Si tu crois que Dieu te garde en sa providence, pourquoi t’inquiéter et te soucier des choses qui passent et des besoins de la chair ? Mais si tu ne crois pas que Dieu te garde en sa providence, et si à cause de cela tu te préoccupes en dehors de Lui des choses dont tu as besoin, tu es le plus malheureux de tous les hommes. Car alors pourquoi vis-tu ? Ou pourquoi vivras-tu ? Porte sur le Seigneur ton souci, et Lui te nourrira. Nulle menace ne t’effraiera plus.
Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »
Toute notre existence terrestre est composée d’une série d’événements et de phénomènes dont on peut connaître et expliquer les causes naturelles, historiques, socioéconomiques, biologiques, physiques etc. Mais aucune de ces causes qui proviennent toutes du monde extérieur et peuvent être connues par voie rationnelle et scientifique, ne répond au « Pourquoi ? » fondamental de l’homme, qui veut connaître le sens de l’existence humaine et l’explication de la souffrance et de la mort, qui frappent sans distinction et sans aucune logique apparente toutes les créatures de la terre : « Le problème de la souffrance et de la mort est le problème central de la vie, qui synthétise tous les problèmes et toute la tragédie de l’être humain. Le sens et la valeur de la vie dépendent entièrement de sa solution. (…) Même pour la connaissance humaine la moins développée, le fait est évident : la souffrance est omniprésente ; tout ce qui existe souffre ; l’univers entier est immergé dans la souffrance ; la souffrance est devenue la nécessité fatale de ce monde tridimensionnel » (Mgr. Artemye Radosavlievic, « Le sens et le mystère de la souffrance dans la théologie orthodoxe »).
Depuis l’homme des cavernes jusqu’à la civilisation scientifique des temps modernes, l’être humain n’a eu qu’un seul souci, un seul but sur terre : combattre par tous les moyens la souffrance et les causes matérielles de la mort. Mais compte tenu du pouvoir infini de la souffrance et de la mort, ce combat apparaît aussi vain et sans espoir que les efforts désespérés d’un homme de sauver sa maison en flammes à l’aide d’un compte-goutte : « Qu’est-ce que la vie humaine sur terre, sinon une tentative permanente et convulsive d’échapper à la mort et, finalement, une défaite devant la mort ? » (Mgr. Artemye Radosavlievic, op. cit.).
Dans sa lutte millénaire contre la souffrance et les malheurs de l’existence terrestre, l’homme est et sera toujours un éternel vaincu, et sa défaite est d’autant plus cruelle qu’il est condamné à souffrir et à mourir sans savoir pourquoi. Car l’explication réelle de la souffrance et de la mort, comme de tout autre événement de l’existence terrestre, ne se trouve pas dans les causes visibles et matérielles, à la portée de l’intelligence humaine, mais doit se situer dans une perspective spirituelle et divine, la seule qui puisse donner un sens et une valeur à l’existence humaine. C’est pourquoi « l’homme des sociétés traditionnelles n’accordait pas à l’événement historique de valeur en soi, il ne le regardait pas, en d’autres termes, comme une catégorie spécifique de son propre mode d’existence », mais il attribuait « aux événements historiques une signification métahistorique, signification qui n’était pas seulement consolatrice, mais encore, et avant tout, cohérente, c’est-à-dire susceptible de s’intégrer dans un système bien articulé où le Cosmos et l’existence de l’homme avaient chacun leur raison d’être ». (Mircea Eliade, « Le mythe de l’éternel retour »).
Ce système unique qui englobe toute chose et donne un sens et une valeur à tout ce qui existe, est le système religieux. C’est pourquoi « la religion est la solution exemplaire de toute crise existentielle » (Mircea Eliade, « Mythes, rêves et mystères »).
Pour l’homme sans Dieu, son existence terrestre et mortelle est la seule réalité possible, tandis que pour l’homme religieux « c’est le sacré qui est le réel par excellence » (Mircea Eliade, « Le sacré et le profane »).
