Ajouté le: 16 Mars 2020 L'heure: 15:14

Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais (Jean 11, 26)

Une pensée dominait mon esprit : Si moi, je meurs, c’est-à-dire je retourne au Néant, cela veut dire que tous les autres meurent aussi et par conséquent, tout est vanité, autrement dit, la vie ne nous a pas été donnée. La réponse à ce problème était pour moi plus importante que tous les événements mondiaux, car en même temps que ma mort, le monde entier meurt en moi, et même davantage : le Créateur du monde Lui-même meurt en moi. Si moi, je retourne  au Néant, cela veut dire que tout est Néant. Ma mort est la fin de l’existence tout entière

Saint Sophrony, « Le mystère de la vie chrétienne »

En racontant le chemin parcouru dans sa jeunesse pour retrouver la foi, saint Sophrony met en lumière la question fondamentale de l’existence humaine : « L’homme est-il éternel, ou alors nous tous retournons de nouveau dans les ténèbres du non-être ? » (Saint Sophrony, op. cit.).

Si l’on exclut Dieu de notre vie, comme le fait l’esprit matérialiste des temps modernes,  l’homme mortel, de chair et de sang, n’est pas plus important face à l’infini cosmique qu’une fourmi ou une bactérie : «Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant » (Bossuet, « Sermon sur la mort »). 

Saint Sophrony évoque dans ses souvenirs de jeunesse son sentiment permanent d’insécurité et d’angoisse face au gouffre insondable de la mort, qui lui apparaissait comme étant la seule réalité absolue et éternelle parmi les choses périssables de ce monde : « Le souvenir de la mort, grandissait sans cesse et avait atteint une telle force que je voyais le monde entier comme un mirage, comme un rêve, comme une  sorte de vision étrange ; je ne sentais pas sous mes pied la terre ferme : je marchais au-dessus d’un précipice ; il y avait au-dessous de moi un terrifiant abîme noir sans fond » (Saint Sophrony, op. cit.).

L’homme réduit à sa seule dimension terrestre, aussi insignifiant qu’un insecte, aussi périssable qu’un rêve, aussi malheureux et désespéré qu’un condamné à mort, n’est pas l’homme réel, tel que Dieu l’a fait, lorsqu’Il a dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » (Genèse 1, 26).  La foi de saint Sophrony est  fondée sur la certitude que l’homme que Dieu a fait ne peut mourir, ne peut disparaître, ne peut ne pas être, puisqu’il est une personne de la même nature que la Personne de l’Être éternel : « Je Suis Celui Que Je  Suis », est devenu pour moi mon caractère personnel. Cette parole des Écritures je l’ai comprise comme la découverte de l’Absolu Personnel. « Je Suis Celui Que Je Suis » – cela veut dire que la Personne contient la plénitude de l’Être ; au-delà de ce principe rien n’existe. L’Être conçu en tant qu’ « Essence », et la Personne sont identiques. Cette identité entre l’Être Absolu et la Personne Absolue m’a fait prendre vite conscience du fait que si nous les hommes, sommes faits à l’image de Dieu, alors nous sommes nous aussi des personnes… » (Saint Sophrony, op. cit.) 

En se séparant de Dieu par le péché, l’homme se sépare du même coup de son être réel. Il n’est plus une personne mais un néant incarné dans un corps humain, qui ne pourra trouver nulle part ailleurs l’être et la vie que seul Dieu peut nous donner : « Nous, la créature, nous sommes appelés à passer du non-être à l’être par la volonté de Celui Qui existe dès le commencement. En dehors de Celui-ci il n’y a aucun autre être réel ; et en forger un à partir de rien, nous ne pouvons le faire par nous-mêmes. (…) Nous ne pouvons que nous incorporer à cette Existence, mais nullement créer quelque chose de nouveau » (Saint Sophrony, op. cit.). Tout ce que peut créer, inventer, connaître, acquérir, posséder l’homme mortel est aussi périssable que lui-même : « J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil : et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (l’Ecclésiaste 1, 14)  De même, les êtres qui nous sont chers mourront eux aussi un jour, si bien que la vie en ce monde n’est que mensonge et illusion, et la mort demeure la seule vérité réelle et éternelle d’une existence sans Dieu. C’est la conclusion à laquelle parvient L. N. Tolstoï dans sa « Confession », où il évoque les doutes et les tourments de son âme avant d’avoir retrouvé la foi : « La famille… me disais-je, mais la famille – c’est ma femme, mes enfants ; ce sont des êtres humains aussi. Ils se trouvent dans les mêmes conditions que moi : ils doivent vivre dans le mensonge ou voir la cruelle vérité. À quoi sert leur vie ? À quoi me sert de les aimer, de les protéger et de veiller sur eux ? Pour qu’ils en arrivent à ce même désespoir qui est le mien, ou pour qu’ils s’abrutissent ? En les aimant, je ne peux leur cacher la vérité : chaque pas dans la connaissance les conduit à cette vérité. Et la vérité, c’est la mort. »

De même saint Sophrony qui note dans ses souvenirs : « Tout ce qui ne demeure pas pour l’éternité perdait toute valeur à mes yeux » (op.cit.), Tolstoï ressent cruellement l’absence de substance et de sens d’une existence vouée à la mort, et se pose cette question fondamentale pour tout être humain : «Quel est le sens qui ne soit pas détruit par la mort ? » Et il donne la seule réponse possible à cette question :  « L’union avec le Dieu infini, le paradis. »

Après une longue période de recherches, doutes et tourments, Tolstoï avait fini par comprendre que  « seule la foi pouvait nous procurer le sens et la possibilité de la vie » : « La foi était la force de la vie. (…) Connaître Dieu et vivre, c’était la même chose. Dieu était la vie. » À partir de ce moment-là, confesse Tolstoï, « tout s’éclaira en moi et autour de moi plus nettement que jamais, et cette lumière ne me quitta plus jamais » (op. cit.).      

La seule chose susceptible de donner un sens et une valeur à la vie d’un être humain est l’Esprit de Dieu qui réside en lui et constitue sa vraie nature et sa vraie vie : « Ne savez-vous pas ceci : votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu, et vous ne vous appartenez pas à vous-même ? » (1 Cor. 6, 19). 

Le seul Être qui existe par Lui-même est Dieu, qui donne l’être et la vie à toutes les créatures vivantes : 

« Interroge les bêtes, elles t‘instruiront,
Les oiseaux du ciel, ils te l’apprendront ;
Parle à la terre, elle t’instruira ;
Et les poissons de la mer te le raconteront.
Qui ne reconnaît chez eux la preuve
Que la main de l’Éternel a fait toutes choses ?
Il tient dans sa main l’âme de tout ce qui vit,
Le souffle de toute chair d’homme » 
(Job 12, 7-10). 

Exclure Dieu de notre vie, comme le font beaucoup de nos contemporains, c’est exclure le sens de notre existence sur terre et la vie elle-même, car sans Dieu, tous les chemins de ce monde mènent au néant et à la mort : «Regarde toute chose en ce monde comme une ombre inconsistante et n’attache ton cœur à rien ; ne regarde rien comme important et ne mets ton espoir en rien. Attache-toi à l’Unique impérissable, invisible, plein de sagesse, Dieu. « Aussi bien, ne regardons pas aux choses visibles mais aux invisibles ; les choses visibles, en effet, n’ont qu’un temps, les invisibles sont éternelles » (2 Cor.4, 18) » (Saint Jean de Cronstadt, « Ma vie en Christ »).

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