Le bavardage est la chaire sur laquelle la vaine gloire aime à se faire voir avec ostentation. C’est la marque de l’ignorance, la porte de la médisance, l’introducteur de la bouffonnerie, le serviteur du mensonge, la ruine de la componction, l’artisan et l’huissier de l’acédie, le précurseur du sommeil, la dissipation du recueillement, l’anéantissement de la vigilance, le refroidissement de la ferveur et l’obscurcissement de la prière.
Saint Jean Climaque, « L’échelle sainte – Onzième degré »
Nous vivons dans un monde où le bavardage est partout présent, bénéficiant des moyens de communication du monde moderne – radio, télévision, téléphone, internet etc. –, qui diffusent des torrents de vaines paroles à l’échelle nationale et internationale. Nous bavardons tout au long de la journée avec nos collègues, nos amis, nos voisins, notre famille, et une voix automatique inaudible bavarde dans notre tête du matin au soir.
La parole est un don de Dieu, le bavardage, une ruse du malin, qui nous éloigne de Dieu et de notre propre être et attache notre âme aux choses périssables de ce monde, que notre esprit poursuit comme des mirages, qui tour à tour se dissipent, ressurgissent, et se dissipent de nouveau : « Soyez attentifs et observez : voilà, la chose qui vous préoccupait s’en est allée, à sa place est venue une autre, qui a été aussitôt remplacée par une troisième, mais à peine celle-ci est apparue, qu’elle est poussée de côté par une quatrième, qui est chassée à son tour par une cinquième, ainsi de suite. Une pensée est vite remplacée par une autre – et cela se passe si rapidement que nous ne pouvons presque plus nous rendre compte de ce qui nous est passé par la tête » (Saint Théophane le Reclus, « Réponses aux questions des intellectuels » T. 1).
Bavarder c’est parler, avec les autres ou avec soi-même, de choses sans importance. Or toutes les choses mortelles, qui existent aujourd’hui et n’existeront plus une minute, un jour, ou un siècle après, sont dénuées de toute substance propre, donc inexistantes par rapport à la Parole éternelle de Dieu. Dès lors on peut affirmer que toute parole qui ne tire pas sa substance de l’Esprit de Dieu mais de l’esprit de ce monde, est bavardage. Bavardage les discours politiques, bavardage les spéculations philosophiques, bavardage les théories scientifiques, le langage humain sous toutes ses formes n’est que bavardage, s’il s’éloigne de la Parole de Dieu et s’attache aux choses mortelles.
La Parole de Dieu donne l’être et la vie à tout ce qui existe : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. (…) Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes. » (Jean 1, 1-3)
Le bavardage est un néant parlant, qui se substitue à la Parole divine, une agitation verbale et mentale, qui ressemble à la vie mais conduit à la mort de l’âme, car le néant ne peut engendrer que le néant. Ainsi, l’homme attaché aux choses de ce monde est déjà mort tout en étant vivant, car son existence n’est que néant : « Il s’est levé, a marché, a parlé, a rêvé les yeux ouverts, il a lu, a mangé et s’est endormi de nouveau ; il a fait une promenade, a tourné en rond, a bayé aux corneilles, il a écouté des paroles vaines, il a bavardé lui aussi, et il s’est encore endormi… Voilà tout le programme de la vie. Elle est vide. Mais malheureusement, un immense nombre de gens appartiennent à cette catégorie » (Saint Théophane le Reclus, « La vie intérieure »).
La prière elle-même peut devenir un bavardage avec des mots d’église : « Ce peuple m’honore des lèvres/ Mais son cœur est éloigné de moi. » (Matthieu 15, 8-9 ; Esaïe 29, 13). Car « celui qui se trouve dans le monde avec son cœur, se retrouve dans l’église sans cœur » (Saint Théophane le Reclus, op. cit.).
En effet, si nous sommes entièrement accaparés par nos soucis et nos occupations mondaines, « un peu de notre cœur va vers une chose, un peu vers une autre, et pour le Christ, il ne reste plus rien » (Païssios l’Athonite – « Paroles », T. 1).
Nos paroles sont le reflet de notre âme, si bien que le bavardage dénote le néant intérieur de l’homme qui s’est éloigné de la Parole de Dieu. Et là où la Parole de Dieu est absente, c’est le père du mensonge (cf. Jean 8, 44) qui parle à sa place. C’est pourquoi le Christ nous avertit : « Je vous le dis, au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole vaine qu’ils auront proférée. Car par tes paroles tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné. » (Matthieu 12, 36-37).
Plus on s’éloigne de Dieu, plus nos pensées et nos paroles sont un bavardage futile et insensé, qui plonge notre esprit dans un chaos infernal. En effet, « le chaos mental est la situation des anges déchus (les démons, les esprits qui se sont détachés de Dieu) » (Starets Thaddée, « Paix et joie dans le Saint-Esprit »).
La Parole de Dieu, incarnée par le Christ, nous donne l’être et la vie. La pensée humaine attachée aux choses mortelles, ne peut nous conduire qu’à une existence sans but et sans espoir, dont la destination finale est la mort : « Séparée de Dieu le Verbe, la pensée humaine perd son sens, sa raison d’être. (…) En vérité, la pensée est un enfer, si elle n’est pas transformée en pensée-du-Christ. Sans le Dieu-Verbe, la pensée humaine se trouve continuellement dans la démence, sans raison (alogosnom), dans le délire, dans l’auto-satisfaction insensée et satanique, dans cette activité satanique qu’est la pensée pour la pensée, analogue à « l’art pour l’art » (Saint Justin Popovitch, « L’homme et l’Homme-Dieu »).
Nous ne sommes pas maîtres de notre esprit, « car la pensée pense même quand l’homme ne le veut pas » (Saint Justin Popovitch, op. cit.), et notre bavardage mental incessant nous tient attaché aux choses de ce monde : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors » (Pascal, « Pensées »).
L’homme extérieur va périr comme toutes les choses mortelles, mais notre être réel n’est pas l’homme de chair, mais la présence de l’Esprit de Dieu en nous : « Ne savez-vous pas ceci : votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu, et vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes » (1 Cor. 6, 19).
De même que l’on s’abstient de bavarder dans un lieu saint, de la même façon, nous devons mettre un terme à notre bavardage intérieur pour accueillir dans notre esprit et notre cœur la Parole de Dieu, car « la meilleure église de Dieu, c’est l’âme. Pour celui qui prie dans son âme, le monde entier devient un temple » (Saint Silouane, « Écrits »).
Dieu ne parle pas le langage des hommes. Il nous parle sans mots dans le secret du cœur, dans ce silence d’église au-dedans de nous, lorsque cesse notre bavardage mental. C’est alors que se manifeste l’Esprit de Dieu, par la paix du cœur, la joie de l’âme, la douceur de l’amour, la confiance totale et l’espoir infini.
C’est pourquoi saint Isaac le Syrien a dit :
(Saint Isaac le Syrien, cité par le Métropolite Joseph – « L’homme intérieur du cœur »).

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