La réalité pour les chrétiens est la foi en Jésus-Christ, car il est « le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14, 6) et il n’y a nul autre chemin, nulle vérité et nulle vie en dehors de Lui. Tout ce qui nous arrive dans notre existence terrestre doit être compris et vécu à la lumière de son enseignement et de son exemple personnel, car « le Christ, Dieu-homme, est la seule solution sûre et infaillible de tous les problèmes éternels : le problème du monde, de l’homme, du bien, du mal, de la vie, de la mort et de la souffrance. Sans Lui, tous ces problèmes restent à jamais des mystères, scellés de sept sceaux et que personne ne peut rompre » (Mgr. Artemye Radosavlievic, op. cit.).
Sans la vérité du Christ, toutes les sciences et toute l’intelligence de l’homme ne sont qu’ignorance, illusion et mensonge : « Ce qui arrive au poisson qui est sorti de l’eau arrive à l’intelligence quand elle est sortie de la mémoire de Dieu et se disperse dans la mémoire du monde ». « Ne laisse pas s’enfler ton intelligence. Ne te confie pas en ta propre puissance afin de ne pas être abandonné à la faiblesse de la nature. C’est ta chute alors qui t’apprendrait ta faiblesse. N’aie pas foi en ta connaissance, afin que l’ennemi n’en profite pas pour te prendre au piège » (Saint Isaac le Syrien, op. cit.).
Tous les efforts de l’homme pour vaincre par ses propres moyens la souffrance et la mort ne peuvent apporter que des remèdes partiels et temporaires, aussi limités et imparfaits que la créature humaine elle-même. De sorte que le combat sans espoir de l’homme contre les souffrances et les malheurs de l’existence terrestre ressemble aux travaux de Sisyphe : la souffrance et le malheur se renouvellent indéfiniment sous des formes d’une infinie variété, individuelles ou collectives.
Au moment où j’écris ces lignes (mars 2020), une particule de vie microscopique, nommée coronavirus, sème la terreur sur toute la planète, rappelant à l’homme sa fragilité, sa faiblesse et le virus mortel du péché qu’il porte dans son sang dès sa naissance : « Nous tous, en recevant d’Adam la nature humaine, nous avons reçu la corruption du péché. Ainsi nous tous qui venons de Lui, avons-nous souffert de ce qu’il a souffert. Cela montre que l’hérédité du péché des origines est commune. Donc la souffrance et la mortalité le sont aussi. Le péché est la source de la mort, de la maladie et de la souffrance » (Mgr. Artemye Radosavlievic, op. cit.).
L’homme sans Dieu trouvera toujours des causes terrestres – une catastrophe naturelle, une guerre, un virus – pour expliquer les malheurs qui nous frappent, mais pour le croyant toutes nos souffrances en ce monde et la mort elle-même ont toujours une seule et même cause : le péché. Ainsi nos malheurs et nos souffrances n’apparaissent plus comme étant fortuits, injustifiés et incompréhensibles mais s’inscrivent dans un système cohérent, de nature spirituelle, qui nous aide à mieux supporter et à surmonter nos épreuves, en sachant qu’elles viennent de Dieu et que « l’homme n’est jamais châtié en dehors de l’ordre divin » (Saint Isaac le Syrien, op. cit.).
La connaissance rationnelle et scientifique, fondée sur l’intelligence limitée et imparfaite de l’homme mortel, ne peut apporter aucune réponse aux questions essentielles de l’être humain relatives à la souffrance, à la mort et au sens de la vie. Le seul moyen d’élucider l’énigme de l’homme et de la vie est la foi en Dieu, c’est pourquoi « quand on est parvenu près de la foi, on n’a plus besoin de connaissance » (Saint Isaac le Syrien, op. cit.)
Car ce n’est pas l’homme mortel mais seulement « le Dieu-homme qui peut être et est notre Sauveur. Par son sacrifice sur la croix, le Seigneur a sanctifié les souffrances humaines (…). Pour les disciples du Christ crucifié et ressuscité, les souffrances et la mort ne sont qu’une porte par laquelle on entre dans le royaume éternel et béni du Seigneur Jésus, où nous attendent « des choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues et qui ne sont point montées au cœur de l’homme » (1 Cor. 2, 9) » (Mgr. Artemye Radosavlievic, op. cit.)

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