Ajouté le: 11 Octobre 2020 L'heure: 15:14

Par votre patience vous sauverez vos âmes (Luc 21, 19)

Le Seigneur a dit : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé » (Mt. 10, 22). » Toutes les vertus convergent dans la patience. Sans elle aucune vertu ne tient. (…) En toute science, toute connaissance, la patience est nécessaire. C’est l’évidence même : sans elle même les choses sensibles n’existeraient pas. (…) En un mot, toute chose avant d’être, devient ce qu’elle est à travers la patience. (…) C’est la patience qui détruit habituellement le désespoir qui ravage l’âme. C’est elle qui enseigne à consoler l’âme, pour que celle-ci ne tombe pas dans l’acédie sous la multitude des combats et des afflictions.

Saint Pierre Damascène, « Deuxième Livre » – La Philocalie    

Lors d’un voyage au Maroc, j’ai croisé au souk de Marrakech un marchand de tapis qui essayait de me retenir et que j’ai repoussé en lui disant que j’étais pressé. Celui-ci m’a répondu par un mot de la sagesse arabe : « Un homme pressé est déjà un homme mort ». 

En effet, vivre vite c’est vivre hors de soi, entraîné par le tourbillon du monde extérieur, qui accapare entièrement notre esprit, notre volonté, notre énergie vitale, et nous éloigne de notre âme, où réside notre véritable être. L’homme qui ne vit qu’à l’extérieur de soi, est semblable à un corps sans âme, donc comparable à un mort.  Il a besoin de vivre dans l’agitation et le changement perpétuel, pour combler son vide intérieur et se donner l’illusion d’exister, tendance propre à l’homme des sociétés modernes : « C’est bien là, en effet, le caractère le plus visible du monde moderne : besoin d’agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante, comme celle avec laquelle se déroulent les événements eux-mêmes. C’est la dispersion dans la multiplicité qui n’est plus unifiée par la conscience d’aucun principe supérieur ; c’est, dans la vie courante comme dans les conceptions scientifiques, (…) le morcellement indéfini, une véritable désagrégation de l’activité humaine dans tous les ordres où elle peut encore s’exercer » (René Guénon, « La crise du monde moderne »). 

L’agitation frénétique du monde moderne, qui prend possession de l’âme humaine et transforme l’homme en une sorte de machine pensante, est une conséquence de l’absence de la foi. Car ne pas croire en Dieu, c’est ne pas croire à l’âme immortelle de l’homme, et ne pas croire à l’âme, c’est croire à l’homme de chair, qui se sachant condamné à mort, doit vivre le plus vite possible, pour profiter tout de suite des plaisirs de la vie, qui lui seront ôtés pour l’éternité au moment où il aura quitté ce monde. 

C’est pourquoi l’impatience est un trait distinctif de l’homme sans Dieu, qui dénote à la fois l’absence d’une valeur supérieure à son existence terrestre et le désespoir d’être une créature mortelle.  

La foi est indissociable de la patience, qui réunit toutes les vertus chrétiennes : l’effacement de la volonté propre, l’humilité, la confiance absolue en la sagesse de Dieu et la soumission inconditionnelle à Sa volonté, qui est le Bien suprême sans lequel aucun bien ne peut exister : « Dieu sait ce qu’il fait. Il prend soin de Ses créatures.  Si l’on supporte les tracas avec patience, les choses s’arrangent toutes seules. Dieu y pourvoit. Mais il faut pour cela faire preuve d’une patience qui défie la raison. Puisque Dieu voit tout, suit tout de près, on lui confie le soin de tout » (Païssios l’Athonite, « Paroles t. 1 »). 

La patience dans les épreuves et les souffrances que nous inflige notre existence terrestre, est la preuve que notre amour de Dieu est plus fort que l’amour de notre vie mortelle : « Souffrir pour le Christ, c’est supporter ce qui arrive ». Car « la passion du Christ porte en elle une mort qui donne la vie » (Saint Grégoire le Sinaïte, « La philocalie »). 

