmandise se mêle à l’hospitalité, la luxure à l’amour, la ruse au discernement, la malice à la prudence, (…) l’orgueil à la joie, l’indolence à l’espérance, (…) et avec chacune des vertus, les recouvrant toutes, comme un emplâtre, ou plutôt comme un poison, la vaine gloire ». Il arrive même que « certains démons impurs interprètent pour nous les divines Évangiles » (Saint Jean Climaque – « L’échelle sainte »). C’est pourquoi le discernement est une vertu fondamentale dont dépendent toutes les autres, car si l’on se laisse tromper par les apparences, toute vertu peut cacher un mal secret : « Le discernement est une lampe dans les ténèbres, une voie de retour pour les égarés, une lumière pour ceux dont la vue est faible. Celui qui le possède retrouve la santé et détruit la maladie » (Saint Jean Climaque, op. cit.).
Puisque le doute, l’incertitude et les erreurs d’interprétation troublent souvent notre jugement et obscurcissent notre vision spirituelle, nous devons demander l’aide de Dieu pour savoir faire la différence entre la bonne et la mauvaise voie : « Fais-moi connaître le chemin où je dois marcher. (…) Que ton bon esprit me conduise sur la voie droite » (Ps. 143, 8 et 10).
Mais quelquefois il est nécessaire de faire un mauvais choix pour comprendre nos erreurs et retrouver la bonne voie. En effet, le mal peut devenir utile et bénéfique, s’il nous aide à voir où se trouve le bien, et le bien peut devenir un mal s’il provient d’un zèle orgueilleux ou n’est pas adapté à la situation : « Parfois, ce qui est remède pour l’un, est poison pour l’autre ; et quelquefois, ce que l’on administre à une même personne, lui sert de remède si c’est au moment opportun, mais donné à contretemps, devient un poison » (Saint Jean Climaque, op. cit.).
Dans le monde d’aujourd’hui l’inversion des valeurs a atteint de telles proportions que l’on donne du poison en guise de remède et l’on détruit l’homme et la vie, au nom de l’homme et de la vie, puisque l’un des objectifs majeurs de notre monde technico-scientifique, sans âme et sans Dieu « est d’obtenir dans tous les sens du terme un homme hors sol, sans origine, sans identité réelle et donc sans tradition. En un mot, un homme génétiquement formaté, connecté, implanté de puces et dirigé par les algorithmes décrétés par la gouvernance du nouvel ordre mondial qui revêt tous les traits de la venue de l’Antéchrist. Nous sommes en face d’une subversion généralisée par inversion des valeurs dans un monde qui s’invertit » (Père Jean Boboc, « Le transhumanisme ou la défiguration de l’icône »).
La science des temps modernes a pris une voie contraire à celle du Christ, dont le royaume n’est pas de ce monde (cf. Jean 18, 36), car elle ne connaît que ce monde et l’homme de chair, qu’elle voudrait rendre immortel par des moyens humains, en fabriquant un homme artificiel, cloné, robotisé, standardisé, à la place de l’homme réel, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Tous les malheurs du monde moderne viennent du fait que l’on a fait une idole de l’homme de chair, dont on attend la vérité, le secours et le salut qui ne peuvent venir que de Dieu : « Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme/ Qui prend la chair pour son appui/ Et qui détourne son cœur de l’Éternel » (Jérémie 17, 5).
L’homme qui a pris une voie contraire à celle du Christ, suit la voie de l’Antéchrist, et devient ainsi un anti-homme, destructeur de l’espèce humaine au nom de l’homme. Car notre être véritable n’est pas l’homme de chair mais l’Esprit de Dieu qui habite en nous (cf. 1 Cor. 3, 16) : « L’anthropologie étudie l’homme pour voir ce qu’est l’homme, mais nous, nous étudions le Christ pour voir ce qu’est l’homme » (Archimandrite Rafaïl Noïca, « La culture de l’Esprit »).
En effet, la valeur de l’homme ne réside pas en lui-même mais en Dieu, sans Lequel il n’est que poussière et retournera à la poussière (cf. Genèse 3, 19) : « C’est pourquoi le Dieu-homme est la valeur primordiale, la plus grande, la plus fondamentale et la plus ultime dans le monde humain. Car rien n’est plus humain que Jésus-Christ, qui personnalise en lui-même la perfection la plus idéale de ce qui est vraiment humain » (Saint Justin Popovitch, « L’homme et le Dieu-homme »).

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