Tant que nous vivons sur cette terre, nous ne pouvons éviter le combat perpétuel entre notre attachement aux choses de ce monde et l’aspiration de notre âme vers Dieu, car « si l’on se perd dans les choses terrestres, on perd le chemin vers le ciel  » (Païssios l’Athonite, op. cit.).  

Ce combat intérieur entre les tendances opposées de notre âme, se poursuit tous les jours, dans toutes les circonstances, tout au long de notre existence : « Dans le combat des hommes, on peut se cacher dans sa maison, on peut ne pas sortir pour lutter. (…) Dans le combat spirituel, au contraire, il n’y a pas de lieu qui ne soit livré à la lutte, quand bien même on parcourrait toute la création. Mais où qu’on aille, on trouve la guerre. (…) Aucun lieu n’est jamais à l’abri des tentations. C’est pourquoi sans la patience, il est impossible de trouver le repos » (Saint Pierre Damascène, op. cit.).

Le regard de l’homme sans Dieu glisse à la surface des choses. Il ne voit partout que des apparences dépourvues de substance et ne peut rien connaître véritablement, tel un analphabète qui voit parfaitement les lettres imprimées sur le papier mais est incapable d’en pénétrer le sens. Cette incapacité de voir au-delà des apparences est exprimée par un personnage de Sartre qui affirme : « Maintenant, je savais :  les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent – et derrière elles… il n’y a rien » (« La nausée »).

L’ignorance de l’homme qui croit savoir est pire que celle d’un homme qui sait qu’il ne sait pas. Car la vision des yeux nous rend aveugles si elle n’est pas doublée d’une vision spirituelle. Croire en Dieu c’est voir le monde avec les yeux de la foi, qui nous permettent de déchiffrer en toute chose la présence et la volonté de Dieu : « Car la foi est la vraie connaissance ; elle porte en elle les origines indémontrables. Elle est, en effet, le fondement des choses qui dépassent l’intelligence et la raison » (Saint Maxime le Confesseur, « Sur la théologie » – « La philocalie »). 

Dans le combat entre nos attachements terrestres et notre aspiration vers Dieu, la patience est l’armure de la foi, contre laquelle se brisent les flèches de l’ennemi. Les guerriers de Dieu « revêtus de la cuirasse de fer de la patience et de la douceur, sont invulnérables à toute insulte, injure ou parole blessante ». « La patience fait que le labeur n’écrase pas l’âme, et qu’elle ne chancelle jamais sous les coups, justes ou immérités. (…) L’homme patient est un travailleur que rien n’abat et qui tourne ses fautes même en victoires » (Saint Jean Climaque, « L’Échelle sainte »).

Ne jugeons pas ce qui nous arrive selon nos mesures terrestres mais selon les mesures de Dieu, le médecin de nos âmes qui connaît bien mieux que nous les remèdes qui nous sont nécessaires pour notre guérison intérieure : « Apprenons que mille ans devant le Seigneur sont comme un jour, et qu’un jour est comme mille ans (Cf. 2 Pierre 3, 8). Ne nous pressons pas, ne nous replions pas, mais recommençons toujours. Tu es tombé, relève-toi. Tu es encore tombé, relève-toi. Mais n’abandonne pas le médecin. Demeure auprès de lui » (Saint Pierre Damascène, op. cit.). 

L’impatience dénote une foi insuffisante et chancelante en la sagesse infinie de Dieu, et une confiance aveugle en notre propre jugement et notre volonté humaine, attachée aux choses mortelles, tandis que « la volonté de Dieu est vie éternelle » : « C’est pourquoi nous aussi nous devons d’abord, partant de la foi, cheminer dans la patience et ne pas nous décourager dans les afflictions, afin, le temps venu, de pouvoir connaître l’avantage de ce qui nous arrive. Alors nous travaillons sans fatigue, dans la joie et le bonheur. Nous marchons par la foi et non par la vue, comme dit l’Apôtre » (2 Cor. 5, 7) » (Saint Pierre Damascène, op. cit.). 

 

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